La Longue Nuit
Lire le chapitre 30: The Locket's Trail
Le crachin de Brooklyn collait aux vitres comme une peau grise. Élodie tenait le médaillon ouvert entre ses doigts, la photographie de Marie à demi consumée par l’eau salée, et lisait pour la centième fois l’inscription gravée à l’intérieur : *Riverside, avec tout mon cœur, E.*
— Riverside, répéta Tom, adossé au mur de leur chambre minuscule. C’est une adresse ? Une rue ?
— À Philadelphie peut-être. Ou une propriété. Le mot « Ashcombe » n’apparaît nulle part, mais le fleuve Delaware a des quartiers qui portent ce nom.
Tom s’approcha, la main encore bandée, et prit le médaillon avec une délicatesse qui contrastait avec sa carrure d’ingénieur. Il le retourna, examina la charnière, puis s’arrêta sur un détail qu’Élodie n’avait pas remarqué : une fine rayure au dos, presque invisible, sous le vernis.
— Ce n’est pas une éraflure. C’est un chiffre. Trois, peut-être un huit.
Il sortit son canif et gratta doucement. L’inscription apparut : *38.* Un numéro de maison, une boîte postale, un âge ?
— La boutique du prêteur sur gages, dit Élodie. L’homme qui a vendu le médaillon. Il saura peut-être.
Ils marchèrent sous une pluie fine jusqu’à Fulton Street. La boutique Puccini & Fils sentait le renfermé et le vieux cuivre. Le vieux Puccini, un Italien aux doigts tachés d’encre, reconnut le médaillon avant même qu’ils le sortent de leur poche.
— Sûr que je me souviens. Une dame anglaise, très droite, le col de fourrure même en plein jour. Elle a vendu ça pour payer un mois de pension. Mais elle a racheté une gravure avant de partir — un portrait d’enfant. Très précise sur ce qu’elle voulait. « Pas trop jeune, pas trop vieille », qu’elle a dit. « Avec une tristesse qui ne se voit pas tout de suite. »
Tom échangea un regard avec Élodie.
— Cette femme, dit Élodie. Où est-elle ?
Puccini hésita, puis tendit un registre. Une écriture anglaise, appliquée : *Elise Hart, 214 Schermerhorn Street, chambre 12.*
Ils y furent en une demi-heure. Une pension de famille tenue par une veuve irlandaise, Mme O’Shea, qui les toisa des pieds à la tête avant de les laisser monter. La porte de la chambre 12 était entrouverte. Une femme d’une cinquantaine d’années était assise près de la fenêtre, un portrait posé sur ses genoux. Elle portait encore un col de fourrure, malgré la chaleur du petit poêle.
Elle leva les yeux sans surprise.
— Vous avez le médaillon, dit-elle. Je me demandais qui viendrait le chercher.
Élodie s’avança. Elle avait préparé son discours — les enfants, le naufrage, la promesse faite à leur mère — mais Winifred, ou Elise, ou peu importe son nom, leva la main.
— Taisez-vous. Avant de dire un mot, il faut que je sache : qui vous poursuit ? Qui vous a envoyée ici ?
— Personne ne nous a envoyés. Nous avons trouvé le médaillon dans l’eau, à côté du canot.
Elise — il fallait bien l’appeler ainsi — plissa les yeux. Sa voix était d’un calme qui semblait coûter énormément.
— Et l’homme ? Le père ? Il est mort ou vivant ?
Élodie hésita. Tom répondit à sa place.
— Vivant. Et furieux. Il a engagé des gens pour nous trouver.
Elise ferma les yeux, une seconde seulement. Quand elle les rouvrit, il y avait dans son regard quelque chose de plus que de la peur. De la reconnaissance.
— Alors vous êtes vraiment de leur côté. Pour l’instant.
Elle leur fit signe de s’asseoir. Le portrait sur ses genoux était celui d’une fillette aux cheveux sombres, le menton relevé, l’air de défier le photographe.
— C’est Marie, dit Élodie, la voix nouée.
Elise hocha la tête. Puis elle tourna le portrait et sortit une enveloppe de la poche de sa jupe.
— J’ai pris les enfants à l’aube, sur le Carpathia, avec l’aide d’un steward que je payais depuis South-ampton. Le but n’était pas de les kidnapper, comprenez-moi. Le but était de les soustraire à un danger bien précis. Un homme — un créancier de leur père, peut-être — qui prétendait avoir un droit sur eux. Une « dette fantôme », disait-il. Leur mère m’avait écrit avant de mourir. Elle savait que quelque chose n’allait pas. Qu’on préparait quelque chose autour de ces enfants, une machination financière, un chantage. Elle m’a demandé de les cacher si jamais elle disparaissait.
— Elle est morte dans le naufrage, dit Tom.
— Je sais. J’ai vu la liste. C’est pour ça que je ne peux pas vous dire où ils sont, pas encore. Pas tant que je ne serai pas certaine que l’homme qui les cherche n’a pas trouvé trace d’eux. Un faux pas, et la « dette fantôme » devient réelle. Et elle est en effet réelle — pour moi.
Élodie se pencha.
— Quelle dette ?
Elise hésita. Ses doigts se crispèrent sur le portrait.
— C’est moi qui ai amené cette femme sur le Titanic. La mère des enfants, l’épouse de Delacroix. Moi. J’étais sa dame de compagnie, sa confidente, sa sécurité. Quand elle a fui son mari, je l’ai aidée. Quand elle a embarqué, elle m’a confié une mission : si le pire arrivait, je devais protéger les enfants et effacer ses traces. Mais il y a eu une erreur. Un homme — celui qui se présente comme le créancier — prétend que Marie avait une dette envers lui, un contrat signé avant son mariage, qui stipulait que ses enfants lui reviendraient comme garantie. Un contrat absurde, forgé peut-être, mais qui existe quelque part en triple exemplaire. Dont un chez un juge de Philadelphie. C’est pour ça que les enfants sont chez les Ashcombe — sous une fausse identité, traités comme des parents adoptifs. Pas par affection. Comme des coffres-forts.
Tom serra les poings.
— Vous les avez placés chez des gens qui les tiennent en otage ?
Elise eut un sourire triste.
— J’ai placé des enfants chez des gens qui ont besoin d’argent et qui ne poseront pas de questions. Pas des tortionnaires. Des affamés, disons. Ils croient que des hommes viendront payer pour les enfants dans quelques mois. Ils ne savent pas que ce paiement est une menace. Et vous — les belles intentions de Mlle Marchand — ne peuvent pas entrer dans cette équation. Vous n’avez aucun droit légal sur ces enfants. Delacroix, lui, a un nom, un avocat et la loi de son côté. La seule protection que je peux leur offrir, c’est le silence.
Élodie se leva. Ses jambes tremblaient un peu.
— Et si je vous prouvais que je ne suis pas une menace ? Que je peux effacer la dette ?
— Comment ? En payant un fantôme ?
— En trouvant le contrat et en le détruisant. Vous avez dit qu’il existe en trois exemplaires. L’un chez un juge de Philadelphie. Où sont les autres ?
Elise la regarda longtemps. Puis elle ouvrit l’enveloppe et en sortit un papier plié en quatre.
— Le nom du juge. Le nom de famille des Ashcombe — vous ne connaîtrez pas le vrai nom des enfants. Je ne vous le dirai pas. Si vous échouez, ils resteront cachés. Si vous réussissez, je vous retrouverai et je vous dirai tout. C’est ainsi. Il faut que je sois sûre.
Elle tendit le papier. Élodie le prit. Le nom était écrit à l’encre bleue : *Juge Pemberton, 12 Chestnut Street, Philadelphie.*
— Le deuxième exemplaire, dit Tom. Où est-il ?
— Dans le bureau du notaire Delacroix. Le troisième est en possession de l’homme qui menace tout le monde — et c’est lui qu’il faudra trouver en premier. Il signe ses lettres « La Compagnie ». Il n’a ni visage ni adresse. Seule une boîte aux lettres, quelque part. Mais j’ai une piste.
Elle sortit un second papier, une carte de visite écornée : *H. Whitfield, avocat, cabinet Millbrook & Sons, Philadelphie.*
— Cet homme a rencontré « La Compagnie » deux fois à New York, le mois dernier. Il est peut-être plus qu’un avocat. Il est peut-être le fantôme.
Élodie regarda Tom. Leurs yeux se croisèrent. Une lettre, une adresse, une piste.
— Nous partons demain pour Philadelphie, dit-elle.
Elise secoua la tête.
— Vous n’avez pas d’argent. Vous me l’avez dit vous-même dans le canot — enfin, non. Puisque vous n’y étiez pas. Vous avez survécu par miracle. Les billets coûtent cinq dollars pièce. Vous en avez combien ?
Élodie fouilla sa poche. Trois dollars et quelques pièces. Tom vida la sienne. Deux dollars et demi.
Un silence. Puis Élodie sortit le petit livre à la couverture noire qu’elle avait gardé tout du long, enveloppé dans un mouchoir.
La Bible de sa mère. La dernière chose qu’elle possédait de ses origines.
Elise le vit et son regard s’adoucit un instant.
— Vous êtes prête à vendre cela ?
— Les enfants d’abord, dit Élodie. Le reste suivra.
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