La Longue Nuit
Lire le chapitre 31: Fugitive Honour
La pluie de Brooklyn tombait sans pitié, transformant les caniveaux en rivières grises qui reflétaient les enseignes au néon des tavernes. Élodie serrait contre sa poitrine le vieux livre de prières — la Bible de sa mère — dont la reliure de cuir usé gardait encore l'empreinte de mains aimantes. Elle se tenait devant la pension de M. Higgins, les doigts crispés autour de l'objet sacré comme s'il pouvait la sauver.
— Tu es sûre de vouloir faire ça ? demanda Tom derrière elle, la voix encore rauque de cette nuit en mer.
Elle se retourna. Il était adossé au mur de briques, son bras bandé en écharpe, les traits tirés mais les yeux vifs. Trois semaines seulement depuis le naufrage, et pourtant ils semblaient porter des années.
— Je n'ai plus rien d'autre de valeur, murmura-t-elle. Sauf toi, et je ne te vendrai pas.
Il esquissa un sourire fatigué. « Le clerc de l'état civil s'appelle Jenkins. Il joue aux cartes tous les jeudis au Club des Marins. Grave dette. Il a besoin d'argent avant le week-end. »
Élodie hocha la tête et poussa la porte du petit bureau poussiéreux. L'odeur d'encre et de tabac froid l'accueillit. Derrière un comptoir de bois sombre, un homme d'une cinquantaine d'années leva à peine les yeux de ses registres.
— On ferme.
— Je vous apporte une offre, monsieur Jenkins.
Il releva la tête, surpris qu'elle connaisse son nom. Elle posa la Bible sur le comptoir et l'ouvrit à la première page. Dans une écriture fine, presque effacée : *« Pour Élodie, que Dieu te garde. Maman, 1883. »*
— C'est tout ce qui me reste de ma mère. Elle vaut bien plus que ce que je vous demande.
Jenkins examina le livre avec un intérêt mitigé. « Et que voulez-vous en échange ? »
— Une identité. Le certificat de service d'une gouvernante anglaise, au nom d'Alice Whitmore. Daté d'il y a cinq ans, pour une famille de Philadelphie.
Le regard de l'homme se plissa. « C'est un délit, mademoiselle. La falsification de documents. »
— Et les dettes de jeu le sont aussi, monsieur Jenkins. Mais je vous offre une chance de repentir.
Il observa la Bible, caressa le cuir, l'ouvrit au hasard. Ses doigts s'attardèrent sur un psaume. Un long silence s'étira. Puis, avec un soupir résigné, il sortit un registre et commença à écrire.
— Vous devrez signer d'une main différente. Votre écriture naturelle est trop… française.
Elle sentit Tom sourire derrière elle.
Quelques heures plus tard, vêtue d'une robe grise trop stricte et portant une valise de cuir éraflé, Élodie franchissait les grilles de la propriété Whitfield, une demeure victorienne à la façade ornée qui dominait Rittenhouse Square. Son cœur battait la chamade, mais elle gardait le menton haut. *Alice Whitmore, gouvernante anglaise, recommandée par l'agence Carter de Manhattan.*
Le majordome la fit entrer dans un salon où le thé refroidissait dans des tasses de porcelaine. Au bout de quelques minutes, une femme d'une beauté froide — environ quarante-cinq ans, les cheveux grisonnants coiffés d'un chignon sévère — entra, les yeux indéchiffrables derrière un lorgnon.
— Miss Whitmore. J'ai lu vos références. Plutôt minces, si je puis me permettre.
Élodie inclina la tête. « La famille Carter et moi avons travaillé douze ans ensemble. Ils ont récemment déménagé en Californie, sinon ils vous auraient accordé la plus haute estime. »
Mme Whitfield l'examina de haut en bas. « Mes deux fils sont scolarisés, mais vous vous occuperez d'eux l'été. Cependant, nous avons également… deux enfants en visite temporaire. Des orphelins du Titanic, confiés par la Croix-Rouge de New York. »
Le cœur d'Élodie manqua un battement. « Bien sûr, madame. Je ferai de mon mieux pour les entourer de soins. »
— Ils ne parlent pas l'anglais. Apparemment français. Vous devrez leur apprendre les bonnes manières américaines avant leur départ pour la résidence d'été dans le Connecticut.
Élodie s'inclina. « Je comprends tout à fait. »
On la conduisit à l'étage, dans une petite chambre sous les combles, avant de lui faire visiter le domaine. La maison était vaste, remplie de portraits d'ancêtres, de bibelots coûteux. Dans la salle d'étude, deux garçons blonds discutaient à voix basse devant une table d'échecs. Ils levèrent à peine la tête à son entrée.
Mais à l'écart, près de la fenêtre, deux silhouettes familières se tenaient : Rose, les cheveux tressés, le visage fermé, et Louis, plus petit, la tête baissée sur un livre d'images. Ils semblaient propres, nourris, mais leurs yeux étaient cernés comme ceux de petits soldats.
Rose leva la tête quand Élodie s'approcha. Ses yeux s'écarquillèrent, puis se plissèrent. Pas d'exclamation, pas de reconnaissance ouverte. Mais dans son regard brillait une question muette, et peut-être un espoir à peine osé.
— Bonjour, dit Élodie d'une voix douce, comme une étrangère. Vous devez être Rose et Louis.
Rose ouvrit la bouche, puis la referma. Elle hocha simplement la tête, mais ses doigts se crispèrent autour du poignet de Louis.
La matinée s'étira. Élodie — *Alice* — observa la maison, les rythmes, les visages des domestiques, les regards échangés entre Mme Whitfield et son mari. Absent. Le mari, un bel homme bedonnant, ne lui adressa qu'un à peine poli lorsqu'elle le croisa dans le couloir avant le déjeuner. Puis, l'après-midi, un autre homme se présenta : un visiteur aux tempes grisonnantes, vêtu d'un costume impeccable, les mains fines d'un avocat.
M. Whitfield l'accueillit dans le bureau du fond avec un sourire contraint. Mais c'est Mme Whitfield qui lui lança un regard — rapide, nerveux — avant de refermer la porte sur eux.
Élodie resta près de la bibliothèque, s'affairant dans la pièce voisine, les oreilles grandes ouvertes. Les voix traversaient mal les murs de chêne, mais elle attrapa des fragments :
— … pas avant le paiement intégral…
— … la lettre d'Assurance ne mentionne pas…
— … l'enfant mâle surtout, il garde la trace…
Puis la voix de M. Whitfield, plus calme, plus nette : « …le père est vivant et en route. S'il découvre que nous… »
Un silence. Puis l'avocat rit — un bruit sec, sans joie.
— Le père ne peut rien prouver sans les papiers d'adoption. Et nous avons placé la maison de Hartford à son nom. Il ne trouvera rien que nous ne voulions pas lui montrer.
Cœur d'Élodie battant à tout rompre, elle s'écarta de la porte quand la poignée tourna. L'avocat — grand, austère, l'air d'un juge de petite ville — passa devant elle sans même la remarquer. Mais quelque chose attira son attention : la lourde chaîne de montre qui barrait son gilet portait un petit pendentif ovale. Un médaillon ancien, sorti tout droit d'un écrin de la maison Delacroix.
Quand la porte se referma, une servante passa avec un plateau de citronnades. Élodie l'arrêta d'un geste.
— Pardonnez-moi, l'homme qui vient de partir… C'est le frère de M. Whitfield ? Il a une allure si imposante.
La servante — une Irlandaise toute mince au visage couturé — la regarda avec un éclat de malice dans les yeux.
— Lui ? Non, miss. C'est M. Caldwell, l'avocat de la famille. Il s'occupe de toutes leurs affaires sombres. Paraît que c'est lui qui a signé pour les deux petits. Le vrai M. Whitfield, on le voit qu'aux enterrements et aux mariages, Dieu merci.
— Et pourtant il dirige les efforts… avec tant d'assurance ?
La servante baissa la voix. « C'est pas l'argent qui le motive, miss. C'est la peur. On dit qu'il craint le président de la compagnie d'assurances Lloyd's de Londres. Une dette ancienne. Une lettre. Et si jamais ça venait à se savoir, il perdrait tout — le cabinet, la maison, l'honneur. Les petits, ce sont son assurance.
— Son assurance, répéta Élodie la bouche sèche.
— Oui, miss. Il les garde comme on garde une lettre de change. Pas par charité, croyez-moi. »
La servante repartit, emportant le plateau. Élodie s'appuya un instant contre le mur, les jambes flageolantes. Rose venait d'entrer dans la pièce, silencieuse comme une ombre. Elle déposa un petit morceau de papier plié sur une étagère, tout près de la main d'Élodie, puis ressortit sans un mot.
Élodie attendit que la pièce soit vide et déplia le papier. Trois mots, écrits d'une main ferme et appliquée : *« Le pendentif — l'envers. »*
Elle glissa le papier dans sa poche et regarda par la fenêtre. La nuit tombait déjà. Quelque part, dans un bureau feutré de Philadelphie, un avocat serrait contre lui un médaillon Delacroix et signait des documents qui décideraient de l'avenir de deux enfants. Et derrière eux, dans l'ombre, les chasseurs de primes de Delacroix apprenaient peut-être déjà qu'une gouvernante française venait d'entrer au service des Whitfield.
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