La Longue Nuit
Lire le chapitre 32: The Debt Comes Due
La pluie de novembre martelait les vitres du café de Brooklyn comme des doigts impatients. Tom s’essuya les mains sur son pantalon râpé et fixa l’homme assis en face de lui—un homme qui lui ressemblait trop pour être confortable.
Alfred avait les mêmes yeux gris, le même menton obstiné, mais là où Tom portait la fatigue des semaines écoulées, Alfred affichait l’aisance de ceux qui n’ont jamais eu faim. Son pardessus était neuf, son chapeau ciré. Il avait survécu. Il avait nagé, ou rampé, ou acheté sa place dans un canot—peu importait. Il était là, vivant, et il avait de l’argent.
« Tu as pris ton temps, » dit Tom. Sa voix était basse, contrôlée, mais ses jointures blanchissaient autour de la tasse de café qu’il n’avait pas touchée.
Alfred sourit—ce sourire condescendant que Tom connaissait depuis l’enfance. « J’ai dû vérifier que tu n’étais pas un fantôme. Les journaux ont parlé d’un ingénieur sauvé des eaux. Je me suis dit que ce ne pouvait pas être toi. Tu n’as jamais eu de chance. »
« La chance n’a rien à voir. J’ai une question, et tu vas y répondre. »
Alfred haussa un sourcil. « Toujours aussi direct. Tu veux de l’argent ? Je peux t’en donner un peu. Par charité fraternelle. »
« Je me fiche de ton argent. » Tom se pencha, abaissant la voix alors que la serveuse passait près de leur table. « Marie Delacroix. Tu la connaissais. »
Le visage d’Alfred se ferma. Pendant un instant, quelque chose de fuyant traversa ses yeux—quelque chose que Tom reconnut : la peur.
« Je ne connais pas de Marie Delacroix. »
« Ne me mens pas. Tu as été vu au Havre, en 1910, avec un homme du nom de Delacroix. Tu as signé des papiers. Des papiers qui ont servi à faire passer Marie pour une voleuse. »
Alfred recula sa chaise, comme pour partir. Tom posa la main sur la table, pas menaçant, mais ferme.
« Assieds-toi. Tu me dois ça. »
« Je ne te dois rien. »
« Tu me dois ta vie. » Tom laissa les mots flotter entre eux. « Le canot où tu étais—le pli B. Celui qui s’est retourné. J’ai vu la liste des survivants. Tu y étais. Et j’ai aussi vu qui d’autre y était. Une femme en manteau de fourrure. Lady Winifred Ashcombe. Elle a payé pour être sur ce canot. Et toi—qu’est-ce que tu as payé, Alfred ? »
Le silence s’étira. La pluie redoubla. Alfred regarda ses mains, puis releva les yeux vers Tom. Quelque chose céda dans son regard.
« Je n’avais pas le choix, » murmura-t-il. « Il le tenait. Delacroix. »
« Qui tenait quoi ? »
« Moi. » La voix d’Alfred se brisa légèrement. « Ma société. J’avais des dettes—des dettes de jeu, à Londres. Des dettes que je ne pouvais pas payer sans ruiner la compagnie familiale. Delacroix est venu me voir. Il savait tout. Il m’a dit qu’il pouvait effacer mes dettes, si je faisais une chose pour lui. »
Tom sentit son estomac se nouer. « Quelle chose ? »
« Signer des documents. Des documents attestant que sa femme—Marie—avait détourné des fonds de sa société. Que c’était une fraudeuse. Que les enfants n’étaient pas de lui. » Alfred baissa la voix. « Il préparait le terrain pour les enlever. Pour les placer sous son contrôle légal, sans qu’elle puisse les réclamer. »
« Et tu as signé. »
« J’ai signé. » Alfred ne chercha pas à se justifier. « Il m’a menacé de ruiner notre père. De révéler mes dettes à la banque. J’étais coincé. Je lui ai donné ce qu’il voulait. »
Tom ferma les yeux un instant. Les pièces du puzzle s’assemblaient—les documents forgés, la fuite de Marie en Amérique sous une fausse identité, les enfants confiés à une famille anglaise dans l’espoir de les protéger du père. Et maintenant, le père était revenu, et il avait des chasseurs de primes à ses trousses.
« Il sait où sont les enfants ? » demanda Tom.
Alfred hésita. Le café refroidissait entre eux, la pluie continuait de tomber, et dans le regard d’Alfred, Tom vit le calcul—le vieux réflexe de celui qui pèse toujours ses options.
« Il ne sait pas la vérité, » dit enfin Alfred. « Il croit qu’ils sont encore chez les Whitmore. Mais ils ne le sont plus. »
Tom se figea. « Que veux-tu dire ? »
« La femme—la gouvernante qui est venue de France, celle qui a prétendu récupérer les enfants pour le compte de Delacroix—elle les a emmenés ailleurs. » Alfred sortit un mouchoir et s’essuya le front, bien qu’il n’y ait pas de sueur. « Elle les a déplacés dans une propriété isolée, dans le Connecticut. Une vieille maison des Ashcombe, près de la rivière. Personne n’y va en hiver. C’est parfait pour cacher deux enfants. »
Tom serra les poings sous la table. Élodie était dans cette maison avec Rose et Louis, se faisant passer pour une gouvernante, espérant gagner leur confiance. Mais si Delacroix découvrait leur nouvelle cachette…
« Où exactement ? »
Alfred secoua la tête. « Je ne connais pas le nom du domaine. Mais il y a une particularité. » Il hésita de nouveau, puis sembla prendre une décision. « Delacroix m’a donné une lettre avant le départ du Titanic. Il m’a dit de ne l’ouvrir que si quelque chose lui arrivait. Une sorte de contre-assurance. Je l’ai gardée. »
« Tu l’as sur toi ? »
Alfred fouilla dans la poche intérieure de son pardessus et en sortit une enveloppe jaunie, à l’encre fanée mais le sceau intact. Il la posa sur la table, entre eux, comme s’il se débarrassait d’un poids.
« Je n’ai pas osé l’ouvrir, » dit-il. « J’ai toujours eu peur de ce qu’elle contenait. Mais si tu veux sauver ces enfants, tu vas en avoir besoin. »
Tom saisit l’enveloppe, mais ne l’ouvrit pas. Il fixa son frère, cherchant la vérité dans ses yeux. « Pourquoi maintenant ? Pourquoi tu me donnes ça ? »
Alfred baissa la tête. « Parce que j’ai vu la liste des morts. J’ai vu le nom de Marie Delacroix. Et je me suis dit qu’elle était peut-être innocente, après tout. Et que si elle l’était, je l’avais condamnée à une vie de fuite et de peur, pour une dette qui n’était même pas la mienne. » Il releva les yeux. « Il y a aussi autre chose. Delacroix n’était pas seul. Il avait un commanditaire—un homme à Londres, qui finançait toute l’opération. Un homme qui cherchait à récupérer l’héritage des enfants. Je ne sais pas qui c’est, mais il a des contacts dans toutes les banques de la côte Est. Si tu trouves les enfants, il le saura avant toi. »
Tom glissa l’enveloppe dans sa poche intérieure, contre son cœur. « Et toi ? Qu’est-ce que tu vas faire ? »
Alfred se leva, rajustant son chapeau. La pluie semblait faiblir, comme si le ciel retenait son souffle. « Je vais retourner à Londres. J’ai des choses à réparer. » Il hésita sur le pas de la porte. « Tom—je suis désolé. Pour Marie. Pour tout. »
Il disparut dans la rue, avalé par la bruine grise. Tom resta seul, l’enveloppe contre sa poitrine, les mots de son frère résonnant dans sa tête.
Les enfants étaient dans le Connecticut. Delacroix les cherchait toujours. Et un commanditaire inconnu, quelque part à Londres, tirait les ficelles.
Il ouvrit l’enveloppe avec précaution. À l’intérieur, une seule feuille de papier, couverte d’une écriture fine et serrée. Une liste—des noms, des dates, des montants. Des paiements. Des paiements effectués depuis un compte au nom de « Hart, Elise » vers une banque de Londres. Et au bas de la page, d’une main plus pressée : *Les enfants sont la monnaie d’échange. Garde-les loin de Whitfield. Il vendra tout pour sauver son nom.*
Tom plia la lettre et la remit dans sa poche. Une certitude froide s’installa en lui : l’homme qu’ils poursuivaient—Caldwell, ou Whitfield, ou quelqu’un d’autre—n’était pas juste un avocat avide. C’était un rouage d’une machination plus vaste, une dette tissée dans la soie et les mensonges des grandes maisons anglaises.
Et quelque part dans le Connecticut, Élodie se tenait au milieu de ce piège, sans savoir qu’elle était surveillée.
Il sortit son portefeuille, jeta quelques pièces sur la table, et prit la porte vers la gare. Il avait besoin d’un train. Il avait besoin d’un plan.
Il avait besoin de rejoindre Élodie avant que la dette ne vienne frapper à leur porte.
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