La Longue Tromperie
Lire le chapitre 10: The Pilot's Plague
Il courait encore quand l’alarme s’éteignit. Pas une extinction naturelle — une coupure brutale, comme si quelqu’un avait arraché le câble d’alimentation. Le slab sous son bras était froid contre ses côtes, son souffle court entre les conduits de ventilation du niveau sept.
Le drone qui l’avait poursuivi s’immobilisa à trois mètres de lui, gyrophare éteint, puis recula dans l’ombre d’un croisement de tuyauterie. Un ordre de repli. Quelqu’un en haut avait rappelé les chiens.
Kaelen ne ralentit pas. Il connaissait cette manœuvre — on laissait le rat respirer un instant pour mieux refermer la trappe.
Il bifurqua dans un boyau qu’il n’avait emprunté qu’une fois, trois ans plus tôt, lors d’une inspection de fuite de condensat. Le passage débouchait sur un palier mort desservant une réserve de fluides qu’on n’utilisait plus depuis le grand rationnement. Personne n’y venait. Pas de caméra. Pas de capteur.
Il s’y effondra, le dos contre une paroi froide, et laissa le silence le recouvrir.
Son pouls mit plusieurs minutes à redescendre. Il sortit le slab du boîtier qu’il s’était improvisé en retirant le panneau de protection d’un clapet anti-retour, et le posa sur ses genoux. L’écran vibrait encore d’une lumière blanche pâle, la dernière entrée qu’il avait ouverte avant que’il ne doive fuir.
Il reprit la lecture là où il l’avait interrompue.
*Journal de bord — Commandant Edwina Farr — Cycle 214, post-insertion.*
*La colonie est viable. La terre est bonne. Les relevés atmosphériques confirment une compatibilité à 94,2 pour cent avec les normes de l’Arche. Le conseil s’est réuni sous motif de protocole de continuité.* — Il y avait une hésitation dans le texte, un blanc prolongé entre la virgule et la suite. — *La découverte du foyer pathogène endogène dans la souche de germination nous contraint à un isolement prolongé. La population civile n’est pas informée.*
Kaelen relut la phrase trois fois. *Foyer pathogène endogène.* La langue officielle du conseil, précise et inhumaine, servant à envelopper une réalité trop laide pour être dite clairement.
Il fit défiler plus loin. Le journal se fragmentait — des entrées partielles, des lignes de code corrompues, des numéros de cycle manquants. Mais un autre passage entier émergea, rédigé dans une écriture différente, plus serrée, presque rageuse.
*La quarantaine est levée depuis onze jours. Les colons ne sauront jamais. Nous avons propagé le mensonge de la dérive de cap. Le Foyer s’est cantonné aux trois familles fondatrices, et les trois familles fondatrices se sont cantonnées au pouvoir. Les autres meurent sans savoir pourquoi le voyage dure si longtemps. C’est un assassinat par omission.*
Le texte s’arrêtait là. La signature était une simple initiale : *L.*
Une plume du log manifestait une dissidence, et le conseil avait enterré le journal entier dans les archives scellées. Le temps avait fait le reste — les familles fondatrices avaient épuré la mémoire, transformé le commandement de la mission en noblesse héréditaire, désigné les nouveaux membres, contrôlé les récits.
La Peste des Pionniers. Il avait entendu ce terme, une fois, dans la bouche d’une vieille femme de l’entrepont, comme on évoquait une légende pour effrayer les enfants. *La Peste des Pionniers a emporté les anciens, et c’est pour ça qu’on obéit aux nouveaux.* Il n’avait jamais compris.
Maintenant, oui.
La peste n’avait pas emporté les anciens. Elle avait emporté les improductifs, les gênants, ceux qui auraient pu réclamer une part de la terre promise. Et les familles fondatrices, touchées mais immunisées — ou simplement protégées — avaient transformé l’épidémie en outil.
Son doigt s’attarda sur le mot *L.* Lyra aurait su. Elle travaillait aux archives secondaires, elle avait accès à des documents que les officiers avaient oubliés. Elle avait commencé à poser des questions sur les cycles de quarantaine, sur les disparitions dans les quartiers bas, sur le vrai calendrier du voyage. Ses questions l’avaient menée au pont des officiers, puis à la disparition.
Kaelen ferma les yeux. Le métal froid sous lui était le seul point stable de son univers. Le slab était chaud entre ses mains — une émanation invisible, comme la vérité qui brûlait depuis des générations dans les entrailles du navire sans jamais atteindre la surface.
Il fallait qu’il voie Serein ce soir. Ce n’était même plus une question de confiance. Elle savait où se trouvait le journal non altéré ; lui en tenait une copie fragmentaire. Ensemble, ils pourraient reconstituer la chaîne complète — depuis la falsification jusqu’aux ordres donnés aux équipes de maintien.
Un bruit. Un grattement métallique à quarante mètres, dans le boyau du condensat.
Kaelen se figea. Sa main trouva le tournevis à sa ceinture, l’unique objet qui n’avait pas été confisqué lors de son arrestation parce qu’il l’avait caché dans la doublure de sa veste de travail.
Le bruit cessa.
Il attendit. Compta les cycles de sa respiration. Un. Deux. Trois.
Rien.
Les drones ne font pas de bruit, lui rappela son instinct. Il avait vu des drones de sécurité toutes les semaines depuis dix ans ; ils étaient silencieux, précis, sans hésitation mécanique. Ce grattement-là était organique. Un rat. Peut-être un membre d’équipe égaré. Ou quelqu’un qui suivait la même piste.
Il remit le slab dans son étui improvisé et se releva. Ses jambes protestèrent ; il les avait poussées trop fort, trop loin.
Il devait rejoindre la cachette de Serein — le point qu’elle avait marqué d’un X discret, sans code, sans nom, au croisement de deux conduits d’aération sous le pont du Commandement. Il avait encore six heures avant l’aube artificielle. Six heures pour traverser le niveau six, longer la cloche de distribution principale, puis descendre dans les oubliettes du niveau cinq où les cartes officielles ne montraient que des murs porteurs.
Sa main serra la médaille de Lyra dans sa poche. Le métal portait l’empreinte de ses doigts, désormais.
Au moment où il s’engageait dans le boyau, son pied heurta un objet dont il n’avait pas remarqué la présence auparavant. Il se baissa, le ramassa : un badge d’accès de niveau sept — un ancien modèle, à la puce retirée. Sur sa surface, un sigle qu’il connaissait bien.
Le liseré vert des services sanitaires.
La Peste des Pionniers. Quelqu’un s’était trouvé ici avant lui, et ce quelqu’un travaillait aux services sanitaires — le département officiellement dissous quarante ans plus tôt, que le conseil affirmait avoir fusionné avec la médecine générale.
Sauf que la médecine générale n’existe pas, pensa-t-il. Il n’y a que le contrôle.
Le badge était tiède. Quelqu’un l’avait porté récemment, peut-être dans la même heure.
Kaelen le glissa dans sa poche, le métal s’appuyant contre la médaille de sa sœur, et reprit sa marche sans faire de bruit. Les questions se bousculaient : Serein n’était pas la seule personne dans ce réseau de corridors clandestins. Quelqu’un d’autre savait que la peste n’avait jamais été une simple contingence. Quelqu’un d’autre cherchait des réponses.
Ou au contraire : quelqu’un cherchait à les faire taire.
À six heures de l’aube, le sous-sol du navire était aussi silencieux qu’une tombe. Et pour la première fois depuis qu’il avait appris la vérité sur la dérive, Kaelen se demanda s’il n’était pas en train de descendre dans la sienne.