La Longue Tromperie
Lire le chapitre 11: The Master of the Decks
Il se glissa dans l'ombre d'un conduit de ventilation, le souffle court, la dalle du Journal pressée contre sa poitrine. Les drones passèrent au-dessus de lui en bourdonnant, leurs capteurs balayant les murs nus. Kaelen compta jusqu'à cinquante avant de bouger. Le silence revint, lourd, presque solennel. Il avait six heures avant l'aube artificielle. Six heures pour traverser trois niveaux sans se faire prendre.
L'ordre de la rencontre était clair dans sa tête. Maris. Il ne connaissait que son nom d'inquisitrice. Elle ne lui avait jamais dit que son vrai prénom était autre chose. Pourtant, sous la lumière vacillante d'un néon mourant, elle se tenait là, capuche baissée, visage découvert. Elle avait l'air plus jeune sans l'uniforme complet. Plus humaine.
— Tu l'as trouvé, dit-elle.
Kaelen tendit la dalle. Elle la prit avec une révérence presque religieuse, faisant courir ses doigts sur les bords gravés.
— Lord Cassian, commença-t-il. Le Maître des Ponts. C'est lui qui orchestre le maintien du mensonge.
Maris releva les yeux. Une lueur d'approbation, ou peut-être de triomphe.
— Cassian n'est pas le premier. Il est le plus efficace. Il contrôle les registres, les horloges, les rumeurs. Chaque faux bulletin météo, chaque annonce de "dérive corrigée", chaque exécution de la vérité... tout passe par lui.
Kaelen s'accroupit contre le mur, les bras croisés.
— Et le Conseil ?
— Le Conseil est une vitrine. Cassian tire les ficelles depuis l'ombre. Il a survécu à deux générations de capitaines en se rendant indispensable. Mais il y a une faille.
Maris sortit un petit objet de sa poche. Un médaillon d'acier, terni. Kaelen reconnut les armoiries de la famille Voss. Le médaillon de sa sœur.
— Je l'ai vu autour de ton cou, murmura-t-elle. Mais tu ne le portes plus.
— Je l'ai caché. Trop risqué de le porter après le gala.
Elle hocha la tête.
— Tu es plus sage que tu n'en as l'air.
Un bruit dans le conduit. Kaelen se tendit. Mais c'était un rat de maintenance, un animal oublié par les purges génétiques. Il vérifia son badge de technicien de la chapelle : toujours actif, mais compromis. Les drones l'avaient enregistré.
— Jena, dit-il soudain.
— Oui ?
— Ma... notre amie commune. Elle a été promue.
Maris plissa les yeux.
— Je sais. Un poste d'ingénieure en chef adjointe, section écologie. Une promotion rapide pour quelqu'un qui ne devait jamais quitter le niveau quatre.
Kaelen serra les mâchoires.
— Elle était avec nous, quand on a découvert les premières incohérences dans les registres de cours. Elle savait, Maris. Elle savait depuis le début que quelque chose n'allait pas. Mais elle a choisi la sécurité.
— Elle a choisi de survivre, corrigea Maris doucement. Ne la juge pas trop durement. Le maître des ponts sait récompenser la loyauté... et punir la dissidence.
Kaelen se souvint des mots de sa sœur, Lyra, quand elle avait disparu. *"Si quelque chose m'arrive, ne fais confiance à personne."* Pas même à Jena, semblait-t-il.
— Elle sait que je suis encore en liberté ?
Maris secoua la tête.
— Elle a été informée de "l'incident" au gala, mais pas de ton statut. Cassian veut te capturer vivant. Il veut savoir ce que tu sais. Et avec quoi.
Elle tapota la dalle du Journal.
— Avec ça, tu es devenue la pièce la plus recherchée du vaisseau.
— Et toi ?
Maris eut un sourire ambigu.
— Je suis l'inquisitrice qui a permis à une prisonnière de s'échapper. Si on me découvre, je serai traitée comme une hérétique. Nous sommes dans la même nasse, Voss.
Kaelen réfléchit rapidement. Il avait six heures. Il connaissait Cassian, maintenant. Il connaissait le rôle de Jena. Mais il ne savait pas encore qui il pouvait vraiment croire.
— Pourquoi m'avoir choisi, toi ? demanda-t-il brusquement. Pourquoi impliquer un technicien de maintenance ?
Maris se recula, s'appuyant contre une poutre métallique.
— Parce que tu es entré dans les archives interdites sans être génétiquement modifié pour survivre aux systèmes de sécurité. Parce que tu as trouvé ce que des dizaines de dissidents ont cherché sans succès. Et parce que...
Elle hésita. Puis elle sortit un petit objet de sa poche : une plaque d'identification. Une plaque de service de sanitation, striée, usée. La même que celle trouvée dans la cellule de service abandonnée.
— Ta sœur travaillait avec nous, avoua-t-elle. Lyra était une messagère. Elle connaissait les passages secrets mieux que quiconque. C'est elle qui a établi la carte que je t'ai donnée.
Kaelen sentit son cœur se glacer.
— Vous la connaissiez ?
— Oui. Et elle connaissait Cassian. Elle avait découvert son plan pour relancer la peste.
— La peste ? La Peste des Fondateurs ? Mais le Journal dit qu'elle a été éradiquée...
— Le Journal officiel, oui. Mais le vrai Journal, celui que tu tiens, mentionne un échantillon conservé. Une arme biologique. Cassian l'appelle "l'assurance". Elle est destinée à être libérée si le contrôle du vaisseau vacille. Lyra voulait la détruire. Elle a été arrêtée la nuit où elle devait y parvenir.
Maris s'interrompit, la gorge serrée.
— Nous n'avons jamais retrouvé son corps. Parfois, je pense que Cassian l'a épargnée, pour nous faire souffrir de l'incertitude. Ou pour l'utiliser comme monnaie d'échange.
Kaelen saisit le médaillon à travers son maillot.
— Alors, c'est lui qu'ils ont arrêtée... Le Maître des Ponts.
— Oui.
Un long silence s'installa dans la pénombre mécanique. Kaelen ferma les yeux. L'électricité de la colère traçait des lignes brûlantes dans ses veines.
— Et que proposais-tu, alors ? demanda-t-il d'une voix rauque. Partir avec moi ? Libérer le vaisseau ? Ou le détruire ?
Maris le regarda droit dans les yeux.
— Le cœur de celle du Log, dit-elle. C'est un vieux mot. Un mot pour une technologie perdue. Je n'ai jamais cru qu'il s'agissait d'une simple métaphore. Il y a, dans les archives centrales, un autre composant : ce qu'on appelle le *Cœur de Pierre*. Une prison technologique, si tu veux, scellée par un code génétique. Lyra a réussi à voler la clé mais elle l'a cachée. Si on la trouve, on peut accéder à la mémoire verrouillée du vaisseau : la liste complète des personnes impliquées dans la dissimulation. Guider un procès, ou effacer les cerveaux des complices pour reconstruire une société libre.
— Et sans cette clé, on ne peut rien ?
— Sans elle, on ne peut qu'attendre que Cassian décide qu'il est temps de libérer la peste. Et cela, c'est une course contre la montre.
Kaelen serra les poings. Il venait de découvrir que sa sœur n'était pas devenue folle, ni perdue, mais qu'elle avait mené une guerre secrète contre le maître des mensonges. Et qu'elle était morte pour cela.
— Montre-moi la suite du plan, dit-il enfin. Je vais la trouver, cette clé. Une Voss se doit de finir ce que sa sœur a commencé.
Maris sourit. Un sourire fatigué mais sincère.
— Bien. Alors, viens. Il y a un vieil ascenseur de servitude qui fonctionne encore entre les niveaux trois et cinq. Je connais le code.
— C'est toi qui as trouvé le passage ? demanda-t-il en marchant.
— Non. C'est si simple qu'il pourrait passer inaperçu pendant des décennies. Il est codé avec la combinaison de naissance de Cassian. Il est si arrogant qu'il ne pense pas qu'un subalterne puisse un jour la connaître.
Kaelen la suivit dans les entrailles du vaisseau. Derrière lui, le bourdonnement des drones s'était tu, remplacé par le souffle régulier des machines de filtration d'air. Chaque seconde le rapprochait de la vérité... et de la confrontation finale.
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