La Longue Tromperie
Lire le chapitre 9: The Buried Log
La fausse porte céda avec un grincement sec, presque inaudible sous le bourdonnement des conduits d'air morts. Kaelen compta jusqu'à dix, retenant son souffle, puis glissa le levier dans sa poche. Le panneau bascula sur des gonds graisseux, révélant un boyau de service si étroit qu'il dut tourner les épaules pour s'y engager.
La poussière s'accumulait en couches épaisses, intactes depuis des décennies. Personne n'était venu ici depuis la construction du navire, ou presque. Les marques tracées par Serein sur sa carte correspondaient à chaque jointure de tuyauterie, chaque plaque de maintenance oubliée. L'Inquisitrice connaissait ce passage mieux qu'elle ne l'avait admis.
Il rampa sur une dizaine de mètres avant d'atteindre une petite chambre vide, à peine plus grande qu'un placard. Une table métallique scellée au sol, un terminal mural mort, et sous la table, à peine visible dans la pénombre, une plaque de sol légèrement décolorée.
La carte indiquait précisément cet endroit. « Terminal de Deck 7 », avait dit Renaud. Mais la carte de Serein montrait autre chose : un espace de stockage secret, placé là lors de la construction, dont la plupart des plans avaient été purgés.
Kaelen s'agenouilla, sortit le tournevis de sa ceinture, et fit levier sur les bords de la plaque. Elle céda avec un soupir de métal fatigué. En dessous, un compartiment blindé d'une trentaine de centimètres de profondeur contenait un objet oblong, enveloppé dans un tissu antistatique.
Il dégagea doucement l'étoffe.
Le slab était ancien. Sa surface grise était rayée d'usure, ses connecteurs encrassés par des années de stockage. Mais le boîtier portait encore le sceau du chantier naval de construction : un astrolabe stylisé, entouré des coordonnées d'origine de la Terre.
Kaelen souffla un long filet d'air.
C'était le Journal de Bord. L'original. Celui qu'on n'aurait jamais dû laisser exister.
Il chercha un port de lecture sur le boîtier, en trouva un compatible avec son terminal portable. Il se connecta, les doigts tremblants. L'écran s'illumina.
Date de début : Année 1, Jour 1. Départ du système solaire. Confirmation de trajectoire vers Sera Prime.
Il fit défiler les entrées rapidement, ignorant les rapports techniques et les routines de maintenance. Il cherchait la fin. La date où le mensonge avait commencé.
Année 214, Jour 87. « Arrivée confirmée en orbite de Sera Prime. Tous les systèmes de navigation passent en mode stationnaire. Début des procédures de vérification planétaire. »
Kaelen relut la ligne trois fois.
Ça y était. La preuve, brute et brute, que Serein disait la vérité. Le « Derangement de Cap » n'avait jamais été un accident. Le vaisseau avait atteint sa destination depuis six ans, et les ponts supérieurs avaient fait semblant pendant tout ce temps.
Il parcourut les entrées suivantes, cherchant les détails. Comment avait-on organisé la dissimulation ? Quel était le nom du premier officier à avoir donné l'ordre ?
La réponse vint plus vite qu'il ne l'aurait cru.
Année 214, Jour 92. « Conseil d'urgence convoqué par le Capitaine Edwina Farr. Motion adoptée : classement secret de la découverte. Le maintien du cap fictif est déclaré nécessaire à la stabilité sociale. Discussion sur la propagation d'une "dérive" technique officielle. »
Le capitaine Farr. Il avait entendu ce nom quelque part, dans un contexte différent. Les archives officielles mentionnaient Edwina Farr comme la commandante qui avait guidé le vaisseau à travers la crise de la dérive, morte héroïquement dans l'exercice de ses fonctions vingt ans plus tard.
Mais si elle avait orchestré le mensonge…
L'alarme le surprit au milieu de sa réflexion.
Un hurlement strident déchira le silence de la chambre, tellement aigu qu'il recula instinctivement, heurtant la table de l'épaule. Le terminal mural s'alluma, ses voyants passant au rouge vif.
INTRUSION DÉTECTÉE – ZONE 7-G.
Kaelen débrancha le slab d'un geste sec, le fourra dans sa veste, et se jeta sous la table pour récupérer la plaque de sol. Il la remit en place avec un bruit sourd, regrettant déjà les gouttes de sueur qui souillaient l'empreinte de ses mains.
Le passage n'offrait qu'une issue : revenir sur ses pas par le boyau. Mais si la sécurité savait qu'il était ici, elle fermerait les accès avant qu'il n'atteigne la sortie.
Les yeux de Kaelen balayèrent la pièce. Rien d'autre. Pas de seconde porte visible.
Il se glissa dans le boyau, rampant aussi vite que possible, les genoux et les coudes cognant contre les parois métalliques. Derrière lui, il perçut le son caractéristique d'un drone de sécurité déployé : un bourdonnement grave et régulier qui se rapprochait.
Il atteignit le premier coude du passage et s'arrêta net.
Le drone était là, à deux mètres de lui, sa lentille rouge braquée sur l'ouverture de la chambre. Il ne le voyait pas encore, caché par l'angle, mais sa trajectoire était calculée pour balayer toute la zone.
Kaelen jeta un œil au conduit d'aération sur sa gauche. Trop étroit. Au plafond, un panneau de maintenance à charnière. Il pourrait atteindre le faux plafond du corridor adjacent.
Il se hissa sans bruit, priant pour que le drone ne possède pas de capteur acoustique plus sensible que la normale. Les charnières gémirent à peine. Il s'y glissa, se laissa retomber de l'autre côté dans l'obscurité presque totale.
Le corridor adjacent n'était pas éclairé, ce qui signifiait qu'il était moins surveillé que le reste du niveau. Mais l'alarme venait de se déclencher dans la zone 7-G, et les patrouilles ne tarderaient pas.
Kaelen consulta la carte mentale : le boyau de service menait vers un escalier de maintenance donnant sur le niveau six, où se trouvaient les quartiers des officiers subalternes. Il pourrait y passer inaperçu pendant quelques heures, regagner son propre niveau par les conduits de vapeur.
Il commença à courir, le slab contre sa poitrine, chaud comme une braise à travers le tissu de sa veste.
Une éclosion de lumière blanche explosa derrière lui : un second drone, venu des conduits supérieurs, avait débusqué sa position. Kaelen plongea, roula sur l'épaule, et s'enfila dans un passage de maintenance latéral qui débouchait sur une coursive secondaire.
Le drone ne le suivit pas dans l'étroitesse du boyau. Son bourdonnement s'éloigna, remplacé par le cliquetis régulier des pas métalliques d'une patrouille humaine approchant.
Kaelen resta immobile, retenant sa respiration, pressé contre le mur froid. Les pas passèrent, accompagnés d'une voix : « L'unité 3 signale une intrusion dans la zone des archives oubliées. Le capitaine veut un rapport dans douze minutes. »
Les archives oubliées. Ce nom officiel en disait long : même la hiérarchie de sécurité savait que cet endroit abritait des données interdites.
Quand les bruits s'estompèrent, Kaelen sortit de sa cachette, remonta par les conduits de vapeur pendant deux niveaux, et émergea dans la coursive 12, presque déserte à cette heure de l'après-midi artificiel.
Il toucha son côté, là où le slab reposait encore contre son cœur.
La preuve était en sa possession. Mais elle avait failli lui coûter la capture, et les drones l'avaient vu. Son visage, enregistré sur un log soudainement actif, allait alimenter les fichiers de la Garde d'ici quelques minutes.
Il lui restait moins de quatre heures avant le rendez-vous avec Serein, et désormais, chaque pas vers Bridge Command le rapprochait d'une trappe qui se refermait derrière lui.