La Longue Tromperie
Lire le chapitre 14: Frozen and Waiting
Le froid ne vint pas comme une vague, mais comme une étreinte. Une lenteur qui gagnait les membres de Kaelen, alourdissait ses paupières, engourdissait jusqu'à la peur qui lui tordait encore le ventre. On l'avait branché sans ménagement, les sangles trop serrées, les électrodes froides contre sa nuque. Autour de lui, le vacarme du procès-spectacle s'était éteint, remplacé par le bourdonnement feutré de la chambre de cryostase.
Il garda les yeux ouverts le plus longtemps possible, fixant le plafond de métal zébré de stries de condensation. Il pensa à Lyra. À son rire, à la façon qu'elle avait de hausser un sourcil quand il disait une bêtise. Il pensa à la mer qu'il n'avait jamais vue, à Sera Prime qu'il ne verrait jamais.
Puis le noir.
Ce ne fut pas un noir complet. Une sensation étrange, comme un sommeil dont on reste conscient, un courant électrique qui parcourt les synapses sans jamais les faire décharger. Kaelen flottait dans une torpeur glacée, conscient de son corps, de son cœur qui battait au ralenti, des secondes qui s'égrenaient en heures fantômes.
Le choc le tira de cette léthargie. Une décharge brutale, comme un poing refermé sur sa poitrine. Les sangles se relâchèrent, le verre de son cocon se souleva dans un soupir hydraulique. L'air de la chambre, plus chaud que celui de la cryo, lui brûla les poumons.
— Il revient. Doucement.
La voix de Renaud. Kaelen cligna des yeux, la vision brouillée par des cristaux de givre qui fondaient sur ses cils. Des formes se précisèrent : Renaud, penché sur lui, une torche à la main ; et derrière lui, Maris, pâle, les lèvres serrées, les cheveux tirés en arrière.
— Vous… vous faites quoi ici ? croassa Kaelen.
— On te sort de là, dit Maris. Le temps presse.
Elle lui défit les dernières sangles d'un geste sec. Kaelen tenta de s'asseoir, mais son corps refusait de lui obéir, chaque muscle engourdi, chaque articulation criant au supplice. Renaud le prit sous les aisselles et le souleva avec une force surprenante pour un homme de son âge.
— La chambre est vide ? demanda Kaelen, la voix encore pâteuse.
— Vide ou presque, répondit Renaud. Deux gardes, neutralisés. Dix minutes avant la relève. On a moins que ça.
Maris lui jeta une veste de travail de maintenance, trop grande, qui sentait la graisse et la sueur. Kaelen s'en drapa tant bien que mal. Ses doigts tremblaient encore, mais la sensation revenait, douloureuse, électrique.
— Le tribunal… Le public…
— Croyait te voir congeler pour les cent prochaines années, dit Maris. Ils sont rentrés chez eux se réchauffer. Les bas-fonds ne restent pas pour le spectacle, ils restent pour la soupe.
Ils sortirent de la chambre de cryostase par une porte de service, dans un corridor mal éclairé résonnant de tuyauteries. L'air sentait le moisi et la vapeur. Kaelen s'appuya au mur, le temps que ses jambes daignent le porter. Renaud marchait devant, le pas sûr, comme s'il connaissait chaque virage de ces entrailles.
— On m'a dit que tu étais au cœur de la rébellion, disait Kaelen, la voix rauque. Pas que tu étais un acrobate de l'infiltration.
— Les vieux singes apprennent de nouveaux tours, souffla Renaud sans se retourner. Et puis, j'ai des dettes.
— Des dettes ?
— Ton père. Je t'ai raconté, au tribunal. C'était pas une posture.
Ils descendirent un escalier de métal rouillé. L'humidité augmentait, chargée de relents d'algues et de déchets organiques. Les bruits du navire — le souffle lointain des ventilateurs, le cliquetis sourd des ascenseurs de fret — se firent plus présents, comme un cœur immense battant autour d'eux. Kaelen commençait à retrouver ses repères de maintenance, la géométrie secrète des couloirs qu'aucun pont supérieur ne connaissait.
— Parle-moi, dit-il enfin. Qu'est-ce qui se passe en bas ? On m'a arrêté si vite… les gens, ils vont pas bouger. Ils ont peur.
Maris s'arrêta. Elle se tourna vers lui, et pour la première fois, Kaelen vit autre chose que de la prudence dans ses yeux. Une flamme. Une colère contenue, ancienne.
— Ils ont faim, Kaelen. Ils ont tellement faim qu'ils seraient prêts à vendre leur ombre pour une tranche de pain de protéines. Les ponts de culture sont fermés depuis trois semaines. Officiellement : maintenance préventive. Officieusement : Lord Cassian les rationne pour mater les mécontents.
— Les ponts de culture… Ils font vivre tout le navire, dit Kaelen. C'est pas de la maintenance, c'est de l'étouffement.
— Exactement. Et les gens commencent à comprendre.
Renaud poussa une porte blindée qui s'ouvrit sur un atelier de réparation désaffecté. L'endroit était jonché de caisses, de pièces détachées et d'un vieux terminal couvert de poussière. Une dizaine de personnes s'y tenaient, assises sur des caisses, des visages fatigués et résolus. Ils se turent quand Kaelen entra.
Maris fit les présentations d'un geste vague.
— Ceux-là, c'est les contremaîtres des ponts huit à onze. On les appelle les cobras, à cause des circuits qu'ils tirent dans l'ombre. Eux, c'est des mécaniciens de la zone quai. Et là, c'est Teska. Elle dirige le syndicat des égoutiers.
Teska, une femme trapue aux mains crevassées, hocha la tête sans un mot. Son regard évaluait Kaelen, le jaugeait, pesait sa fatigue et sa peur.
— C'est donc lui, dit-elle. Le fou qui a déterré les vieux secrets.
— Il a déterré la vérité, corrigea Renaud.
— La vérité, elle nourrit pas les gosses, grogna Teska.
— Non, dit Kaelen.
Sa voix était encore faible, mais quelque chose en elle trouva de la consistance. Il se redressa, s'appuya à un établi.
— La vérité, elle te donne pas de pain. Mais elle te dit pourquoi tu as faim. Et ça, c'est une arme. Les ponts de culture ne sont pas cassés. Le vaisseau est arrivé à destination il y a six ans. On l'a déjà atteinte, cette planète. Ils nous la cachent parce que, le jour où on le saura, tout le système de mensonges s'écroule. Votre faim, vos corvées, vos morts silencieuses — tout ça sert à rien, sinon à maintenir leur pouvoir.
Un silence tendu s'abattit sur l'atelier. Kaelen vit les yeux de Teska se plisser, ses mâchoires se serrer. Puis un des mécaniciens, un garçon maigre avec une cicatrice au sourcil, leva la main.
— C'est vrai ? On est arrivés ?
— Le journal de bord le prouve. J'ai vu les coordonnées, j'ai vu le rapport d'arrivée. Le capitaine Farr, la fondatrice, elle a ordonné de le cacher. Et son successeur, Lord Cassian, il continue.
— Et ta peste ? demanda Teska. J'ai entendu des histoires au tribunal. On dit que t'as trouvé la peste du Fondateur, et qu'ils veulent nous la lâcher dessus.
Kaelen acquiesça.
— Cassian a la clé, le Cœur de Pierre. Et Bel, le capitaine actuel, il veut s'en servir. Pour nous faire taire une bonne fois pour toutes. Je l'ai entendu. De mes propres oreilles.
Teska resta immobile un long moment. Puis elle cracha par terre, un geste sec et ancien, comme un rite oublié.
— Alors on les prend de vitesse.
— On est peut-être une dizaine ici, dit Kaelen. Eux, ils ont les gardes, les drones, les armes.
— T'as pas compris, dit Teska. Ceux-là, c'est pas une dizaine. C'est des relais. Chaque atelier, chaque cale, chaque conduite d'égout dans les bas-fonds a un relais. Tu parles à celui-là, il parle à son quartier, son quartier parle au suivant. Dans une heure, tout le monde saura que t'es libre, et ce que tu as découvert.
Elle se tourna vers Maris.
— Le discours de Renaud au tribunal, c'était bien, mais les gens ont besoin de voir le gars en chair et en os. Celui qui a tenu le journal, celui qui a vu la planète dans les données. Pas un héros. Un survivant. Un des leurs.
Maris regarda Kaelen, une lueur presque tendre dans ses yeux fatigués.
— Ça te va ? De jouer les oriflammes ?
Kaelen rit, un rire court, sans joie réelle.
— Je suis un maintenance tech. Je répare des conduits et je débouche des filtres. Je sais pas parler aux foules.
— Alors tu vas apprendre vite, dit Teska. Parce que demain, à l'aube artificielle, on se rassemble sur le pont des cérémonies. Et t'auras deux minutes pour dire à tout le monde pourquoi on se bat.
— Deux minutes ? Pour quoi faire après ?
Renaud posa une main sur l'épaule de Kaelen, une pression ferme, paternelle.
— Après, on verra. Le premier combat, c'est de survivre à la nuit.
Kaelen regarda les visages autour de lui. Des hommes, des femmes, les traits tirés, les vêtements élimés, mais des yeux brillants d'une lumière qu'il n'avait pas vue depuis des années. La lumière de ceux qui décident, enfin, de ne plus se contenter de subir.
Il pensa à Lyra, quelque part dans ce vaisseau, peut-être prisonnière de Cassian. Il pensa au Cœur de Pierre, enfermé dans un coffre, si proche et si loin. Il pensa à Serein quelque part sur les ponts supérieurs, à Jena dans sa nouvelle fonction, au choix qu'elle avait fait.
Il inspira profondément. L'air sentait la rouille et l'espoir.
— D'accord, dit-il. La nuit, on se prépare. Et à l'aube, on leur montre que ce vaisseau appartient à ceux qui le font tourner.
Teska hocha la tête, un début de sourire au coin des lèvres.
— Voilà. C'est ça, parler à une foule.
La nuit s'étira, ponctuée de murmures, de messages confiés à des coursiers silencieux courant dans les conduits de maintenance. Kaelen parlait, répondait aux questions, écoutait plus qu'il ne parlait. Il apprit les noms, les visages, les griefs. Il apprit que la faim était partout, que les ponts de culture fermés avaient provoqué des émeutes de la faim réprimées dans le sang, que des familles entières avaient disparu des registres. Il apprit que le mensonge n'était pas qu'une trahison : c'était un meurtre lent.
Quand l'aube artificielle commença à poindre, un gris laiteux qui rampait le long des veilleuses du plafond, un silence inhabituel tomba sur les ponts des bas-fonds. Les machines semblaient retenir leur souffle.
Maris posa la main sur l'épaule de Kaelen.
— C'est l'heure.
Il se leva. Ses jambes tremblaient encore un peu, mais sa tête était claire. Il suivit les autres dans les tunnels, vers le pont des cérémonies. Derrière lui, dans les ombres, il sentait la foule avancer, silencieuse, patiente, comme une marée.
Et il marcha vers elle, vers la lumière, vers tout ce qu'il ne savait pas encore. Mais il savait maintenant pourquoi il marchait.
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