La Longue Tromperie
Lire le chapitre 19: The Heartstone Resonance
La lumière du méd-bay était trop blanche, trop propre, contrastant avec la sueur qui collait la combinaison de Kaelen à sa peau. Sa clavicule le brûlait comme si quelqu'un y maintenait une tige de fer rougie. Autour de lui, les moniteurs bipaient leur indifférence clinique.
Le Heartstone était posé sur la table voisine, à portée de main.
Kaelen n'aurait pas su dire pourquoi il l'avait sorti de sa poche. Les gestes de fortune du docteur Vasquez lui avaient recousu l'épaule, mais l'infection avait déjà fait son chemin. La fièvre brouillait ses pensées, et dans ce délire naissant, la pierre semblait l'appeler.
Elle avait toujours été là. Le dernier cadeau de Sef, une pierre lisse et sombre, veinée de filaments cuivrés qui semblaient flotter à l'intérieur comme des créatures marines. Il l'avait gardée des années comme un fétiche, sans jamais vraiment s'interroger sur sa nature. Un souvenir de sœur disparue. Rien de plus.
Mais dans la pénombre du méd-bay, en dehors des quarts de garde qu'il avait imposés à ses propres gens, quelque chose en elle répondait à la vibration du vaisseau.
Kaelen la saisit. La pierre était tiède — plus tiède que la température ambiante, plus tiède même que sa peau fiévreuse. Il la fit pivoter entre ses doigts, et les filaments cuivrés s'agitèrent, s'orientant comme des aiguilles de boussole vers un point précis de la pièce.
Vers le mur nord.
Il se leva, grimaçant sous la douleur dans son épaule. Ses jambes menaçaient de céder. La pierre le guidait, réagissant à chaque pas comme un animal familier. Lorsqu'il atteignit le panneau mural, les filaments s'embrasèrent, dessinant des motifs complexes à la surface de la pierre.
Kaelen la pressa contre la paroi.
La plaque métallique se teinta d'un rouge profond, puis des lignes lumineuses apparurent, traçant un contour invisible au regard nu jusqu'alors. Un panneau de contrôle s'ouvrit, révélant une interface plus ancienne que tout ce que Kaelen avait vu à bord. Pas les écrans tactiles des ponts intermédiaires, pas les console de diagnostic des ponts inférieurs — mais des circuits imprimés à la surface, des pictogrammes d'un dialecte technique qu'il ne reconnaissait pas entièrement.
Son cœur s'emballa. La fièvre, la révélation, tout se mélangeait dans un vertige.
Il enfonça son majeur dans une encoche à la forme étrangement humaine, et l'interface réagit au contact de sa peau. Des flux de données défilèrent sur toute la surface murale, décuplés par la résonance du Heartstone, comme si la pierre servait d'antenne vivante.
Des spectres radio. Des fréquences. Karaïbes. Et puis une voix.
— *…appel d'Esséa à destination des descendants du Long Devenir. Ceci est le bulletin quotidien du 1 432e cycle de colonisation. Les moissons de la mer d'Iridia dépassent les prévisions, et la flotte de pêche de la côte occidentale signale la présence massive de bancs de saumons argentés…*
Kaelen cessa de respirer.
La voix continuait, débitant des informations banales et prodigieuses : les récoltes, les naissances, les travaux d'irrigation. Une colonie. Il ne s'agissait pas d'un signal de détresse ni d'une balise de secours automatique. C'était un bulletin quotidien, régulier, émis par une civilisation qui vivait sur la planète depuis des siècles.
Depuis la planète que le vaisseau avait atteinte. Depuis la planète qu'on leur avait cachée.
Il laissa tomber la pierre sur la table, les mains tremblantes. Sa blessure irradiait à chaque battement de cœur. Tout le sang versé, tous les mensonges, toutes les années de famine et de rationnement — pour maintenir une fiction que des gens, en bas, vivaient en plein soleil depuis sept générations.
Cette information ne pouvait pas rester scellée. Pas après le combat, pas après les morts.
Kaelen s'approcha du panneau de communication du méd-bay, mais une alerte rouge clignota sur le côté : la connexion était interdite en mode quarantaine. Aucun signal électronique ne sortait de cette salle sans l'accord du nexus de contrôle. Et Maris était en train de se battre pour atteindre ce nexus.
Il était isolé.
Il regarda la voix encore résonner dans la pièce, puis le Heartstone immobile sur la table. Il ne pouvait pas diffuser directement, mais il pouvait peut-être encoder le signal dans la pierre, la transformer en témoin portable. S'il sortait de la quarantaine, s'il trouvait un autre terminal, n'importe quel terminal capable d'émettre vers les ponts intermédiaires...
La décision lui vint sans effort. Il ne demanda pas la permission à son corps meurtri. Il arracha le cathéter de son bras, ignora le sifflement de l'interface qui tentait de l'enregistrer comme évasion de protocole, et il ouvrit la porte du méd-bay.
La sentinelle postée devant sursauta.
— Monsieur Voss, vous êtes en quarantaine stricte, le docteur a dit...
— Le docteur a dit qu'il n'y avait pas de peste, répondit Kaelen, la voix rauque mais ferme. J'ai besoin de voir un terminal de communication ouvert.
— Les ordres de la commande…
— La commande décrète notre mort à petit feu depuis le berceau. Et le commandement ment depuis deux siècles.
Il brandit la pierre, les filaments cuivrés brillant d'un éclat presque incendiaire dans la lumière du couloir.
— Je viens d'entendre un bulletin météo depuis la surface. Ils ont des saumons argentés. Des moissons. Des enfants. Il y a un monde entier en bas, et on meurt là-haut pour protéger le mensonge d'une poignée de salauds.
La sentinelle hésita. C'était une ouvrière de la maintenance, une femme d'une quarantaine d'années nommée Izri, qui avait porté Kaelen blessé après la bataille des colonnes hydrauliques. Elle regarda la pierre, le visage strié de sueur et de crasse de combat, et la vérité passa dans ses yeux.
— Quel terminal ?
— Le plus proche capable d'atteindre les haut-parleurs des ponts intermédiaires.
Izri hocha la tête.
— Le poste de relais du secteur 7. À deux cents mètres. Mais les gardes de Cassian ont barricadé le passage au croisement principal. On peut passer par les conduits d'aération — le temps qu'ils réagencent les patrouilles.
Elle ouvrit une grille d'accès technique d'un coup de pied, révélant l'obscurité des tunnels de maintenance. Kaelen s'y engouffra sans un regard en arrière, la pierre serrée contre sa poitrine, la fièvre lui martelant les tempes.
Deux cents mètres dans des conduits pas conçus pour un adulte blessé. Une éternité.
Lorsqu'ils émergèrent près du poste de relais du secteur 7, Kaelen sentait son bras gauche engourdi jusqu'aux doigts. Izri le hissa hors du conduit, puis le porta presque jusqu'à la console. Elle arma sa clé de maintenance et s'écarta.
Kaelen pressa le Heartstone contre le lecteur de données auxiliaire. L'interface hésita, puis accepta la séquence. Les filaments de la pierre se vidèrent, transférant leur message dans la mémoire du terminal.
Le mécanisme de diffusion s'activa.
La voix fraîche et assurée du bulletin d'Esséa se répandit dans tout le secteur intermédiaire. Kaelen entendit les haut-parleurs crachoter au loin, les couloirs morts du pont 7 résonnant soudain de ce qu'ils ne pourraient plus ignorer :
«…et le Conseil des Anciens annonce la célébration de la Fête des Racines pour le prochain cycle lunaire. Toutes les familles d'Esséa sont invitées à rejoindre la cérémonie sur la Grande Place, accompagnées de leurs enfants et de leurs..."
Kaelen s'appuya contre la console, un rire de fièvre et de triomphe lui échappant. Ils pouvaient verrouiller des quartiers entiers, déconnecter des réseaux, maquiller des infections en pestes. Mais ils ne pouvaient pas effacer ce que des haut-parleurs venaient de semer dans le cœur de huit cents personnes.
La fissure dans la forteresse de mensonges venait de devenir une brèche.
Restait à l'élargir avant que Cassian ne trouve un moyen de la refermer pour toujours.
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