La Longue Tromperie
Lire le chapitre 20: The Last Vault
La salle du pont ressemblait à un tombeau ouvert. Les consoles clignotaient encore, projetant des ombres bleues sur les corps des gardes loyalistes que les rebelles avaient déjà repoussés vers les issues secondaires. Kaelen s’appuya contre la colonne centrale, la main pressée sur son épaule, la fièvre lui brouillant la vision par à-coups.
« Il ne reste que la porte du bastion », annonça Izri, le fusil encore fumant au creux de ses bras. Elle désigna l’extrémité nord du pont, une paroi d’acier sombre sans aucune jointure apparente, large de six mètres, polie comme un miroir. « Bel et une poignée d’officiers s’y sont enfermés. Ils ont coupé l’alimentation extérieure. La porte ne répond à aucun code de déverrouillage standard. »
Kaelen s’approcha, titubant à peine. Il posa la paume sur la surface froide. Un frisson lui parcourut l’échine, plus profond que la fièvre.
« Cette porte n’est pas blindage ordinaire », murmura-t-il. Il suivit du doigt une rainure presque invisible qui courait le long du chambranle. « Regardez. Des conduits d’aération intégrés. Ce n’est pas un refuge, c’est une chambre de contrôle. »
Maris, qui venait d’arriver par l’échelle de service, le visage couvert de suie et une estafilade sur la joue, s’agenouilla près de lui. Elle sortit un détecteur de flux de sa ceinture et le fit glisser le long de la rainure. L’appareil émit un bourdonnement grave.
« Les conduits ne sont pas reliés au système de recyclage principal », dit-elle. « Ils sont indépendants. Pressurisés. »
Kaelen ferma les yeux. Les schémas du vaisseau qu’il connaissait par cœur, ceux que personne d’autre que les techniciens de maintenance n’avaient jamais consultés, défilèrent dans sa mémoire. Ces conduits-là ne figuraient sur aucun plan officiel. Mais il les avait vus une fois, lors d’une inspection de routine dans les niveaux 3, enterrés sous trois mètres de câblage. Des vannes d’injection. Comme dans les salles de quarantaine.
« Ce n’est pas une chambre forte », dit-il en rouvrant les yeux d’un coup sec. « C’est un sas de purge. Bel peut inonder tout le vaisseau d’un gaz neutralisant depuis cette pièce. Il a le contrôle de la mort de chacun d’entre nous là-dedans. »
Un silence tomba sur le pont. Les rebelles survivants se regardèrent. Leur victoire venait de se transformer en impasse.
« Alors il faut entrer avant qu’il décide d’appuyer sur le bouton », dit Izri.
Maris se releva, son détecteur toujours en main. « La question, c’est comment. La porte a été verrouillée avec un protocole de séquencement biologique. Il faut un code d’accès du plus haut niveau. Les codes du capitaine sont morts avec sa console, là-bas. » Elle désigna la console principale, éventrée par un tir de grenade.
Kaelen essaya de réfléchir, mais la douleur lui tirait des éclairs blancs derrière les yeux. Sa blessure suintait à travers le bandage de fortune. Il savait qu’il n’avait plus beaucoup de temps. Il fallait qu’il trouve la réponse avant de s’effondrer.
« Les codes de purge ne sont pas détenus par le capitaine », dit-il lentement, les mots lui venant comme s’il les arrachait à un brouillard. « La sécurité de la colonie exige une redondance. Ils sont stockés à deux endroits. L’un est ici, derrière cette porte. L’autre… »
Il se tut. L’autre endroit était gravé dans sa mémoire depuis l’enfance, une image fugitive qu’il avait toujours cru être un fragment de cauchemar. Sa sœur, assise en tailleur devant une voûte étoilée peinte sur un mur, lui récitant des nombres qui ne correspondaient à rien. Elle lui avait dit que c’était le chant des origines. Elle était morte sans avoir jamais pu lui expliquer ce que cela signifiait.
« L’autre est dans les archives », acheva-t-il. « Le secteur des cartes stellaires anciennes. C’est là que ma sœur passait toutes ses heures de veille avant de disparaître. »
Maris fronça les sourcils. « Les archives sont sur le pont intermédiaire 5. Cassian a retourné toute la population contre nous. On ne peut pas y aller sans se faire lyncher. »
« On n’a pas le choix », répondit Kaelen. Il fit un pas vers l’échelle de service, mais ses jambes se dérobèrent. Izri le rattrapa d’une main ferme avant qu’il ne s’effondre, son visage marqué par la fatigue et la fièvre se reflétant dans ses yeux sombres.
« Tu es en état de rien du tout », dit-elle sèchement. « Dis-moi où sont ces archives. J’irai. »
Kaelen voulut protester, mais il savait qu’elle avait raison. Il lui décrivit le chemin par les conduits de maintenance les moins surveillés, ceux qui longeaient les gaines de câblage de l’ancien système de propulsion, toujours actifs mais jamais inspectés. Il lui dit de chercher la voûte étoilée au fond de la salle des cartes, derrière le comptoir d’archiviste.
« Il y a quelqu’un qui pourra t’aider », ajouta-t-il, la voix de plus en plus faible. « L’archiviste. Elara. C’est elle qui garde le savoir des origines. »
Izri hocha la tête, vérifia le chargeur de son arme et se glissa dans l’ouverture sombre de l’échelle de service. Avant de disparaître, elle se retourna.
« Et si elle ne coopère pas ? »
Kaelen laissa échapper un rire qui se transforma en quinte de toux, tandis que sous ses pieds, le vaisseau tout entier vibra d’un grondement sourd et continu. Sur la porte du bastion, au-dessus de lui, une petite diode passa de l’orange au rouge. Dans la salle blindée, Bel venait d’entamer la séquence d’injection.
« Elle coopérera », dit Kaelen, les yeux fixés sur la diode. « Elle a déjà perdu une archiviste dans cette histoire. Elle ne laissera pas la même ombre planer sur le reste du vaisseau. »
Mais au fond de lui, il savait que ce n’était qu’un espoir fragile, une prière murmurée dans le noir. La fièvre montait, le sol semblait se dérober, et le code qu’il cherchait n’existait peut-être nulle part ailleurs que dans les murmures de sa sœur disparue.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.