La Longue Tromperie
Lire le chapitre 21: The Code of the Archivist
L’aube mécanique des travées intermédiaires n’avait rien de l’aube. Izri la sentit seulement parce que les lampes à sodium passèrent de vingt à quarante pour cent, un clignement qui laissa les ombres s’accrocher aux échafaudages comme des toiles mal lavées. Elle avançait le dos collé aux parois, un scarificateur volé dans la ceinture, le souffle court, et chaque pas lui renvoyait l’écho d’un danger qu’elle ne voyait pas.
Les archives se trouvaient au bout d’un corridor condamné par décret loyaliste. Izri connaissait le genre : plaque de blindage mal rivetée, câbles arrachés, sceau de cire rouge sur le dormant. Elle sortit un outil plat de sa poche, fit sauter le sceau sans cérémonie, tira la porte de côté avec un gémissement de métal fatigué. Derrière, la poussière formait un linceul sur des rayonnages hauts de six mètres. Elle pénétra dans le silence.
— Vous êtes en retard.
La voix venait de sa droite, calme comme une page tournée. Izri braqua son scarificateur sur la silhouette qui émergeait entre deux étagères. Une femme, soixante ans peut-être, les cheveux gris nattés sur le crâne, vêtue d’une combinaison d’archiviste dont l’uniforme n’avait plus cours depuis trois générations. Elle tenait un carton de données anciennes comme on tient un enfant.
— Elara, dit Izri sans baisser l’arme.
— C’est moi. Kaelen t’a donc envoyée.
— Il m’a dit que tu pouvais être fiée.
Elara hocha la tête, une lenteur qui semblait peser chaque degré. Dans ses yeux, quelque chose de très vieux, de très patient. Elle posa le carton sur une table de consultation, en tira une sphère lisse.
— Il ne t’a pas tout dit. Je ne suis pas seulement l’archiviste. Je suis la descendante directe du Navigateur originel.
Izri abaissa son arme d’un cran.
— Le Navigateur. Le mythe.
— Le mythe vivait dans les coursives avant que Bel ne le transforme en légende de propagande. Mon aïeule a tracé la première carte de cet astre de croisière, avant la Déchirure. Avant qu’on ne te mente, avant qu’on ne mente à tout le monde.
Elara fit tourner la sphère entre ses doigts. Une poussière bleutée en tomba, évoquant une constellation éteinte.
— Kaelen a besoin du code d’accès du coffre de Bel. Il l’a cherché partout, sauf là où il est réellement caché. Pas dans une base de données, pas dans une archive cryptique. Dans la première carte.
Izri fit un pas en avant.
— On a la carte ?
— Approche.
Elara souleva la sphère, la plaça dans une fente horizontale qui courait le long de la table. Un mécanisme ronronna, et la surface de la table s’illumina d’un tracé millimétré, précis comme une gravure laser. Une carte. Mais pas une carte de couloir. Une carte du cosmos, avec des lignes d’aube qui rayonnaient depuis un point central. Le vieux système stellaire.
— C’est là que le code se trouve. La première navigation vers la destination présumée. Chaque passage d’étoile, chaque correction de trajectoire, chaque virage que la proue a effectué pendant trois siècles est indiqué dans cette carte avant l’emplacement exact du coffre de Bel.
Izri se pencha, le front plissé.
— Ça ne ressemble pas à un code. C’est une image.
— C’est une image qui parle, dit Elara. Il faut une clé pour la faire parler.
La porte grinça derrière elles. Izri pivota, mais c’était une silhouette affaissée, le souffle rauque, qui franchissait le seuil. Kaelen. Il s’appuya sur le chambranle, le teint cireux, la sueur collant une mèche sombre sur son front. Sa blessure à l’épaule suintait à travers le bandage, jaune et verte.
— Tu ne devrais pas être là, souffla Izri, t’es presque mort.
— Maris m’a tenu à l’écart du pont. Elle commande. Mais je ne pouvais pas vous laisser ouvrir le coffre avec un code faux.
Il tituba vers la table. Ses yeux tombèrent sur la carte, et il s’arrêta net. Un instant, le silence fut total. Les lèvres de Kaelen remuèrent sans émettre un son.
— Ça… ressemble au Heartstone.
Elara approuva d’un signe de tête.
— Le Heartstone est un accordeur. Une clé. Place-le dans la fente prévue de l’autre côté, et la carte révèlera les codes.
Kaelen ne portait pas le Heartstone sur lui. Il l’avait laissé à l’infirmerie, dans le cul de la bataille, pour ne pas le perdre. Un éclair de douleur traversa son visage, plus que la douleur de la plaie.
— Il est bloqué de l’autre côté, au pont intermédiaire. Fermé. Bel a codé tous les ascenseurs.
Izri regarda la carte, puis Kaelen, puis la lueur dans les yeux d’Elara. Elle comprit avant lui.
— Il n’y a pas de code d’ascenseur qui tienne pour une femme qui connaît les boyaux depuis soixante ans, dit Elara. Il y a un conduit de maintenance qui relie le pont de commande intermédiaire aux archives. C’est par là que je suis passée quand les loyalistes ont voulu tout verrouiller.
Kaelen secoua la tête, une grimace de fièvre tordait sa bouche.
— Je ne peux pas retourner chercher le Heartstone. Bel m’a déjà retrouvé une fois. S’il me voit vivant, il accélérera la purge.
— Pas besoin de toi. Toi, tu restes ici, articula Izri. Donne-moi ta voix. Donne-moi ta carte. Et donne-moi la chance de ne pas l’avoir faite pour rien.
Kaelen la dévisagea. Dans sa pupille fiévreuse, quelque chose remuait. Pas de la peur. De la reconnaissance. Il s’approcha de la table, s’y appuya, et caressa du doigt un point de la carte, juste où les lignes d’étoile convergeaient vers une marque presque invisible, une intrusion dans le motif : une micro-encoche, pas plus grande qu’un ongle.
Il sourit. Un sourire fatigué, presque lyrique.
— Là. Tu mets le Heartstone dans cette encoche, la carte tourne, et le code apparaît. Une séquence de douze caractères. Ça ouvrira le coffre de Bel.
Izri saisit le scarificateur, se tourna vers la porte du conduit. Une vieille grille poussiéreuse, à trois mètres derrière elles. Elle n’avait que deux minutes pour traverser, peut-être moins, avec les patrouilles proches du pont.
— Et si Bel te trouve encore avec des yeux en trop ? demanda-t-elle sans se retourner.
— S’il me trouve, il ne retrouvera que mes cendres. Va.
Elle poussa la grille, le conduit sombre s’ouvrit devant elle. Des odeurs de graisse chauffée et de plastique vieilli montèrent. Avant de s’y glisser, elle jeta un dernier regard à Kaelen, qui s’agitait faiblement une main devant la carte bleutée, comme s’il lisait un livre qu’il était seul à voir.
— Reviens, dit-il, pas pour moi. Pour elle. Pour Lyra.
Izri s’engagea dans le conduit. La grille se referma derrière elle avec un faible clic. Elle rampa sur les coudes et les genoux, sentant la chaleur des tuyaux à travers sa combinaison. Au loin, elle entendit un bourdonnement sourd, répété : la séquence de purge, qui avançait dans sa progression mécanique, qui comprimait la vie du navire section par section. Elle n’avait pas les minutes de Kaelen. Elle avait une fenêtre qui rétrécissait.
À mi-chemin, le conduit bifurquait : un passage descendant, verrouillé, et un passage montant, ouvert. Elle prit le passage montant, l’ombre se fit moins dense. Une fente de lumière claire apparut, dévoilant une pièce au sol, un coffre scellé, et le Heartstone brillant faiblement sur un socle, juste sous une lampe de sécurité.
Elle sourit, malgré elle.
Derrière elle, dans les archives, Kaelen, seul avec la carte, vit quelque chose qu’il n’avait pas remarqué. Une seconde encoche, symétrique de la première. Non signalée par Elara, invisible au premier regard. Ses doigts fiévreux tracèrent la ligne, et son cœur se serra.
— Elara, dit-il, la voix soudain grave. Pourquoi y a-t-il deux encoches ?
La vieille archiviste, immobile, ne répondit pas tout de suite. Son visage, dans la lumière bleutée de la carte, semblait avoir rajeuni de trente ans.
— Parce que le code n’est pas le cœur, Kaelen. C’est la navigation. Deux clés ouvrent le coffre. La première est en ta possession, la seconde est dans la mémoire de ta sœur disparue.
Il la regarda, le sang glacé dans ses veines fiévreuses.
— Lyra. Tu sais quelque chose sur Lyra.
Les archives vibrent sous la purge. La carte bleutée montre une ombre grandissante sur le navire, une ombre qui n’appartenait ni aux ponts ni aux conduits.
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