La Longue Tromperie
Lire le chapitre 22: The Open Vault
La salle des archives sentait le moisi et le métal froid. Kaelen s’appuya contre la colonne centrale, la carte stellaire déployée devant lui comme un écran de lumière bleue. Sa main tremblait — pas seulement à cause de la fièvre. La douleur dans son épaule irradiait jusqu’à sa mâchoire, un poison lent qui rongeait sa clarté d’esprit. Il cligna des yeux, força la mise au point.
Les chiffres dansaient. Le code était là, Il l’avait déchiffré avec Maris à l’époque, quand ils étaient encore des gamins qui révaient d’étoiles — avant que tout ne devienne mensonge, avant que Lyra ne disparaisse. Il aligna les séquences sur le terminal du sas, ses doigts engourdis glissant sur les touches lumineuses.
« 7-JAL-2293 », murmura-t-il pour lui-même, comme une prière.
Le terminal bipa. Un refus. Rouge.
« Non… » Il retapa le code, plus vite, plus fort. Nouveau refus. Un troisième essai, et le terminal émit un sifflement aigu, presque irrité.
Puis le sol se mit à vibrer.
Kaelen eut le temps de voir les lignes d’énergie dessiner un cercle autour de lui avant que tout ne se fige. Une pression invisible l’enveloppa, le soulevant d’un centimètre. Ses poumons se contractèrent. L’air, soudain, était plus épais, plus rare — comme si la salle entière se vidait lentement de son oxygène pour le remplacer par une main glacée.
Il tenta de bouger. Impossible. Ses bras collés à son torse, ses jambes soudées ensemble. Le champ énergétique scintillait autour de lui, une toile d’araignée lumineuse qui resserrait sa toile seconde après seconde.
Le silence se fit. Dans sa cage de lumière, Kaelen entendait son propre cœur battre la chamade, et le battement ralentissait. La fièvre brouillait ses sens, le plongeant dans un demi-rêve fiévreux où la salle des archives se fondait avec les couloirs de son enfance. Il revit la chambre partagée avec Lyra, la petite cabine de la tranche 12, les murs couverts de dessins d’étoiles. Et la voix de sa sœur, la nuit, quand les alarmes résonnaient et que la peur prenait toute la place.
Elle chantait. Cette comptine idiote qu’elle avait inventée, avec des notes qui imitaient le vrombissement des propulseurs.
« Trois lunes dansent, deux soleils se taisent… » Les paroles lui vinrent sans effort, un murmure dans le silence du piège.
Le champ énergétique resserra son étau. Un craquement dans ses côtes. Le monde s’assombrit.
C’est là qu’elle lui parla.
Une voix claire, nette, venue du plus profond de sa mémoire — ou peut-être de plus loin encore. Lyra.
« Tu as oublié la dernière note, Kael. »
Il ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Ses yeux cherchèrent dans le vide, et il la vit — non pas un fantôme, mais une présence, une chaleur dans le froid du champ. Sa sœur, telle qu’elle était avant de disparaître, avant que les gardes ne l’emmènent en criant qu’elle avait trop vu. Une fille de seize ans aux cheveux sombres, le menton relevé, avec ce sourire têtu qu’il admirait et redoutait à la fois.
« La comptine, Kael. Elle se termine par un chiffre. Le chiffre de notre naissance. »
Son esprit, à l’agonie, retourna le souvenir. La chambre. Les alarmes. La voix de Lyra qui chantait pour couvrir le vacarme. Et à la fin, quand les propulseurs tombèrent entre deux notes, elle ajoutait toujours un dernier son, une clé numérique, presque cachée.
« Sept. » Le mot sortit de ses lèvres comme un dernier souffle.
Le champ énergétique lâcha prise.
Kaelen tomba au sol, les genoux en premier, les paumes sur le métal froid. L’air revint dans ses poumons comme un raz-de-marée, lui arrachant une quinte de toux. Il resta là un moment, à tousser, à trembler, à pleurer presque sous l’effort de respirer. Puis, avec une lenteur qui lui fit honte, il se releva.
Le terminal du sas était repassé en vert.
Il marcha jusqu’à lui, chaque pas un supplice. Un seul chiffre manquant dans sa séquence initiale. Le chiffre de naissance, celui qu’ils partageaient, Lyra et lui, nés dans la même minute du même cycle.
Il tapa le code complet. La lourde porte du sas émit un grondement mécanique, et les panneaux de deux mètres d’épaisseur glissèrent dans leurs rainures avec une lenteur solennelle.
La voute s’ouvrit.
L’air qui s’en échappa était plus froid, plus sec — un air de zone étanche, réglé pour un long sommeil. Kaelen fit deux pas à l’intérieur, s’attendant à trouver Bel derrière un poste de commandement, un pistolet à la main, un rictus de défi vain sur les lèvres.
La pièce était vide.
Un immense poste de contrôle se dressait en son centre, ses écrans noirs. Des dossiers numériques s’entassaient sur des consoles dans un désordre soigné. Et contre la paroi du fond, une porte secondaire, ouverte elle aussi.
Kaelen s’approcha, le cœur de nouveau en alerte. Sur le seuil, une petite capsule de sauvetage. Un projecteur de mission encore actif émettait un rayon lumineux dans le vide, répétant en boucle le code de départ.
Lancée. Il y a onze minutes.
Bel était parti. Il avait fui.
Kaelen s’adossa au mur de la voute, le souffle court, la fièvre qui chantait dans son sang. Le poison dans son épaule lui rappella qu’il n’avait pas de temps à perdre en stupéfaction. Mais les mots restaient suspendus, lourds d’une trahison si massive qu’ils semblaient imprimer la pièce.
Le tyran était parti. Et la porte de la voute, refermée lentement, scellait Kaelen avec ses questions.
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