La Longue Tromperie
Lire le chapitre 23: The Ghost of the Captain
La porte du coffre se referma dans son dos avec un soupir hydraulique, scellant l’air vicié des archives derrière lui. Kaelen cligna des yeux, la sueur collant ses cheveux à son front brûlant. Le grésillement de l’éclairage de secours dominait le silence. Il était seul.
Il s’appuya contre la console centrale, sa main valide pressant la plaie de son épaule, la douleur lancinante jusqu’aux côtes. Autour de lui, des moniteurs fantômes diffusaient des cartes stellaires selon des angles morts, des graphes de consommation d’énergie remontant à des décennies, et des protocoles de verrouillage qu’il ne comprenait pas.
Au fond de la pièce, masquée derrière un panneau coulissant à moitié ouvert, une baie d’accès bâillait. Le câble d’alimentation à terre, la porte extérieure scellée, le voyant de sécurité allumé en rouge fixe.
Pod de secours. Lancé.
Il s’approcha, titubant, les jambes lourdes comme du plomb. Sur le petit écran de diagnostic, une seule ligne s’affichait : *Décollage – T-11 minutes*, estampillé du code de commande du capitaine. Bel était descendu. Là-bas, sur la planète.
Kaelen ferma les yeux un instant. Le plancher tangua sous ses semelles. Il rouvrit les paupières, forcé de s’agripper au chambranle de la baie, et c’est là qu’il le vit.
Une tablette de données, glissée sous le siège du pod, qu’on aurait dû emporter mais qu’on avait laissée tomber dans la précipitation. Son écran s’alluma sur une icône de lecture. Le fichier était daté de treize mois plus tôt.
Il la ramassa, la fit glisser dans sa paume moite. La vidéo démarra seule.
Le visage qui apparut était le sien, en plus doux, en plus jeune de deux ans. Les mêmes mèches brunes qui lui tombaient sur les yeux. Le même pli au coin de la bouche quand elle mentait mal.
« Kae. »
La voix de Lyra lui cassa quelque chose dans la poitrine. Il s’assit par terre, dos contre la console froide du pod, la tablette tremblant dans sa main.
« Si tu regardes ça, c’est que tu as trouvé le coffre, et que je ne suis plus là. » Elle marqua une pause, un demi-sourire triste aux lèvres. « Tu sais que je n’ai jamais su bien dire les choses. Alors je vais juste… les dire. »
Elle inspira profondément. Autour d’elle, on devinait une cabine exiguë, aux parois de métal nu, un éclairage cru de cellule disciplinaire. Le pont cryo, reconnaissable aux bandes jaunes horizontales.
« Ils m’ont mise ici parce que j’ai posé des questions sur l’arrivée. Les registres, les dates, les variations de carburant des moteurs de fusion. Des questions que personne ne posait. Cassian m’a convoquée et m’a offert deux choix : me taire et rentrer dans le rang, ou disparaître. J’ai choisi de ne pas me taire, Kae. Je sais que tu m’aurais dit de faire le contraire. Tu m’aurais dit de faire profil bas, de jouer le jeu. »
Elle rit doucement, et le son lui fit serrer la tablette contre lui.
« Je n’ai jamais été très bonne à ce jeu-là. Alors je suis ici. Ça fait deux mois. Le froid est supportable. Le silence moins. Mais j’ai appris des choses, Kae. Des vrais trucs. Le pont cryo abritait une autre population que les criminels qu’on nous montre. Des pionniers de l’ère d’arrivée. Ils ont été congelés avant la grande réécriture, pour ne pas avoir à témoigner. Certains sont encore là, sous les couches inférieures. Je les ai entendus. Ils murmurent quand la température chute. »
Kaelen ne bougeait plus. Sa respiration était courte, irrégulière, mais son regard restait fixé sur l’écran.
« Il y a des gens ici qui aident. Je ne dirai pas qui. Mais quand j’ai su que Bel préparait une purge silencieuse pour effacer toute trace des derniers témoins, une alliée m’a libérée. Elle m’a conduite jusqu’à ce pod. Elle m’a dit que son réseau activerait un décollage dans les heures suivantes. » Elle leva la main, montrant un écran hors champ. L’angle se fit plus doux. « Je descends sur la planète, frangin. Là où la colonie nous attend depuis des générations sans le savoir. Quelqu’un doit être là-bas, chez eux, pour leur dire qu’on arrive enfin. Pour leur dire qu’on n’a jamais cessé d’être des voyageurs. »
Elle se tut un long moment, le regard baissé vers ses mains.
« Je sais pas si tu verras ce message. Je sais même pas si tu me chercheras encore. Mais si tu le fais, ne remonte pas les couloirs du pouvoir. Ils ne mènent nulle part. Descends. Frost est une clé. Tout le reste, tu le trouveras dans ses mémoires de vol. »
Un petit sourire aux lèvres, elle souffla :
« Prends soin de toi, Kae. Et si un jour tu arrives en bas, cherche la lumière qui ne clignote pas. C’est là que je serai. »
L’écran noir. Le fichier s’arrêta sur une ligne de mémoire : *Décollage – Coordonnées planétaires – Verrouillage permanent.*
Kaelen resta assis dans le noir du coffre, la tablette au creux des mains. La fatigue, la fièvre, la décharge électrique qu’il avait reçue quelques heures plus tôt – tout pesait sur sa nuque, sur ses paupières, sur le plexus où la douleur s’était installée comme une bête tapie. Mais il se leva.
Il balaya la pièce du regard. Les consoles étaient encore chaudes. Sur l’une d’elles, un panneau latéral était resté ouvert, révélant une rangée de disques optiques estampillés à la main. Il tendit la main, les saisit l’un après l’autre.
*Mémoire de vol – Frost N-7.* *Mémoire de vol – Frost N-11.* *Mémoire de vol – Frost N-23.* La mention d’un ancien pilote de navette du pont 4, mort avant sa naissance apparemment, mais dont les trajectoires de descente atmosphérique étaient encore archivées là, comme si quelqu’un avait préparé une fuite avant Bel.
Il glissa les disques dans sa poche technique, contre son torse.
Autour de lui, l’obscurité du coffre murmurait. Le gaz purgatif poursuivait sa diffusion dans les ponts intermédiaires, il le savait, et chaque minute comptait pour les rebelles. Mais ici, dans cette pièce close, la vérité sur Lyra – celle qu’il avait portée comme une plaie ouverte depuis deux ans – venait de prendre une direction nouvelle.
Elle n’avait pas été perdue. Pas dans une noyade accidentelle dans les cuves de recyclage, comme l’officier d’état civil l’avait affirmé. Pas bannie pour faute professionnelle. Elle avait découvert quelque chose, et on l’avait ensevelie, puis elle était partie.
Là-bas. Sur la planète. Vivante, selon ce qu’elle racontait.
Il retourna la tablette, chercha un port de transfert, en trouva un sur la console de diagnostic du pod. Quelques commandes lui permirent de copier la vidéo sur le réseau du coffre, vers un canal crypté que seuls les techs connaissaient. Un message muet pour Maris, pour Aris, pour les hommes qui tenaient le pont intermédiaire. *Il y a un autre chemin.* Les mots restèrent sans commentaire, mais le fichier était là.
Puis il s’arrêta. Le panneau du pod émettait un léger bourdonnement. L’indicateur de carburant sur l’écran diagnostic indiquait une réserve résiduelle. Pas suffisante pour rejoindre la planète. Suffisante pour un vol court, un déplacement interne de quelques centaines de kilomètres.
Un trajet vers le pont cryo.
Kaelen considéra la baie vide. Les yeux lui brûlaient, la fièvre faisait trembler sa main valide quand il la souleva pour toucher son front moite. Il n’avait plus la force d’un autre combat.
Mais il avait une direction.
Il sortit du coffre, laissant la porte ouverte derrière lui, remontant l’allée sombre des archives où les ombres des cartes stellaires projetaient des constellations mortes. La puanteur du gaz, subtile au départ, commençait à chatouiller sa gorge. L’ascenseur de service était condamné, mais l’échelle de maintenance au bout du couloir menait aux salles de cryogénie basses.
Il se hissa, une main après l’autre, chaque barreau lui arrachant une grimace. À mi-parcours, il dut s’arrêter, la tête appuyée contre le métal froid, la respiration sifflante. Il compta ses inspirations. La lumière de l’échelle, jaune sale, vacillait.
En dessous de lui, les archives devenaient un trou noir. Au-dessus, un palier qu’il connaissait par cœur, celui des banques de congélation pour passagers, marqué d’un grand glyphe jaune et noir : *Cryo. Accès réglementé.*
Il se remit en mouvement. Quand ses pieds touchèrent le palier, il faisait un froid à vous glacer la sueur dans les cheveux. Plus loin, une console murales alignait des noms et des dates sur des écrans cathodiques poussiéreux.
Il posa la main sur la console, effleura les registres. Des centaines de chambres cryogéniques listées comme « criminels réhabilités » ou « passagers en transit prolongé ». Les dates s’arrêtaient toutes à l’année d’arrivée, quatre générations plus tôt.
Quelque part là-dedans, une femme d’âge moyen, ex-pilote de navette, portant les disques mémoire dans sa cellule de stockage. Frost. Il tapa le nom. Un seul résultat.
Chambre 774-A. Activation manuelle requise. Niveau de stase : soutenu.
Kaelen appuya son front contre la vitre poussiéreuse de la chambre. Une forme reposait à l’intérieur, sous une couche de givre, les traits calmes, tirés par des décennies de sommeil artificiel.
Il resta là un moment, regardant ce visage qu’il ne connaissait pas, mais qui détenait peut-être la clé que Lyra avait laissée derrière elle. Le sifflement des systèmes de refroidissement emplit le silence. La planète, immense et verdoyante, attendait sous la coque, au-delà des baies de l’écoutille principale.
Il n’avait pas de navette. Il n’avait pas de plan. Mais il avait un nom, une mémoire de vol, et une sœur qui l’attendait quelque part sous la lumière qui ne clignotait pas.
Le froid l’engloutit quand il s’accroupit contre la chambre 774-A. Pour la première fois depuis des heures, sa respiration se fit régulière.
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