La Longue Tromperie
Lire le chapitre 24: The Cryo Survivors
La console du brig cryo baignait dans une lueur ambrée, sa surface poussiéreuse marquée par des années d’abandon. Kaelen s’y appuya des deux mains, le souffle court. Sa blessure au flanc pulsait en cadence avec son cœur, et la fièvre brouillait les bords de sa vision. Il cligna plusieurs fois, força les caractères anciens à se stabiliser.
*GEL 421 – RÉSIDENTS EN STASE – 14 UNITÉS.*
Quatorze. Pas trois cents comme le registre officiel le prétendait. Les autres avaient été réveillés, déplacés, ou pire. Mais quatorze dormaient encore, oubliés des bureaucrates de l’étage intermédiaire parce que personne ne descendait jamais assez bas pour vérifier.
Kaelen fit courir son doigt sur l’écran tactile. Les noms défilèrent, accompagnés de chefs d’accusation rédigés dans ce langage administratif si propre qui servait à justifier l’injustifiable.
*FROST, A. – Sédition – 312 ans de gel.*
Il s’arrêta sur la ligne. Lyra avait mentionné Frost sans jamais expliquer qui il était exactement. Juste un nom murmuré entre deux secrets, une ombre derrière son sourire dans ce message enregistré. Mais elle avait dit *pilote*. Elle avait dit *mentor*.
La main de Kaelen trembla quand il tapa la commande d’éveil. Une procédure d’urgence, sommaire, sans les protocoles médicaux standard. Il n’avait pas le temps pour les protocoles. Le gaz purgeant continuait de se répandre là-haut, et Bel avait onze minutes d’avance — non, plus maintenant. Des heures. Peut-être était-il déjà arrivé.
La capsule de stase s’ouvrit avec un sifflement hydraulique. Une buée blanche s’en échappa, glacée, et Kaelen recula d’un pas malgré la chaleur qui lui collait la tunique à la peau. Un homme s’en extirpa en toussant, les mains agrippées aux rebords de la coque.
Il était plus vieux que Kaelen l’avait imaginé. Le visage creusé, des cheveux gris hirsutes tombant sur des yeux d’un bleu presque blanc, étonnamment vifs pour quelqu’un qu’on venait de tirer de trois siècles de sommeil.
— Qui… ? articula-t-il d’une voix rauque.
— Kaelen Voss. Je cherche Lyra.
Le nom fit réagir Frost. Ses yeux se plissèrent, et il observa Kaelen avec une intensité nouvelle, comme s’il cherchait un trait familier dans ses traits.
— Tu ressembles à ta sœur.
Kaelen sentit sa gorge se serrer. Pendant des années, il avait cru que Lyra était morte dans un accident d’entretien — c’est ce que les registres affirmaient, ce que l’administration avait fini par lui dire quand il avait trop insisté. Puis il avait découvert qu’elle avait été exilée. Et maintenant, cet homme la connaissait.
— Elle est vivante, dit-il, et ce n’était pas une question.
— Oui. Du moins, elle l’était quand je suis entré en stase volontaire. Il y a un an. Elle m’a demandé de dormir jusqu’à ce que quelqu’un vienne poser des questions.
— Elle savait que je viendrais.
Frost hocha lentement la tête. Ses doigts verdis à force de manipuler le gel s’accrochaient encore à la capoule, comme s’il craignait de tomber.
— Elle savait que tu finirais par découvrir la vérité. Elle m’a dit que tu étais trop têtu pour laisser une affaire en suspens.
Kaelen eut un rire faible, presque douloureux. Trop têtu pour lâcher le souvenir d’une sœur disparue, oui. Trop têtu pour accepter les réponses faciles. Cette obstination l’avait mené des salles de maintenance aux confins du vaisseau, d’un cadavre de conspiration à un autre, jusqu’à cette cellule cryo oubliée.
Il activa les trois capsules suivantes. Des criminels de l’ère d’arrivée, condamnés pour avoir tenté de révéler la vérité — ou pour avoir voulu rejoindre la surface. Un homme et deux femmes, dont une ingénieure au visage marqué par des brûlures anciennes qui travailla sans doute sur les systèmes de propulsion. Leurs yeux mirent un moment à s’adapter, leurs corps à obéir.
Kaelen les laissa se réveiller, leur tendit des rations hydratantes qu’il trouva dans une réserve proche. Il n’avait pas le temps pour les présentations. Frost servit d’intermédiaire, parlant pour eux d’une voix encore fragile, cognant des noms comme on assemble des pièces d’un puzzle : Sendra, l’ingénieure, qui avait aidé à construire les premiers moteurs auxiliaires. Oren, un agronome qui avait semé les premières cultures hydroponiques sur le pont inférieur. Mila, ancienne membres de l’équipage de pont, condamnée pour avoir cartographié la planète sans autorisation.
La planète. Kaelen se tourna vers Frost.
— Vous avez volé pour rejoindre la surface.
— Nous avons essayé. Certains ont réussi. D’autres non.
— Et Lyra ?
Les yeux gris de Frost se chargèrent d’une tristesse lointaine.
— Elle a réussi. Une des premières à comprendre que le vaisseau n’avait plus de raison d’être. Que la promesse d’un nouveau monde était une prison dorée pour ceux qui avaient peur de perdre le pouvoir en bas.
Il marqua une pause.
— Elle est descendue il y a un an. Avec l’aide de quelqu’un à l’intérieur du vaisseau. Quelqu’un qui avait accès aux codes de sécurité du pont intermédiaire.
L’allié inconnu. Kaelen se souvint du message de Lyra, dans le coffre de Bel, où elle parlait d’une aide mystérieuse. Le garde qui l’avait libéré à l’infirmerie ? Non — celui-là, il ne l’avait connu que depuis. Trop récent.
— Qui ? demanda-t-il.
— Elle ne nous l’a jamais dit. Mais elle avait confiance. Et Lyra ne faisait pas confiance à n’importe qui.
Kaelen s’accroupit devant Frost, maintenant debout dans l’allée centrale du brig. La fièvre lui embuait l’esprit, mais chaque information créait un nouveau clic, une connexion.
— Elle est en vie, là-bas. Sur la planète. Et elle aide les colons.
— Oui. Quand elle a retiré le message, elle a dit qu’elle n’avait pas traversé trois siècles de mensonges pour rester cachée. Elle voulait faire la différence, là où les étoiles commencent.
Kaelen ferma les yeux un instant. Toute sa vie, il avait cherché un but au-delà de la maintenance des conduits de ventilation. Il avait trouvé une conspiration. Un capitaine tyran. Une flotte de rebelles. Et maintenant, la promesse d’une sœur vivante.
— Comment on descend ? demanda-t-il.
Frost échangea un regard avec Sendra. L’ingénieure haussa les épaules.
— Le sas principal du niveau cargo a été verrouillé par le haut commandement depuis l’arrivée. Mais il y a des sas de secours, des passerelles de maintenance, au niveau des pôles du vaisseau. Fallait être discret pour les utiliser.
— Et Bel ? Il est parti il y a des heures. En capsule de sauvetage.
— Bel est capitaine, pas pilote de descente. Il aura visé un point d’atterrissage préprogrammé, près des zones d’ancienne infrastructure. S’il veut un accès rapide à la colonie, il est probablement posé à moins de dix kilomètres de leur périmètre.
Kaelen se releva, la tête qui tournait légèrement. Il devait atteindre la planète. Pas seulement pour révéler le mensonge au monde — mais pour retrouver Lyra, pour la prendre dans ses bras et lui demander pourquoi elle ne l’avait jamais contacté directement. Pour la voir. Vivante. En face.
— Il y a d’autres vaisseaux ? Des capsules de sauvetage encore disponibles.
— Trois, au niveau huit, dit Mila. Peut-être quatre si un des vieux modules est encore intact.
— On les prend. Tous ceux qui veulent descendre.
Frost leva un sourcil.
— Tu es blessé.
— Je sais.
— Fiévreux. Tu tiens à peine debout.
— Je sais.
L’ancien pilote soupira, puis un sourire triste étira ses lèvres crevassées.
— Lyra avait raison. Têtu comme une mule.
Il se tourna vers les autres cryo-survivants, maintenant affalés sur des banquettes, les joues creusées par la déshydratation mais les yeux éveillés.
— On a une fenêtre. Le gaz purge le pont supérieur, mais le niveau inférieur est encore respirable. Si on veut rejoindre un sas avant que le système ne s’étende ici, il faut y aller maintenant.
Sendra hocha la tête, déjà debout. Elle jeta un regard circulaire au brig cryo, à la poussière qui recouvrait tout.
— Je n’ai pas traversé trois cents ans de gel pour mourir dans une prison. Je vais te montrer le sas.
Kaelen acquiesça. Il sortit les disques mémoire de Frost de sa poche — les disques de vol que Lyra avait laissés, ceux qu’il avait récupérés dans le coffre du capitaine. Il les tendit à Frost.
— Tu auras besoin de quelque chose pour voler et pour te souvenir. Ta fille — enfin, ta grande fille de trois cents ans — a laissé ces disques pour toi.
Frost les prit avec une révérence presque religieuse. Ses doigts tremblèrent en les serrant.
— Elle pensait à tout, murmura-t-il.
Kaelen passa devant eux dans le couloir, le regard braqué sur l’horizon invisible — la planète qui tournait sous leurs pieds depuis des générations, la vérité qui l’attendait là-bas. Dans sa poitrine, la fièvre battait, mais une autre pulsation s’y superposait.
La certitude de retrouver Lyra coûte que coûte.
Mais à peine eut-il franchi la porte que le sol vibra sous ses bottes. Un grondement sourd monta de la coque, et les lumières du couloir vacillèrent avant de se stabiliser.
— Ce n’est pas le gaz, murmura Frost derrière lui. Le système de purge n’utilise pas les propulseurs.
Kaelen regarda vers le plafond, vers le haut. Vers le pont intermédiaire.
— C’est Bel, dit-il lentement. Il ne vise pas seulement nous.
Frost pâlit.
— Le canon de la colonie. Ils l’ont probablement activé. S’ils ont détecté la capsule du capitaine...
— Ou s’ils ont vu les vaisseaux rebelles qui tentaient de manœuvrer en orbite.
La coque trembla de nouveau. Plus fort. Quelque part au-dessus d’eux, une alarme lointaine s’éveilla.
La planète n’était plus seulement une destination. C’était un champ de bataille où Bel venait d’arriver en premier.
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