Lumen Reads

La Longue Tromperie

Lire le chapitre 3: Archives and Ghosts

La poussière s’infiltrait partout ici, jusque dans les poumons. Kaelen Voss s’arrêta net dès le seuil des Archives, sa lampe frontale balayant un océan de rayonnages métalliques qui s’étendait à perte de vue, sous une voûte si haute qu’elle se perdait dans une pénombre grise. Des toiles d’araignées mécaniques — vestiges de drones d’entretien depuis longtemps morts — pendaient comme des linceuls entre les piles. L’air sentait le papier vieilli, l’ozone et le renfermé.

L’Archives. Le cerveau mort du *Long Deception*, depuis qu’on l’avait scellé deux siècles plus tôt. Officiellement, on disait que le secteur avait été condamné pour cause de contamination structurelle. Officieusement, le badge que Renaud lui avait glissé ouvert bien des portes. Kaelen fit quelques pas, ses semelles crissant sur un sol où la poussière n’avait pas connu le passage d’un humain depuis des générations.

Il cherchait des journaux de bord. Les premiers siècles de la traversée, quand le navire était encore gouverné par des capitaines élus et non par des seigneurs de pont. Sa sœur, Serein, avait laissé une trace. *ILS MENTENT. REGARDENT LE VRAI CIEL.* Elle avait parlé de quelque chose appelé TAL VESTA. Peut-être que la réponse se trouvait ici.

La section des journaux de quart commençant par l’année un de la traversée jusqu’à l’année cent quarante se trouvait au bout de l’allée C, étiquetée de plaques d’acier ternies. Kaelen tira un premier boîtier de stockage, un parallélépipède de métal lourd contenant centaines de disques de données cristallins. Il trouva le lecteur adapté, un engin antique mais encore fonctionnel, sur une table bancale couverte de connecteurs rouillés. Il l’alluma. Un écran holographique vacilla, projeta des caractères dansants.

*Journal de quart, année 4, cycle 112. Capitaine Mireille Fontaine.*

Kaelen s’assit, le cœur battant plus vite. Il fit défiler les entrées. Rien que la routine d’une colonie itinérante : maintenance des fermes hydroponiques, naissances, décès, débris spatiaux évités. Puis année 10. Année 30. Des déchirures plus fréquentes dans le récit, des blancs dans les données, des sections marquées d’un sceau digital qu’il ne reconnut pas : un losange gravé d’une spirale.

Censure. Officielle. Il zappa plus avant.

Année 80. L’enregistrement se coupa net sur une phrase à moitié terminée : « *La distance restante est…* » Puis plus rien. Trois ans de données manquantes, simplement arrachées du cristal. Kaelen serra les mâchoires. Quelqu’un avait pris soin d’effacer les morceaux les plus intéressants, exactement comme on avait soudé l’accès du terminal du pont 7.

Voilà donc ce que les seigneurs de ponts cultivaient depuis des générations dans ce coin poussiéreux. Pas seulement des machines mortes, mais des vérités mortes.

— Vous cherchez quelque chose ?

La voix le fit sursauter. Kaelen pivota, la main sur le tournevis à sa ceinture.

La femme se tenait entre deux rayonnages, vêtue d’une longue blouse grise que le temps avait jaunie aux coutures, des lunettes encombrantes perchées sur un nez buriné. Ses cheveux blancs étaient tirés en un chignon strict, et ses yeux, d’un gris perle, s’étrécissaient d’une manière qui n’avait rien de menaçant mais tout d’inquisiteur.

— Vous êtes seul, reprit-elle d’une voix douce mais curieuse. Personne n’entre seul ici. Sauf les fantômes.

Kaelen leva son badge. — Je suis affecté à la maintenance de cette section. Contrôle périodique des systèmes de conservation.

— Bien joué, dit-elle sans le croire un instant. La maintenance envoie des drones. Pas des hommes avec un regard affamé.

Pendant un long moment, elle l’étudia, puis son visage se plissa en un sourire triste.

— Je suis Elara. Dernière archiviste du Long Deception. Enfin, du moins celle qui refuse encore de mourir et d’oublier.

— Kaelen. Je… je ne voulais pas vous déranger.

— Vous ne me dérangez pas. Vous me faites espérer.

Il y avait quelque chose dans sa manière de parler qui le mit mal à l’aise. Elara s’approcha, contourna la table, jeta un coup d’œil à l’écran encore allumé.

— Le journal de la capitaine Fontaine. Bon choix. Elle a tenu tête au premier Conseil de traversée pendant trente ans. Jusqu’à ce qu’elle disparaisse à son tour. Saviez-vous que sa dernière note, avant son évaporation, était : « Certains secrets ne devraient pas tenir plus longtemps que la mémoire des étoiles. »

Kaelen déglutit. — On dirait un message codé.

— Tout, ici, est codé. Ou censuré. Les deux, souvent. Vous avez remarqué les blancs ?

— Oui. Dans les années 80 à 83, surtout. Peut-être avant et après.

Elara hocha la tête lentement, comme si elle évaluait la profondeur de son désespoir. Puis elle posa un doigt fripé sur le boîtier de cristal.

— Les censures ont été faites par le Conseil des Ponts, il y a cent cinquante ans, quand ils ont compris que le récit qu’ils racontaient au peuple commençait à dévier de la réalité. Ce qu’ils n’ont jamais réussi à effacer, ce sont les données dans la Salle de Vérité.

La Salle de Vérité. Kaelen sentit un picotement dans ses paumes.

— Je n’ai jamais entendu parler d’une salle comme ça.

— Naturellement. C’est le genre de chose qui se murmure, rarement, entre deux archives, et jamais en présence d’un officier. Il paraît que c’était le centre névralgique primitif du navire, à l’époque où on pensait encore que le voyage valait la peine d’être surveillé. Des consoles, des capteurs, des écrans alignés sur le ciel réel. On dit qu’elle est restée scellée depuis… depuis qu’ils ont compris que la destination avait changé.

Elle prononça ces mots avec un soin particulier, et Kaelen retint son souffle. La destination avait changé. Ou bien elle avait été atteinte et on l’avait cachée. Il voulait lui poser mille questions, mais son regard tomba sur le couloir derrière Elara, sur un détail qui le figea.

Une étagère latérale, poussiéreuse, couverte de boîtiers marqués de la main d’un enfant. Une spirale grossière, taillée au burin dans le métal. Serein. Elle avait copié le marquage laissé par sa grande sœur.

— Vous la connaissiez ? demanda Kaelen, la voix soudain étranglée.

Elara suivit son regard, et une ombre traversa ses traits.

— Votre sœur. Lyra. Oui. Elle est venue ici, il y a six ans. La plupart des gens ne viennent jamais aux Archives. Elle est arrivée un jour sans badge, presque en courant, avec une théorie sur la trajectoire du vaisseau. Elle a passé trois cycles entiers dans cette salle, à croiser les données, à chercher.

— Elle vous a dit pourquoi ?

— Elle a dit qu’elle voulait trouver la vérité sur ce que le Conseil appelait le « programme de relance stellaire ». Qu’elle cherchait un endroit qu’elle appelait Tal Vesta.

Les mots de son frère disparu résonnèrent dans son crâne comme des cloches. Kaelen dut s’appuyer à la table.

— Et… elle a trouvé quelque chose ?

Elara le regarda longuement, puis, d’un geste lent et délibéré, elle ouvrit la poche intérieure de sa blouse et en sortit un objet : une carte magnétique, usée, aux bords argentés, au verso scellé d’un sigle officiel du Conseil de la Première Traversée. Du degré d’accès le plus élevé qu’il eût jamais vu.

— Elle me l’a laissée, le dernier jour. Elle m’a dit : « Si quelqu’un vient un jour me chercher, donnez-lui ça et dites-lui de suivre les conduits oubliés, là où naissent les fantômes. » Je suppose que c’est vous.

Kaelen tendit la main, tremblante, et saisit la carte. Elle était lourde, chaude du contact d’Elara, et marquée d’une fine gravure en spirale au dos. Serein. Sa sœur. L’avait laissée ici pour lui.

— Conduits oubliés ? demanda-t-il.

— Les gaines d’aération principales du vaisseau, condamnées lors de la restructuration du pont 2. Personne n’y circule plus depuis cent ans. On ne les entretient plus, parce que tout le monde les a oubliées. Tout le monde sauf ceux qui veulent se souvenir.

Kaelen enveloppa la carte dans le tissu de sa combinaison et se releva.

— Merci, Elara. Je ne sais pas comment je vais vous rembourser.

— Trouvez-la. C’est tout ce que je demande. Et si vous trouvez la vérité qu’elle cherchait, ne la gardez pas pour vous. Ne laissez pas les morts parler seuls.

Il acquiesça, puis entreprit de sortir. Il n’avait pas fait trois pas qu’Elara l’appela de nouveau.

— Kaelen. Encore une chose. Les Archives ont un système d’alarme pour les accès non autorisés. Il s’est déclenché il y a une demi-heure pour la zone est. Je l’ai neutralisé moi-même parce que… parce que j’y suis habituée. Mais quelqu’un est venu fouiller les rayonnages pendant que vous étiez dans les journaux de quart. Quelqu’un qui sait que vous êtes ici.

Le sang de Kaelen se glaça. — Vous l’avez vu ?

— Non. Mais ils étaient rapides et précis. Des soldats. Pas de la maintenance. Votre temps, ici, est limité. La nuit va commencer dans deux cycles. Trouvez la Salle de Vérité avant demandain, ou vous ne trouverez plus jamais rien.

Elle était brusquement redevenue l’archiviste aux humeurs sèches.

Kaelen prit son badge, boucla sa lampe, et quitta la salle à grandes enjambées.

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La nuit du vaisseau s’abattit deux heures plus tard, écrasante de silence industriel. Les niveaux inférieurs étaient plongés dans une obscurité qui n’était rompue que par les voyants rouges de sécurité, clignotant de place en place comme des yeux malades.

Kaelen marchait dans un conduit de maintenance à moitié affaissé, glissant sur des plaques métalliques huileuses, la carte magnétique de Serein serrée dans sa main moite. Il avait vérifié au préalable : elle était toujours chaude d’une énergie résiduelle, comme si elle n’avait jamais cessé d’être opérationnelle. Elle réagissait à trois serrures différentes, au moins, marquant chacune une porte de plus sur son chemin. Après la troisième, il atteignit une grille longue de deux mètres, exposant une gaine d’aération verticale plongeant dans les profondeurs, vide d’air pulsé.

Le conduit oublié. Elle le savait.

Kaelen s’accroupit, commençait à dévisser la grille à l’aide de son cliquet, quand une odeur âcre, presque chimique, emplit soudain l’espace. Une fumée grise et épaisse surgit d’un conduit latéral adjacent, soufflant une chaleur blanche qui le fit reculer.

Le feu. Quelqu’un avait allumé un incendie dans le conduit principal, exactement là où il fallait pour couper son passage.

Kaelen se jeta en arrière, la carte contre sa poitrine, alors que des flammes orange léchaient les parois métalliques, l’air devenant irrespirable en un éclair. Il se ramassa sur lui-même et roula hors d’atteinte, juste avant que le souffle brûlant ne réduise sa lampe en un grésillement mort.

Le dos plaqué contre une paroi froide, toussant, les yeux pleins de larmes, il leva la carte et la regarda, faiblement éclairée par le voyant rouge de secours environnant.

On avait essayé de le brûler vif. Pour l’empêcher de rejoindre les « fantômes ».

Cela signifiait que sa sœur Lyra avait bien mis le doigt sur quelque chose de si grand que le Conseil était prêt à tuer. Et cela signifiait qu’il était peut-être encore plus près du but que quiconque ne l’aurait cru.

Kaelen se releva, passa une main sur son visage noirci, et empoigna la carte. L’incendie n’était pas terminé. La vérité non plus.

Il chercha un autre accès vers la gaine verticale, plus loin à l’est, à la limite du secteur. Il avait déjà traversé la nuit et le feu. Qu’y avait-il de plus à craindre ?

Il avança dans l’ombre chaude, la carte de Lyra toujours sous sa main, pendant qu’arrière-plan le crépitement de l’incendie lentement s’éteignait, remplacé par de nouveaux bruits de pas qui s’approchaient les clous sur le sol métallique.

Ils croyaient l’avoir arrêté. Les générations de menteurs et leurs séides. Ils croyaient que la peur et la fumée suffiraient.

Kaelen serra les dents. Il n’avait plus rien à perdre sauf la vérité.