La Longue Tromperie
Lire le chapitre 30: The Hidden Ship's Log
Ses doigts tremblaient encore de la fièvre quand il glissa la clé dans la fente du terminal. Le cylindre de verre pulse, reconnut l’ADN de Kaelen, et le métal autour de lui se mit à vibrer — pas une machine qui s’éveille, plutôt un organe qui respire.
— « Le journal du premier capitaine », murmura Kaelen, plus pour lui-même que pour les autres.
Izri se tenait derrière lui, le visage barré d’une traînée de suie venue des couloirs. Le bruit sourd des explosions, quelque part dans la coque inférieure, leur rappelait que Jena ne renonçait pas.
L’écran ne s’alluma pas. La pièce entière changea.
Les murs du noyau se diluèrent dans une lumière ambre, et la silhouette d’un homme apparut à deux mètres de Kaelen. Grand, osseux, le visage creusé par un âge que l’hologramme ne pouvait voiler. Il portait l’uniforme des premiers temps — celui qu’on ne faisait plus que dans les musées vides du pont 4.
— « Si tu es là, c’est que le sang de la lignée a tenu », dit l’enregistrement, avec une fatigue qui traversait le temps.
Kaelen serra le rebord du terminal pour ne pas tomber.
— « Capitaine Elias Marchetti. Premier-né du fondateur. Ce fut moi, et non l’autre, qui décidai du mensonge. »
Le silence qui suivit n’était pas celui d’une coupure. Marchetti laissait la phrase peser, comme s’il avait voulu que chaque descendant de son équipage entende ce poids.
— « Nous sommes arrivés, oui. Il y a deux cent quatre-vingts ans, nous parlant à l’autre visage d’elle-même, cette planète. La société qui nous y attendait n’était pas prête. Elle n’avait ni fusion, ni forges orbitales. Nous avions la science, les arsenaux, les corps. Ils avaient l’innocence. Une alliance entre eux et nous n’aurait été qu’une absorption, un vol à main armée. »
Il baissa la tête.
— « Alors j’ai ordonné que nous continuions. Pas parce que la route mentait, mais parce que nous nous étions mentis à nous-mêmes. Des générations se sont succédé dans l’ignorance, et chaque capitaine a prêté serment de prolonger ce mensonge — non par lâcheté, mais par devoir. Ils croyaient que le temps rendrait le contact équitable. Je sais aujourd’hui qu’il ne le rend jamais. Il rend juste le silence plus lourd. »
Le vieil homme releva les yeux. Il semblait regarder Kaelen directement à travers la distance des siècles.
— « J’ai verrouillé cette vérité derrière une loi que nul capitaine ne peut défaire seul, pas même moi. Une loi de sang. « Le navire ne posera point son cœur tant que ses cœurs ne seront un. » Une phrase pour les tribunaux, une autre pour moi-même. »
Une pause plus longue. Un souffle.
— « Tu es là parce que tu as cherché. Tu es là parce que tu as trouvé les clés que je semai. Mais cette porte ne s’ouvrira pas par la volonté d’un seul. Les cœurs du navire — les familles, les ponts, les factions qui se déchirent — devront vouloir la même chose. Et je te promets que ce sera le plus dur de tes voyages. »
L’hologramme vacilla, puis se figea. La lumière ambre retomba, laissant le noyau dans une pénombre métallique.
Kaelen tomba à genoux.
Izri fut à ses côtés en une seconde, une main sous son bras.
— « Tu es brûlant, Kaelen. On doit te poser quelque part. »
— « Pas encore. »
Il fixait le sol où l’image du capitaine avait tenu.
— « Les cœurs du navire. Il veut dire les officiers. Ceux qui ont prêté serment de silence. C’est Renaud qui tient la dernière ligne, et derrière lui les autres qui ont baissé les yeux pendant des décennies. »
— « Renaud n’a jamais cru au mensonge », dit une voix neuve.
Ils se retournèrent. Dans l’embrasure du noyau, Lady Voss était appuyée au chambranle, sa cape grise maculée de sang séché — pas le sien, semblait-il. Son visage était celui d’un oiseau de proie fatigué, mais ses yeux restaient pleins de cette lumière froide qu’elle portait depuis le premier réveil.
— « Renaud a prêté serment parce que son capitaine l’a exigé. Il s’est tu parce que le silence était la seule forme de loyauté qu’on lui demandait. Mais il n’a jamais aimé le mensonge, et il n’a jamais oublié ce que le vrai serment devait être. »
Elle fit deux pas dans la pièce.
— « La loi du premier capitaine interdit à un membre de la lignée de défaire le secret seul. Mais elle n’interdit rien à un équipage uni. Amenez Renaud ici. Montrez-lui ce que vous avez vu. Il n’y a pas une clause du serment original qui ne s’efface pas quand tous les signataires s’accordent à l’annuler. »
Kaelen se releva, brassant l’air.
— « Il me tuera avant que je puisse parler. Plusieurs de ces gens ont été dressés à mourir pour ce secret. »
— « Peut-être. Mais c’est là le sens, Kaelen. Le premier capitaine n’a pas dit « assez de force », il a dit « un ». Un seul cœur. Cela inclut celui de Renaud, et celui, brisé, de cette femme qui appelle à la destruction dans les entrailles du vaisseau. »
Un nouveau choc secoua le plancher, plus proche. Des alarmes firent vibrer l’air, mais Lady Voss ne cilla pas.
— « Il est trop tard pour choisir les héros, » dit-elle doucement. « Il est seulement temps d’apprendre si ce vaisseau sait encore survivre à ses blessures. »
Kaelen tourna la tête vers Izri.
— « Peux-tu ouvrir une liaison directe vers le poste de commandement, contourner les verrous de sécurité ? »
— « Pour te faire tuer plus vite ? »
— « Pour te faire parler, peut-être. »
Izri le dévisagea un long moment, puis ses doigts coururent sur un clavier qu’elle ne regardait même plus.
— « Donne-moi deux minutes. C’est un suicide propre, au moins. »
Kaelen se pencha, prit le cylindre de verre sur le terminal. La clé de son ADN était déjà tiède entre ses mains ; il la serra comme si elle pouvait lui donner une heure de force de plus.
Le sol trembla de nouveau. Plus fort, cette fois, et un éclat de lumière blanche traversa une fissure du plafond métallique. Jena ne se contentait plus d’attaquer les machines ; elle frappait le squelette du vaisseau.
Kaelen ferma les yeux.
Les cœurs un. Un seul cœur.
Quelque part, dans la profondeur du système de navigation, un autre regard le toucha — la présence glacée qu’il avait sentie au cœur du noyau, celle qui guidait le vaisseau vers la planète depuis que sa sœur avait crié dans le vide. Elle n’était ni amie, ni ennemie. Elle observait, et elle attendait de voir si le dernier descendant du fondateur pourrait rassembler ce que le premier avait disjoint.
Il ouvrit les yeux.
— « Jena attaque la coque porteuse », dit-il d’une voix qui ne lui semblait pas tout à fait la sienne. « Mais le vaisseau peut encore manger ces coups. La question n’est pas de tenir assez longtemps. La question, c’est de savoir si ceux qui le dirigent accepteront de le laisser atterrir. »
Il se dirigea vers la sortie, le cylindre serré au poing, et la fièvre le tenait encore — mais quelque chose d’autre le poussait, froid et régulier comme un pouls.
C’était le vaisseau.
Ou ce qui vivait dans lui.
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