La Longue Tromperie
Lire le chapitre 31: The Oath of the Officers
Le silence de la salle des cartes ressemblait à celui d’une tombe. Kaelen tenait le cylindre contre sa poitrine, la fièvre lui brûlant les veines, et regardait Renaud et les six officiers alignés devant lui. Leurs uniformes étaient usés, leurs visages fermés comme des écoutilles verrouillées.
« Vous savez pourquoi je suis ici, dit Kaelen d’une voix rauque.
— Nous savons ce que vous prétendez », répondit Renaud. Sa main reposait sur la garde de son pistolet de cérémonie, mais son doigt ne crispait pas la détente. Il y avait quelque chose de las dans sa posture, comme un homme qui porte un poids depuis trop longtemps.
Kaelen éleva le cylindre. Il n’eut pas besoin de le déverrouiller : son ADN suffit à enflammer sa surface, et un faisceau de lumière tremblante jaillit dans l’air. Les officiers reculèrent d’un pas. Puis la silhouette du premier capitaine se matérialisa devant eux, plus vieille que quiconque sur ce vaisseau, plus morte aussi.
« Si vous écoutez cette confession, dit le capitaine holographique, c’est que l’un des miens a trouvé le courage que je n’ai pas eu. »
La voix datait de trois siècles. Elle raconta la découverte de la planète, l’impossibilité du premier contact, le mensonge organisé pour maintenir l’ordre à bord. Chaque mot tombait comme un marteau sur une enclume froide. Kaelen observait les officiers : les mâchoires se serraient, les regards se baissaient. L’un d’eux, une femme au visage tailladé par une vieille cicatrice, avait les yeux qui brillaient.
Quand le message s’acheva, le silence revint, plus lourd encore.
Renaud fit deux pas en avant. Sa main quitta la garde de son pistolet. « Je savais, dit-il lentement. Pas tout. Mais assez. Quand votre sœur a commencé à poser des questions, je savais que ça finirait mal. »
Kaelen sentit le sang lui monter au visage. « Vous saviez ? Et vous avez laissé… »
— J’ai laissé croire qu’elle avait disparu par accident. » Renaud releva les yeux, et pour la première fois, Kaelen y vit autre chose qu’un mur : de la honte. « Votre grand-tante m’a sauvé la vie pendant la révolte des soutes. J’ai juré de la servir. J’ai juré de garder le secret. Je me suis convaincu que protéger le mensonge, c’était protéger la coque. »
Il sortit son pistolet. Plusieurs officiers sursautèrent, mais Renaud le retourna et le posa sur la console devant lui.
« Ce serment me liait à Lady Voss. Il me liait au mensonge. » Il tendit la main vers le cylindre, puis s’arrêta à quelques centimètres. « Elle m’a dit que vous portiez une clé. Que votre sang ouvrait la voie. J’ai mis quarante ans à comprendre que certains serments ne se transmettent pas, ils se brisent. »
Il laissa tomber son pistolet sur le métal avec un claquement sec.
« Je dénonce le serment de silence. Je témoigne : la planète est là. Le temps du voyage est fini. »
Les officiers échangèrent des regards. La femme à la cicatrice s’avança la première. « Je confirme. Je signerai de mon sang s’il le faut. » Un autre, un homme plus jeune, hésita plus longtemps avant de hocher la tête. Puis les autres suivirent, un à un, jusqu’à ce que six mains reposent sur la console, près du pistolet de Renaud.
Kaelen s’appuya au dossier d’une chaise, les jambes en coton. La fièvre cognait dans son crâne, mais quelque chose en lui semblait plus léger. Pour la première fois depuis des années, il n’était plus seul contre la machine. « Alors on atterrit ? »
— On atterrit », dit Renaud.
L’alarme retentit au même instant. Un hurlement aigu, perçant, qui fit vibrer les murs de la salle des cartes. Les lumières vacillèrent et la voix de la nav pourtant neutre, presque triste, s’éleva dans l’air :
« Séquence d’autodestruction amorcée. Détonation dans dix minutes. »
Kaelen se redressa, le cœur soudain glacé. Sur l’écran principal, une silhouette fragile se tenait dans la salle des machines, le visage maculé de larmes et de fumée. Jena.
« Vous avez gagné, murmura-t-elle, la voix déformée par les haut-parleurs. Mais vous n’aurez pas ma victoire. Si je ne peux pas choisir la destination, je choisirai la fin. »
Elle pressa une commande avant que quiconque puisse répondre. L’écran devint noir. Le compte à rebours s’afficha en rouge, implacable, au-dessus de leurs têtes : 09:47.
Renaud saisit son pistolet. « Les baies de commandement de secours. On peut… »
— Elle a pris le cœur organique, dit Kaelen d’une voix blanche. Le cylindre vibrait dans sa main, comme s’il percevait l’agonie du vaisseau. Jena ne s’est pas contentée de saboter un panneau. Elle a verrouillé la séquence dans la matière vivante de la coque.
— Alors c’est fini ?
Kaelen regarda le cylindre. Puis la nav. Puis le compte à rebours.
« Non, dit-il. Pas fini. » Il serra le cylindre contre son torse, sentit la fièvre lui brûler les os, et marcha vers la porte. « Il y a encore une chose que je peux faire. »
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.