La Longue Tromperie
Lire le chapitre 34: The Last Debt
La salle des machines résonnait encore de l’écho de l’alarme lorsque Kaelen s’effondra contre la console, le cylindre toujours serré contre sa poitrine. Sa vision vacillait, double, comme si le vaisseau lui-même voyait à travers lui. Renaud se tenait à quelques mètres, les mains tachées de graisse et de sang — le sien, celui des officiers, celui de la moitié de l’équipage qu’il avait mené au combat contre les troupes de Jena.
« Il reste trois minutes, » dit Maris, courant vers Kaelen avec un kit médical qu’elle ne prendrait pas le temps d’utiliser.
Kaelen releva la tête. Renaud ne le regardait pas. Il regardait le cylindre.
« Où est-elle ? » demanda Kaelen, la voix rauque. « Lyra. Tu sais quelque chose. Tu sais qui l’a envoyée sur la planète. »
Le silence de Renaud fut plus éloquent qu’un aveu. Le vieil officier croisa les bras, puis les laissa retomber. Il parut vieillir de dix ans en une seconde.
« C’est moi. »
Maris fit un pas en arrière. Kaelen sentit le froid du métal sous ses doigts.
« C’est toi qui l’as exilée. »
« C’est moi qui l’ai sauvée. »
Renaud s’approcha, s’accroupit devant Kaelen. Pour la première fois, il ne portait plus l’armure du commandant. Il n’était qu’un homme, usé, avec des cernes profonds et une vérité qui lui brûlait la gorge depuis des décennies.
« Elle avait découvert ce que nous taisions. Elle avait trouvé la preuve que la planète était habitable, que le premier capitaine avait menti par lâcheté. Les autres voulaient la faire disparaître. Pas l’envoyer sur la planète — la faire disparaître, toi compris si tu gênais. »
Kaelen serra le cylindre. Sa sœur avait payé pour sa vérité.
« Je l’ai mise dans une capsule de sauvetage avec une trajectoire tracée à la main, » continua Renaud. « Une descente sans guide automatique, à travers une atmosphère qu’on n’avait jamais testée. Il y avait quatre-vingt-dix pour cent de chances qu’elle brûle à l’entrée. Mais c’était mieux que ce que les autres lui réservaient. »
« Tu l’as envoyée à la mort. »
« Je l’ai envoyée vers une chance. C’est tout ce que je pouvais faire. »
L’alarme hurla. Deux minutes trente.
Renaud se releva, fouilla dans une poche intérieure de sa veste. Il en tira une carte mémoire, usée, écornée, qu’il tendit à Kaelen comme on tend une arme à un ami.
« La trajectoire exacte. Les coordonnées d’un canyon au sud-est du continent principal, où les vents sont stables. Une piste d’atterrissage naturelle. Je l’ai calculée moi-même, la nuit où je l’ai mise dans la capsule. J’ai passé trois semaines à vérifier chaque variable. »
Kaelen prit la carte. Ses doigts tremblaient. La fièvre faisait rage dans ses veines, mais ce n’était rien face à la rage qui montait en lui.
« Pourquoi tu ne l’as pas dit avant ? »
« Parce que j’étais lâche. » Renaud ne chercha pas d’excuse. « J’ai cru que garder la structure en place protégerait ceux qui restaient. J’ai cru que la stabilité valait ton sacrifice. Et le sien. »
Maris posa une main sur l’épaule de Kaelen, pour le retenir plus que pour le calmer.
« Deux minutes, » dit-elle.
Renaud se retourna vers la baie vitrée qui donnait sur le hangar principal. À travers le blindage fissuré, on voyait l’obscurité de l’espace, et juste en dessous, l’arc bleu de la planète. Si proche. Si longtemps atteignable.
« Jena n’a pas juste déclenché l’autodestruction, » dit-il, la voix étrangement calme. « Elle a réarmé le dernier missile non neutralisé. Il est pointé sur le canyon où Lyra pourrait être encore en vie. »
Kaelen se releva, chancelant. « Tu le savais et tu ne l’as pas dit avant ? »
« Je ne pouvais pas le désarmer. Il est crypté avec une clé qu’elle seule possède. Mais je peux le faire détoner avant qu’il n’atteigne l’atmosphère. Si je déclenche son armement à la surface, l’explosion se produira ici, dans le hangar. Elle coupera le vaisseau en deux, mais elle ne touchera jamais la planète. »
Maris comprit avant Kaelen. « Renaud… »
« J’ai vécu assez longtemps pour trahir une fois. » Il retira son manteau, révéla une ceinture de charges qu’il avait dissimulée sous son uniforme depuis le début. « Une deuxième, c’est une fois de trop. »
Kaelen voulut parler. Renaud leva la main.
« Tu n’as pas besoin de me pardonner. Tu n’as pas besoin de comprendre. Tu as besoin de rejoindre ta sœur, et d’emmener ces gens sur cette planète avant que le vaisseau ne boucle sur lui-même une dernière fois. »
L’alarme hurla. Une minute.
Renaud marcha vers la porte du hangar, sa main sur le panneau. Il se retourna une dernière fois.
« Lyra a survécu. Je le sais, Kaelen. J’ai surveillé la trajectoire de la capsule chaque nuit pendant trois ans. Elle a atterri intacte. Elle est là-bas. Elle t’attend. »
Kaelen ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit.
« Va. » Renaud activa sa ceinture. Un léger bourdonnement s’éleva de son torse. « C’est ma dernière dette. »
Il poussa la porte, et le vide du hangar l’avala. Un instant plus tard, une lumière blanche remplit le couloir, suivie d’un grondement qui fit vibrer le sol sous leurs pieds. Le vaisseau tangua, les alarmes se turent une à une, remplacées par un silence épais, soudain, presque organique.
Maris aida Kaelen à se tenir debout. À travers la baie fissurée, on voyait des débris flotter dans l’espace où se trouvait le hangar. Le missile n’avait jamais quitté le vaisseau.
La planète, elle, restait intacte. Bleue. Proche.
Kaelen regarda la carte mémoire dans sa main. Sa sœur l’attendait dans un canyon que personne n’avait jamais foulé. Et pour la première fois depuis des années, il sut exactement où aller.
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