La Longue Tromperie
Lire le chapitre 35: The Graveyard of Skies
La fumée s’échappait encore du hangar quand les premières voix s’élevèrent dans les coursives. Kaelen les entendit avant de les voir — un murmure qui enflait, rebondissait contre les parois métalliques des ponts inférieurs, montait vers lui comme une marée. Il était adossé à la cloison du couloir médical, les mains encore tremblantes, le sang de Renaud séché sous ses ongles.
« Voss. Voss. VOSS. »
Le nom scandé résonna dans les conduits d’aération. Des visages apparurent aux intersections — des techniciens, des fermiers des ponts hydroponiques, des éducateurs, des vieux qui n’avaient jamais quitté leur secteur depuis des décennies. Ils le regardaient comme on regarde quelque chose de sacré, et cela lui fit mal au ventre.
— Il l’a fait, dit une femme qu’il ne connaissait pas, une ingénieure au visage strié de graisse. Il a brisé le serment. Il a montré la vérité.
— Le commandant Renaud est mort, murmura un jeune homme aux yeux rougis. Pour nous. Pour la vérité.
Kaelen se redressa lentement. Chaque vertèbre protesta. Son corps portait encore les stigmates de la fusion avec le cœur organique — une pâleur de cendre, des veines qui luisaient par intermittence sous sa peau, un vide dans sa mémoire qui pulsait comme une dent creuse.
— Je ne suis pas un héros, dit-il, la voix rauque.
Mais ils ne l’écoutaient pas. Ils s’approchaient, tendaient les mains, certains tombaient à genoux. Dix, puis vingt, puis cinquante. La rumeur avait traversé les ponts plus vite que la lumière : Kaelen Voss avait vu la vérité. Kaelen Voss avait affronté la morte-vivante. Kaelen Voss avait stoppé le compte à rebours.
— La planète, dit une enfant blottie contre sa mère. On peut vraiment y aller ?
Kaelen soupira. Il chercha du regard une issue, un moyen de fuir cette adulation qui l’étouffait. Mais il n’y en avait pas.
Maris apparut dans son champ de vision, fendant la foule avec l’autorité tranquille de celle qui avait passé vingt ans à réparer des réacteurs en pleine tempête. Elle portait encore sa combinaison tachée de baume et d’antibiotiques, son visage tiré mais ses yeux clairs.
— Laissez-lui de l’air, dit-elle d’une voix ferme. Le héros a besoin de respirer.
La foule recula à contrecœur. Maris prit Kaelen par le coude et l’entraîna dans un sas latéral, loin des regards.
— Le cérémonial commence, dit-elle à voix basse une fois la porte refermée. Les officiers survivants sont en train de désigner un conseil. Ils veulent que tu en fasses partie. Ils veulent que tu sois à sa tête.
— Je ne veux pas être à la tête de quoi que ce soit.
— Je sais.
Kaelen passa une main sur son visage. Sa peau était brûlante, son crâne serré comme un étau.
— Je dois descendre sur la planète, Maris. Renaud m’a donné la trajectoire. Lyra est en bas depuis des années. Peut-être qu’elle est encore vivante.
— Peut-être.
Le silence entre eux était lourd de tout ce qui n’avait pas été dit. Maris n’avait jamais connu Lyra, mais elle connaissait le poids des absences.
— L’enveloppe de trajectoire, dit-elle enfin. Est-ce qu’elle t’a tout rendu ?
Kaelen secoua la tête. L’antidote qu’elle avait conçu avait ravivé des fragments — l’odeur du jardin hydroponique de l’enfance, la voix de Lyra chantant une berceuse en vieux terrien, les doigts de leur mère effilés comme des roseaux. Mais d’immenses pans de sa vie restaient des gouffres. La trajectoire de Renaud était codée selon une topographie qu’il ne parvenait pas entièrement à déchiffrer — des repères visuels, des calculs de pression atmosphérique, des coordonnées qui semblaient avoir été tracées par une main tremblante dans l’urgence.
— Une partie seulement. Le reste… je le sens, mais je ne le comprends pas. C’est comme une carte dont on aurait effacé la légende.
— Prends le cylindre ADN, dit Maris. S’il contient la clé maîtresse de la navigation, il pourrait aussi contenir des données sur la planète — peut-être même sur le site d’atterrissage de Lyra.
Kaelen porta inconsciemment la main à sa poitrine, là où le cylindre reposait contre sa peau depuis des semaines. Il n’avait jamais réussi à l’ouvrir. Chaque tentative le laissait avec l’impression d’un verrou dont on lui aurait volé la combinaison.
— Je vais le tenter avant le départ, dit-il. Mais je ne peux pas attendre qu’il s’ouvre. Chaque heure passée en orbite est une heure que le vaisseau perd de son intégrité structurelle. Renaud a détruit le dernier engin armé, mais Jena a peut-être laissé d’autres surprises. Les détecteurs montrent encore des signatures de déchets en provenance du satellite lunaire.
Maris hocha la tête, impassible. Elle avait cette façon de tout absorber sans broncher, comme une coque qui encaisse les chocs.
— Je resterai ici, dit-elle. Le conseil a besoin d’une main technique. Et les ponts inférieurs me font confiance.
— Tu es sûre ? La planète…
— La planète, je la verrai d’ici, interrompit-elle avec un sourire las. Mon travail est dans les machines, Kaelen. Une ville flottante ne se pose pas toute seule. Tu auras besoin de quelqu’un qui connaît la tuyauterie de cette vieille dame mieux qu’elle ne se connaît elle-même.
Il la regarda. Maris avait trente-cinq ans, le visage buriné par les années de maintenance, les cheveux attachés en un chignon serré d’où s’échappaient des mèches grises prématurées. Pendant des années, elle avait été pour lui un supérieur distant, une voix dans l’interphone, une présence rassurante dans les moments de crise. Depuis la fusion, elle était devenue autre chose. Une alliée. Presque une sœur.
— Alors je pars avec une petite équipe, dit-il. Ceux qui veulent descendre avant la grande manœuvre.
— Ceux qui ont le moins à perdre, précisa-t-elle.
— Peut-être ceux qui ont le plus à trouver.
Le sas s’ouvrit. La foule les attendait encore, mais elle avait reculé d’un pas, disciplinée. Un homme âgé, le visage creusé comme du bois de côte, s’avança et plia le genou.
— Kaelen Voss, dit-il d’une voix qui tremblait. Les ponts inférieurs sont à toi. Commande-nous.
Kaelen regarda cet homme qui avait passé toute sa vie à entretenir des pompes et des filtres, qui avait élevé des enfants dans des couloirs exigus en leur racontant des histoires de planètes bleues, et qui aurait pu rester chez lui, terrassé par cette révélation. Au lieu de quoi il était là, devant lui, offrant sa loyauté comme on offre un dernier trésor.
Mais Kaelen ne voulait pas de trésor.
— Garde ton offre, dit-il doucement. Et garde ta dignité. Je ne suis qu’un homme qui cherche sa sœur.
Il leva les yeux. Au plafond du corridor, un écran affichait encore l’image de la planète — bleue et verte et blanche, vive comme une blessure ouverte dans le noir. L’ancien capitaine avait menti en disant qu’elle était inhospitalière. Les scans détaillés qu’ils avaient enfin obtenus révélaient des forêts, des océans, des structures qui ressemblaient à des villages.
Lyra était là-bas. Quelque part dans un canyon dont Renaud avait calculé la trajectoire.
Il avait besoin d’elle pour s’expliquer. Pour comprendre les vides que l’antidote n’avait pas comblés. Pour savoir pourquoi il ne se souvenait plus du visage de son père, alors qu’il revoyait encore les fissures du plafond de sa chambre d’enfance.
— Maris, dit-il en se tournant vers elle. Convoque le conseil. Dis-leur que je laisse la direction du vaisseau entre leurs mains. Je prendrai la navette d’exploration avec une équipe de volontaires — trois personnes maximum. Les moteurs suffisent pour descendre en automatique jusqu’au seuil atmosphérique ; après, je me débrouillerai manuellement.
— Et si le conseil refuse de te laisser partir ?
— Il ne refusera pas. Pas si tu leur expliques que mon cylindre contient peut-être la clé maîtresse de la navigation — et qu’elle ne s’ouvrira que sur cette planète, ou pas du tout.
Maris arqua un sourcil.
— Tu inventes ?
— Je suppose. Mais c’est le genre de mensonge que les gens croient volontiers.
Elle rit, un son bref et inattendu qui résonna bizarrement dans le couloir. Le vieil homme la regarda avec des yeux écarquillés.
— Tu n’as pas changé, Voss, dit-elle. Toujours la même insolence.
— J’ai changé, répondit-il simplement. Autrefois, j’aurais menti pour survivre. Maintenant, je mens pour agir.
Il se détourna et s’engagea dans la coursive menant aux sas d’approche. Derrière lui, la foule se frayait un passage en chuchotant son nom, mais il ne l’entendait plus. Il n’entendait que le sifflement du vent dans les souvenirs qu’il commençait à peine à reconstruire, et une voix enfantine qui chantait une berceuse en vieux terrien.
Lyra.
Il fallait qu’elle soit vivante. Il fallait qu’elle ait vu la planète, touché le sol, respiré l’air. Il fallait qu’elle ait découvert un ciel où les nuages bougent et où la pluie tombe vraiment.
Il atteignit le sas de la navette numéro quatre. Le métal était froid sous ses doigts. Au-dessus de lui, par le hublot d’observation, il apercevait le disque immense de la planète qui s’étalait au bout du bras des années-lumière immobiles.
Le graveyard des cieux n’était plus un cimetière, se dit-il. Il. C’était une promesse.
Il activa le séquenceur d’ouverture. La porte siffla, et derrière elle, l’odeur métallique du sas de lancement lui rappela les simulations de vol que Renaud lui avait fait passer en secret des années auparavant — quand le vieux commandant avait encore des scrupules.
— Lyra, murmura-t-il dans le vide chaud de la cabine. J’arrive.
De l’autre côté du vaisseau, à des centaines de mètres de là, Maris regardait les écrans de la salle de contrôle. Elle vit la signature thermique de la navette s’allumer, vit le nom « VOSS » clignoter sur le manifeste d’équipage.
Elle afficha lui envoya une courte veille message : *« Grandis vite. Je vous attends pour la grande descente. »*
Puis elle se tourna vers les membres du conseil provisoire, qui s’étaient massés autour de la table de commandement, et prit une longue inspiration.
— Très bien, dit-elle d’une voix qui n’admettait pas de contradiction. Voici ce que nous allons faire.
Dehors — au-delà de la coque, au-delà du bouclier magnétique, au-delà du champ de débris que l’explosion de Renaud avait dispersé comme un collier de perles brisées — le disque de la planète tournait lentement sous le soleil. Les océans scintillaient. Les nuages glissaient sur les continents. Et quelque part dans un canyon oublié de toutes les cartes du vaisseau, une femme que personne n’avait jamais connue sous son vrai nom regardait les étoiles et sentait venir de l’espace une vibration qu’elle n’avait pas ressentie depuis des années.
Lyra se leva du banc de bois posé à l’entrée de sa hutte. Ses cheveux gris étaient tressés en une longue natte grossière. Ses yeux étaient clairs, comme ceux de son frère.
Au-dessus d’elle, dans le ciel pâle du soir, un point lumineux grossissait.
Elle sourit.
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