La Longue Tromperie
Lire le chapitre 36: The Breach of the Atmosphere
Le vaisseau trembla. Pas comme les secousses sourdes qui rythmaient sa vie depuis trente ans, mais une torsion profonde, un gémissement métallique qui remonta des entrailles de la coque jusqu’aux os de Kaelen. Il serra les accoudoirs du siège de pilotage auxiliaire, les yeux rivés sur le hublot où la courbure bleutée d’Austerity, leur destination, emplissait maintenant tout le champ de vision.
« Voss, tu tiens le cap ? lança Maris depuis la passerelle principale, sa voix grésillant dans l’intercom du cockpit exigu. Le conseil provisoire veut une confirmation sonore avant de stabiliser les quartiers d’habitation. »
Kaelen ne répondit pas tout de suite. Ses doigts couraient sur les panneaux tactiles, ajustant les compensateurs d’inertie. La mémoire lui revenait par fragments depuis l’antidote de Maris, mais le pilotage d’un vaisseau de migration en pleine descente atmosphérique n’avait rien à voir avec les cartes holographiques qu’il avait apprises dans son enfance. Il avait vu des simulations, mais jamais avec cette urgence, cette chaleur qui commençait à lécher les boucliers thermiques.
« Je confirme, souffla-t-il finalement. Trajectoire nominale. Vingt minutes avant l’interface atmosphérique. »
Le silence qui suivit fut plus lourd que le poids apparent du vaisseau. Vingt minutes. Vingt minutes séparaient des générations d’attente, de mensonges, de révoltes, de leur épilogue. En bas, sur la surface verte et bleue qui s’étalait sous eux comme une promesse, il y avait un canyon. Et dans ce canyon, quelque part, le signal qu’il avait capté un jour plus tôt. Lyra.
Le cri d’alarme le fit sursauter.
« Contact radar, aboya une voix jeune, sans doute un des lieutenants que Renaud avait formés avant de mourir. Signature balistique, vecteur lunaire. »
Kaelen sentit son sang se glacer. Le satellite. Jena. Il n’avait pas croisé son ombre depuis la destruction du hangar, mais il avait trop souvent sous-estimé sa capacité à frapper à distance. La carte s’alluma devant lui, montrant un point rouge qui grossissait sur leur flanc bâbord arrière.
« D’où ça sort ? demanda-t-il d’une voix qu’il voulait calme. Le périmètre de sécurité était censé t’intercepter toute transmission de tir il y a des heures. »
La réponse de Maris lui parvint au moment où le projectile touchait.
« Jena n’avait pas besoin de transmission, K. Elle a bricolé un lanceur sur le satellite avec des pièces aptes à faire de l’auto-détection passive. Elle a juste attendu que nous soyons en pleine chute, là où on ne pouvait plus manœuvrer sans écorcher le bouclier. »
L’impact fut moins violent qu’il ne l’avait craint – le vaisseau avait absorbé bien pire, pensa-t-il – mais le retour de force le plaqua contre son siège. Les systèmes hurlèrent. Un voyant rouge clignota sur le panneau de propulsion principale.
« Moteur principal dégradé, annonça le vaisseau d’une voix synthétique qu’il haïssait. Poussée réduite de soixante pour cent. Déviation de trajectoire estimée : huit degrés bâbord. Recommandation : procédure d’atterrissage d’urgence sur la grande plaine, coordonnées 14-27-9. »
Kaelen claqua du poing sur le panneau. Huit degrés. Il les connaissait, ces huit degrés – ils l’éloignaient du canyon. De Lyra. Mais il n’avait pas le temps de pleurer une trajectoire quand des milliers de vie pendaient au bout de ses décisions.
« Maris, cria-t-il, tu m’entends ? On descend sur la plaine. Je te repasse le contrôle automatique d’approche, je garde le module de secours en ligne. Il faut que le conseil prévienne les quartiers de vie : secousses violentes dans douze minutes. »
Elle ne répondit pas tout de suite. Quand elle le fit, sa voix était plus basse, presque intime malgré la distance et le chaos.
« Je reste en lien, K. Je reste avec toi jusqu’au bout. Et quand tu seras en bas, tu iras la chercher. »
Les larmes ne vinrent pas. Il n’avait même plus la force de pleurer. Il se contenta de hocher la tête, même si elle ne pouvait pas le voir, et il se concentra sur la descente.
La pluie commençait quand elle vit la lumière dans le ciel.
Lyra s’était accroupie à l’entrée de la grotte, les mains serrées sur le rebord de pierre. Le village, à présent, était presque entièrement évacué vers les refuges creusés dans la falaise du canyon – un réflexe appris depuis que la première lueur avait apparu au-dessus de l’horizon, la veille au soir. Mais elle, elle avait refusé de se cacher. Trop d’années passées à scruter ce ciel vide, à guetter un signe. À guetter ce signe.
Le vaisseau était visible à l’œil nu, maintenant. Un monstre aveuglant qui tombait la queue en arrière, suivi d’une traînée de feu et de fumée noire. Il n’allait pas vers le canyon. Il dérivait sur la droite, vers la plaine herbeuse où, pendant des décennies, les troupeaux de l’herbe-argent paissaient sans savoir que le ciel un jour vomirait des dieux métalliques.
« Il s’écrase, dit une voix derrière elle. Un adolescent du village, les yeux écarquillés, encore tremblant de la vision qui lui avait volé la nuit.
— Non, répondit-elle sans se retourner. Il ne s’écrase pas. Il se pose. Il est trop grand pour se poser, mais il essaie. »
Elle ne savait pas pourquoi elle était si sûre. Elle ne connaissait pas ceux qui étaient à bord. Elle ne savait pas comment ils avaient survécu aux décennies, aux révoltes qu’elle imaginait, aux mensonges qui, elle le devinait, n’avaient fait que s’épaissir depuis son exil. Mais elle savait une chose, une seule, au plus profond de ses os de colonisatrice née sous une autre étoile : si quelqu’un pilotait ce vaisseau, c’était quelqu’un qui voulait atterrir. Pas s’écraser. Atterrir.
« Va chercher les autres, ordonna-t-elle à l’adolescent. Dis-leur de prendre leurs outils, leurs bâtons, leurs corps. La plaine est trop étroite pour un vaisseau de cette taille. Il faut la faire plus large. »
La fusée de secours ne répondait pas.
Kaelen le savait avant même que l’alarme retentisse : la déflagration avait tordu le module dorsale, là où se trouvaient les impulsions secondaires. Il avait douze minutes, puis le vaisseau heurterait le sol. La plaine n’était pas assez grande pour le recevoir, mais la plaine était tout ce qui lui restait, et elle s’ouvrait devant lui comme une main tendue au milieu du continent.
Et puis il vit autre chose.
À la périphérie du périmètre d’atterrissage calculé, là où la forêt cédait la place à l’herbe, des points minuscules se déplaçaient. Beaucoup de points. Des dizaines, des centaines peut-être. Ils ne fuyaient pas. Ils semblaient courir le long de la lisière, formant une ligne, deux lignes, qui s’écartaient comme des bras ouverts dans la plaine même.
Les larmes lui montèrent aux yeux, mais cette fois, il ne les refoula pas.
« Maris, dit-il dans l’intercom, la voix étranglée. Il y a des gens en bas. Ils dégagent la zone. Ils nous aident à atterrir. »
Elle ne répondit pas immédiatement. Quand elle le fit, sa voix était douce, presque rêveuse.
« Alors ils savent. Ils savent qu’on arrive, K. Et ils nous ont attendus. »
Le vaisseau heurta la plaine avec un fracas qui sembla suffire à fendre le monde en deux. Les trains d’atterrissage s’arrachèrent, projetant des gerbes de terre et d’arbres déracinés. Le hublot se brisa d’un coup, projetant une pluie de verre et de métal tordu dans la cabine. Kaelen fut arraché de son siège, projeté contre la paroi, et le monde devint une suite de blancheurs et de fracas, puis plus rien.
Quand elle arriva au bord du cratère géant creusé par l’impact, Lyra ne comprit pas tout de suite ce qu’elle voyait. Le vaisseau, immense, noirci par le feu, était couché sur le flanc comme un animal blessé, son ventre éventré ouvert sur les plaines. Des colonnes de fumée s’élevaient de douze points, mais quelque chose, dans la courbure du métal, disait que cette bête n’était pas morte. Elle reposait. Elle avait trouvé un endroit où mourir en paix, ou peut-être où renaître.
Et puis, au pied de l’épave, une silhouette bougea.
Une silhouette humaine, couverte de suie et de sang, mais debout. Elle avançait d’un pas chancelant vers le bord du cratère, vers elle. Lyra mit une main en visière, plissa les yeux contre la lumière du soleil couchant. La silhouette s’arrêta à quelques mètres d’elle.
Le visage était méconnaissable, brûlé, tuméfié. Mais les yeux. Les yeux étaient restés les siens. Elle ne pouvait pas se tromper sur ces yeux-là.
« Lyra », dit la voix rauque, à peine audible. « Je suis venu te chercher. J’ai fini par… comprendre. »
Lyra ne bougea pas. Elle sentit le tremblement qui lui serrait la gorge, le poids des années qui se déversait dans ses jambes comme du plomb fondu. Son petit frère. L’enfant qu’elle avait laissé derrière. L’homme qu’il était devenu, debout devant elle, dans la chair et dans le sang.
« Tu as piloté tout ce monstre pour moi ? » demanda-t-elle, une lueur d’ironie derrière les larmes.
Il essaya de rire, mais le rire se brisa contre une côte cassée.
« J’ai piloté ce monstre pour nous tous. Pour qu’on arrête de se mentir. »
Lyra fit un pas vers lui. Puis un autre. Quand elle fut assez proche pour le toucher, elle leva une main hésitante, et la posa sur la joue abîmée du survivant.
« Tu sais pourquoi je suis partie, Kaelen ? demanda-t-elle d’une voix si douce qu’elle semblait emporter le dernier fragment de la nuit. Je ne me sacrifiais pas pour la colonie. Je me sacrifiais pour le plant de guérison qui pousse au fond de ce canyon. Le seul qui pouvait soigner le mal-de-mer de cette génération, la maladie qui ne nous tuait pas mais qui nous vidait de nos mémoires. Je la cherchais, cette plante. Pendant des années. »
Son frère la dévisagea, les yeux brillants.
« Et tu l’as trouvée ?
— Oui », dit Lyra. « Mais j’ai compris trop tard qu’elle ne servait à rien ici, sans le vaisseau. Sans la contre-mesure qui se trouvait dans votre cœur. »
Elle lâcha sa joue et recula d’un pas.
« Tu as ramené le vaisseau. Maintenant, il faut que tu m’aides à finir ce que j’ai commencé. Et que tu comprennes, Kaelen, que ce que tu as sauvé aujourd’hui, ce n’est pas une colonie. C’est l’arme qui nous permettra de guérir enfin de nos mensonges. »
Elle se retourna, montrant du menton l’épave fumante, l’immense coque qui dominait la plaine comme un nouveau continent neuf.
« Et ce vaisseau, murmura-t-elle, ne peut plus jamais être couché comme une quille de navire. Il doit devenir une ville. Une cité qui se souvient des étoiles d’où elle vient. Tu as posé le premier drapeau de la nouvelle Genèse. Mais nous ne sommes pas au bout du début, Kaelen. Jena est encore là-haut. Et le temps qu’elle a volé, elle ne le rendra pas sans se battre. »
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