La Longue Tromperie
Lire le chapitre 5: A Debt Repaid?
L’échelle de service grinça sous le pied de Kaelen, un son métallique qui sembla résonner plus fort que nécessaire dans la cage d’escalier vide. Il s’immobilisa, retint son souffle, écouta. Rien. Seulement la vibration sourde des réacteurs lointains, un battement constant qui faisait partie du corps même du vaisseau, comme un cœur asthmatique.
Il avait esquivé le bracelet de surveillance en passant par un conduit de ventilation condamné — une astuce de technicien que les Gardes ne connaissaient pas, ou avaient oubliée. Lyra la connaissait. C’est elle qui la lui avait apprise, une nuit, alors qu’ils jouaient à cache-cache dans les entrailles du navire. *Le ciel ne ment pas.* Cette phrase ne cessait de tourner en boucle dans son esprit, comme une mélodie entêtante.
Il n’atteignit jamais le niveau quinze.
Au sixième palier, une ombre se détacha de la pénombre, immobile. Kaelen sursauta, porta la main à son outil multifonction — mais il reconnut la silhouette avant même de voir le visage dans la faible lueur de la lampe de secours.
Renaud.
Le vieil officier se tenait là, les bras croisés, l’air fatigué. Son uniforme était impeccable, mais ses yeux cernés témoignaient d’une vigilance prolongée.
« Vous avez des façons de circuler qui ne trompent personne, Voss. » Sa voix était basse, presque lasse. « Sauf peut-être ceux qui préfèrent ne pas voir. »
Kaelen ne bougea pas. Son cœur cognait contre ses côtes. Renaud lui avait sauvé la vie, oui. Mais il était aussi l’un d’eux. Peut-être.
« Vous me suivez.
— Je vous attendais. J’espérais que vous n’arriveriez pas jusqu’ici.
— L’escalier de niveau quinze. Le couloir de la dérive. Vous saviez.
— Je savais ce que Lyra cherchait, oui. Je savais ce qu’elle risquait de trouver. »
Kaelen serra les poings. Le nom de sa sœur — prononcé ainsi, tranquillement, dans ce boyau sombre — lui fit l’effet d’une décharge.
« Vous l’avez vue. Vous saviez où elle allait. Et vous ne l’avez jamais dit.
— Je l’ai vue, admit Renaud. Elle m’a montré l’écran. Le terminal caché du pont sept. Le mot « ARRIVÉ » qui clignotait, encore et encore. Je l’ai vu de mes propres yeux. »
Le silence qui suivit fut plus lourd que l’air recyclé autour d’eux. Kaelen ouvrit la bouche, la referma. Il n’avait pas vraiment cru — pas entièrement — que Renaud ferait partie du secret. Un homme qui avait tendu la main pour le sauver, qui avait étouffé l’enquête après l’incendie… Ce n’était pas un simple rouage.
« Pourquoi n’avoir rien fait ? »
Renaud détourna le regard. Quelque chose passa sur son visage — honte ? Colère ? Il semblait plus vieux, tout à coup, comme si les années lui tombaient dessus d’un coup.
« Parce que j’ai une dette, Voss. Une dette ancienne, que je n’ai jamais pu rembourser à temps. À votre père. Il m’a sauvé la vie lors de l’incident du réacteur secondaire, il y a vingt-trois ans. Sans lui, je serais devenu une statue de cendres dans le couloir C-12. Il a pris ma place dans le sas de décontamination. Cela lui a coûté ses poumons, et moi, il ne m’a jamais rien demandé en retour. Jamais. »
Kaelen vacilla presque. Son père n’avait jamais parlé de cela. Il était mort d’une infection pulmonaire rampante quand Kaelen avait seize ans, et personne n’avait évoqué d’incident. Jusqu’à présent.
« Alors tout ce que vous avez fait — l’audience, la mutation aux Archives, cette mise en garde — c’était pour payer une dette à un mort ?
— C’était pour protéger ce qui reste de la famille d’un homme à qui je dois tout, oui. »
Un éclat de colère monta en Kaelen, brûlant, incoercible. Il fit un pas vers Renaud.
« Et Lyra ? Vous la protégiez, elle aussi ?
— Je l’ai protégée jusqu’au jour où elle a franchi une ligne que je ne pouvais pas franchir. Elle est allée au niveau quinze avec une clef qu’elle n’aurait jamais dû avoir. Le lendemain, on m’a ordonné de superviser la soudure du terminal du pont sept. Je savais. J’ai obéi. »
La voix de Renaud se brisa à peine — un micro-fissure dans le vernis du vieux soldat.
« J’ai obéi parce que désobéir, c’est la mort, et que je ne pouvais pas la venger si j’étais mort. Mais je vous ai gardé depuis dans des postes sûrs. Le dépannage, les Archives, des endroits silencieux où personne n’irait vous chercher.
— Vous cherchiez à m’enterrer vivant, oui. »
Renaud soupira, passa une main dans ses cheveux gris.
« Peut-être. Par lâcheté. Par crainte de vous voir finir comme elle. »
Kaelen se tut. Les mots flottaient entre eux dans l’air vicié de la cage d’escalier. Il pensait à Lyra, à son rire, au caillou sculpté qu’elle lui avait laissé — le Heartstone — qui avait frit un drone de sécurité comme un jouet frelaté. Rien de ce qu’il avait appris ne lui avait rendu sa sœur. Rien ne la lui rendrait jamais.
« L’alerte de dérive, il y a six ans », dit-il soudain. « La manœuvre d’urgence, les consignes de confinement. Le grand récit du Conseil. C’était un mensonge, n’est-ce pas ? »
Renaud resta muet une longue seconde. Puis :
« L’alerte était réelle. La manœuvre… manipulée. »
Kaelen fronça les sourcils.
« Que voulez-vous dire ?
— Nous ne sommes pas en errance, Kaelen. Le vaisseau est arrivé depuis longtemps. Nous flottons en orbite — les hautes strates ont un ciel-projecteur, des écrans qui simulent le voyage. À l’intérieur de la coque. Mais le vrai ciel… le vrai ciel n’est que de l’autre côté de la coque. Et le Conseil ne veut pas que nous le voyions. »
Kaelen entendit à peine la suite. Son esprit revisitait chaque heure, chaque cycle de sa vie, chaque lever simulé, chaque « jour » affiché sur les cadrans du pont — et il réalisait que rien de tout cela n’était vrai. Il avait consommé des ampoules de synthèse à l’heure affichée, suivi des routines affichées, prié peut-être devant des icônes affichées. Pendant que le vrai soleil attendait derrière l’écran.
« Pourquoi ? »
Renaud faillit répondre, puis semble se raviser. Une décision se lut dans ses yeux, ancienne, douloureuse.
« Je n’ai pas encore le droit de vous le dire. Mais je vous donnerai cela : la dérive officielle n’a jamais existé. C’est une porte qu’on a peinte sur un mur pour mieux dissimuler celle qui est derrière. »
Il sortit de sa poche un petit disque sombre, rayé, et le tendit à Kaelen.
« Le verrou magnétique du pont sept — celui qu’ils ont installé. Ce disque le désactive pendant soixante secondes. Une fois. Peut-être. Après, il se grille. »
Kaelen regarda l’objet sans le prendre.
« Pourquoi maintenant ?
— Parce que j’ai vu trop de morts financées par le silence. Je ne veux pas ajouter votre nom à la liste. »
Il laissa tomber le disque dans la paume de Kaelen. À cet instant, une vibration courut le long de la paroi — le pas lourd de bots de garde, quelque part au-dessus. Renaud se raidit.
« Ils fouillent l’escalier. Vous avez moins de trois minutes. »
Kaelen serra le disque, puis plongea son regard dans celui du vieil officier.
« Vous avez trahi Lyra vous-même. Pourquoi me croirais-je plus sûr entre vos mains ? »
Renaud esquissa un sourire triste, presque tendre.
« Parce que je n’ai pas eu la force de la sauver, elle. Mais je peux encore choisir le côté de mes regrets. Maintenant, allez-vous-en. Et ne me parlez plus jamais d’une dette entre nous. »
Sans un mot de plus, Kaelen s’élança dans l’escalier — mais pas vers le niveau quinze. Le temps de la progression lente était terminé. Il fallait retourner au pont sept. Rouvrir cette soudure. Voir ce que Lyra avait vu.
La voix de Renaud le rattrapa alors qu’il atteignait la rampe suivante :
« Voss — le Gala du centenaire de la Fondation, demain soir, Pont Deux. On y chuchote parfois des vérités que nos Archives ne contiennent pas. Si vous cherchez votre sœur, c’est là qu’il faudra chercher. »
Puis l’obscurité l’avala.
Kaelen courut, le disque brûlant contre sa paume, et pour la première fois depuis des mois, il sentit autre chose que la rage. Un fil. Tenace, mince, mais un fil.