La Lumière des Profondeurs
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Le couloir de maintenance s'étendait sur deux cents mètres, en pente douce, avant de rejoindre le tunnel artériel principal qui reliait le Niveau Quatre au Niveau Trois. Lucien marchait dans l'obscurité, sa lampe frontale projetant un cône de lumière étroit qui semblait repousser le noir sans jamais le dissiper tout à fait.
Les murs du tunnel étaient couverts d'un siècle de graffitis, superposés comme des strates géologiques. Il pouvait retracer l'histoire du sous-sol dans ces couches : les tags délavés des années 2020, quand les catacombes étaient un terrain de jeu pour les explorateurs urbains ; les inscriptions désespérées des années d'évacuation—« Attendez l'aide », « Marie, je t'aime », « Nous sommes au niveau trois » ; et enfin, les marquages plus récents et plus formels de l'ère post-surface—numéros de section, flèches directionnelles, les rappels sévères du Conseil des Profondeurs : « La coopération est notre survie. »
Il croisa un groupe d'enfants qui jouaient à sauter entre les rails rouillés de l'ancienne voie ferrée. Ils se turent à son approche, leurs visages méfiants, puis reprirent leur jeu une fois qu'il fut passé. Il faisait partie de l'infrastructure, comme les tuyaux et les câbles, nécessaire mais pas tout à fait humain.
Les voies ferrées étaient mortes depuis des années. Les trains souterrains s'étaient arrêtés lorsque le réseau électrique était devenu trop fragile pour soutenir à la fois les transports et les systèmes vitaux. Désormais, les voies servaient de passages piétonniers, et les anciennes stations de places publiques, de marchés et de lieux de réunion.
Lucien gravit les escaliers menant au Niveau Trois, franchissant les anciens tourniquets qui régulaient autrefois le passage des voyageurs du métro. Ils étaient figés, leurs entrailles mécaniques démontées pour servir de pièces détachées. Un agent de sécurité, reconnaissable au brassard jaune de la Garde Souterraine, le regarda passer avec l'expression lasse d'un homme dont l'autorité était surtout théorique.
Le Niveau Trois était plus lumineux que le Niveau Quatre, les lumières plus stables, l'air légèrement moins vicié. C'était un échelon au-dessus, au propre comme au figuré. Les résidents d'ici avaient accès aux marchés hebdomadaires, aux dispensaires de quartier, aux cuisines communautaires. Ils étaient pauvres, mais visibles.
Le logement de Lucien se trouvait dans un ancien débarras près de la station Vavin, désormais connue sous le nom de Réseau Huit. La pièce faisait quatre mètres sur trois, avec un lit, un petit bureau, une plaque chauffante et une étagère d'outils et de livres. Une unique bouche d'aération au plafond assurait la circulation de l'air. Une unique bande lumineuse fournissait l'éclairage.
Il ferma la porte derrière lui et s'assit sur le lit, ressortant sa tablette. L'interface de maintenance était encore ouverte, la fluctuation encore consignée. Il fit défiler les menus, naviguant jusqu'à la vue d'ensemble de la distribution d'énergie pour son secteur.
L'écran affichait un réseau complexe de nœuds, de câbles et de transformateurs, superposé à une carte simplifiée du complexe souterrain. À ce niveau de zoom, il pouvait voir l'ensemble du réseau électrique : les centrales géothermiques dans les anciennes carrières sous le Niveau Cinq, les centres de distribution dans les stations centrales, les lignes principales rayonnant vers les sections résidentielles, les transformateurs qui abaissaient la tension pour les logements et les équipements individuels.
C'était un système fermé, autonome, conçu pour fonctionner avec une efficacité maximale. En théorie, les centrales géothermiques produisaient assez d'énergie pour alimenter tout le complexe à pleine capacité. En pratique, l'énergie ne semblait jamais atteindre les niveaux inférieurs à pleine puissance. Il y avait toujours des pertes : inefficacités de transmission, équipements vieillissants, demande accrue, les mille petites fuites qui drainaient le système.
Lucien avait toujours accepté cela. C'était l'état naturel des choses, comme l'humidité des murs et les rats des tunnels. Le sous-sol était un lieu de pénurie. Cela avait toujours été ainsi, et cela serait toujours ainsi.
Mais en regardant la carte, un petit écart attira son attention. Le relevé de la ligne principale desservant le Niveau Quatre montrait un appel de courant de mille huit cent quarante-deux kilowatts. L'appel attendu, sur la base des charges connectées, était de deux mille cent. La différence—deux cent cinquante-huit kilowatts—était inexpliquée.
Il fronça les sourcils. Il n'était pas inhabituel que l'appel réel s'écarte de l'appel attendu de quelques pour cent. Les charges changeaient, les équipements fonctionnaient en dessous de leur capacité nominale, des sections étaient arrêtées pour maintenance. Mais deux cent cinquante-huit kilowatts représentaient un écart de douze pour cent. C'était... étrange.
Il consulta les données historiques de cette ligne principale, parcourant les moyennes quotidiennes. L'écart était présent depuis des mois, peut-être des années. Il fluctuait mais ne disparaissait jamais. Parfois deux cents kilowatts, parfois trois cents, mais toujours là, comme une fuite constante.
Il vérifia les autres lignes principales. Le Niveau Trois affichait un écart de trois pour cent. Le Niveau Deux, deux pour cent. Le Niveau Un, moins d'un pour cent. Les niveaux supérieurs fonctionnaient dans des paramètres normaux. Mais le Niveau Quatre—son niveau—était constamment sous-alimenté de dix à quinze pour cent.
Il se rassit sur son lit, l'esprit en ébullition. Cela pouvait être une erreur de comptage. Les capteurs de la ligne principale du Niveau Quatre pouvaient être mal étalonnés, rapportant des chiffres inférieurs à l'appel réel. C'était l'explication la plus simple. Il prit note de vérifier les capteurs lors de sa prochaine visite dans le conduit principal.
Mais une autre pensée s'insinua, importune et insistante. Et si les capteurs n'étaient pas mal étalonnés ? Et si l'énergie était vraiment détournée quelque part, et que les capteurs rapportaient fidèlement le déficit ?
Il ouvrit la vue complète du réseau, dézoomant jusqu'à voir chaque ligne principale, chaque sous-station, chaque centrale. Les centrales géothermiques dans les carrières profondes affichaient une production stable, toutes dans les paramètres attendus. Le réseau de transmission ne montrait ni défaut ni interruption évidents. Le réseau de distribution ne montrait aucun appel suspect provenant d'un nœud unique.
Les chiffres ne concordaient pas. Les centrales produisaient assez d'énergie. Les niveaux supérieurs recevaient leur pleine allocation. Mais les niveaux inférieurs recevaient moins que ce qu'ils auraient dû. Où allait l'énergie manquante ?
Il regarda l'horloge sur sa tablette. Il était presque l'heure du couvre-feu. La Garde Souterraine patrouillerait bientôt dans les couloirs, et il n'avait pas de dérogation pour ce soir. Il devrait dormir. Il devrait laisser tomber.
Mais il ne pouvait pas. Pas encore. Pas avec deux cent cinquante-huit kilowatts d'énergie manquante qui le taraudaient.
Il ouvrit un nouveau document sur sa tablette et commença à écrire :
Écart de puissance, ligne principale Niveau Quatre. Attendu : 2 100 kW. Réel : 1 842 kW. Écart : 258 kW (12,3 %). Durée : > 180 jours. Causes possibles : erreur de capteur, délestage non documenté, détournement non autorisé. Enquête requise.
Il sauvegarda le document, puis hésita. Le rapport serait visible par ses supérieurs. Si ce n'était qu'une erreur de capteur, ils apprécieraient sa diligence. Si c'était autre chose...
Il supprima le document et en créa un nouveau, le sauvegardant dans le dossier personnel que lui seul pouvait consulter. Puis il s'allongea sur son lit et fixa le plafond.
La bande lumineuse vacilla une fois, deux fois, puis se stabilisa.
Coïncidence, pensa-t-il.
Mais il n'y croyait plus.