La Maison des Chiffres
Lire le chapitre 11: The Missing Clerk
La pluie battait les fenêtres du couloir souterrain quand Evelyn atteignit la porte du bureau des commis. Elle était entrebâillée, ce qui n'arrivait jamais. À dix heures moins dix, Downing aurait dû être à sa table, le thé déjà froid, les doigts tachés d'encre.
Elle poussa la porte. La chaise était vide, tirée à angle droit comme si son occupant s'était levé brusquement. Sur le bureau, un registre ouvert à la page du 14, la plume encore posée en travers d'une phrase inachevée. *« Classification : transfert urgent vers… »* — rien d'autre.
Evelyn s'approcha, les semelles de ses bottines crissant sur le plancher. Elle posa la main sur le dossier de la chaise. Encore tiède.
— Il est parti quand ?
Le garde de l'entrée, un jeune homme au visage rougi par le froid, secoua la tête derrière elle.
— Je l'ai vu entrer à l'aube, comme d'habitude. J'ai monté la garde toute la matinée, Mrs Hartley, je vous jure qu'il n'est pas ressorti par la porte principale.
— Par une autre issue, alors.
— Y a pas d'autre issue. Sauf celle des caves, mais elle est condamnée depuis l'incendie de l'an dernier.
Evelyn se retourna lentement, balayant la pièce du regard. Les étagères de codes, rangées par date, semblaient intactes. Mais quelque chose dans l'alignement des volumes la chiffonnait. Elle tira sur celui du 3 au 8 septembre. Il sortit sans résistance, trop léger.
Le souffle coupé, elle l'ouvrit. Les deux dernières pages avaient été arrachées, leurs bords déchiquetés encore visibles dans la reliure.
— La clé du chiffre naval de septembre, murmura-t-elle.
— Quoi ?
— La clé de substitution de la flotte de haute mer. C'est ce qu'on lui a volé.
Elle reposa le registre et entreprit de vérifier les volumes suivants. Le 9 au 15 septembre : intact. Le 16 au 22 : intact. Le 23 au 30 — elle s'arrêta. Trois messages avaient été retirés de leur enveloppe de consultation, les fiches de suivi encore enfoncées dans les pochettes mais les documents eux-mêmes absents.
Elle ouvrit le registre de consultation. Trois dates, trois signatures. Chacune portait le paraphe d'Alistair Downing, suivi de l'heure. Et dans la colonne « Objet », une annotation d'une propreté méticuleuse, presque affectée, qui lui fit monter le sang aux joues.
*« Vogelgesang. »*
Pas le mot entier. Juste l'initiale du nom de code, notée en abrégé — *Vgls.* — comme s'il avait essayé de la rendre discrète. Mais Evelyn connaissait ce nom. Elle l'avait vu dans le signal allemand qu'elle avait intercepté six semaines plus tôt, celui qu'elle n'avait jamais remonté à la hiérarchie. Le nom de la taupe de Berlin à Londres.
Elle vérifia les trois messages. Tous concernaient des navires de ravitaillement croisant au large des côtes belges. Ce n'était pas leur contenu qui importait — c'était leur cheminement. Chacun avait transité par la section du chiffre de Downing avant d'être transmis au service d'écoute.
— Trois messages sur trois, dit-elle à voix haute. Tous les trois liés au même nom de code.
Le garde la regardait sans comprendre.
— Faudrait que je prévienne quelqu'un ?
— Non. Je m'en charge.
Elle referma le registre d'un geste sec et quitta la pièce, son manteau encore humide de pluie. Le couloir menant au bureau d'Ashworth était long, mal éclairé, et chaque pas qu'elle faisait résonnait contre les murs de briques nues. Elle connaissait ce chemin par cœur désormais — le chemin vers l'homme dont elle ne savait toujours pas s'il était son allié ou son plus fin adversaire.
La porte d'Ashworth était close. Elle entra sans frapper.
Il était penché sur une carte du port de Zeebruges, une cigarette éteinte entre les doigts. Il leva les yeux sans surprise. Il semblait toujours l'attendre.
— Downing a disparu, dit-elle. On a volé la clé du chiffre de septembre, et trois messages ont été prélevés avant son départ. Tous mentionnent le même agent.
Elle posa le registre ouvert sur son bureau, son index pointé sur la colonne des abréviations.
— Le Songbird.
Le visage d'Ashworth ne changea pas. Seule sa mâchoire se contracta imperceptiblement.
— Downing n'avait pas accès aux fichiers d'identification des agents, dit-il lentement. S'il a noté ce nom, c'est que quelqu'un le lui a donné.
— Ou qu'il l'a trouvé tout seul.
— Pourquoi aurait-il volé des messages dont il pouvait déjà lire le contenu ?
Evelyn s'immobilisa. C'était juste. Parfaitement, furieusement juste. Downing, comme tout commis au chiffre, avait un accès complet aux messages qu'il traitait. Voler des documents n'avait aucun sens pour lui — sauf s'il voulait qu'on les retrouve disparus.
— C'est une mise en scène, dit-elle.
— Vraisemblablement.
— Quelqu'un veut qu'on croie qu'il est la taupe.
Ashworth se leva et fit le tour de son bureau, ses doigts effleurant la carte sans la regarder. Il vint se placer près d'elle, trop près, comme toujours. Elle sentait l'odeur de son eau de Cologne mêlée à la cendre froide.
— Les clés volées ne sont pas des clés tactiques, dit-il. Ce sont des clés de réserve, rarement utilisées, presque obsolètes. Un agent digne de ce nom n'aurait jamais pris celles-là.
— Il aurait pris quelque chose d'utile.
— Quelque chose de récent.
— Quelque chose que Berlin attendrait réellement.
Ils se turent un instant. La pluie redoubla contre la vitre au-dessus de la carte.
— Alistair Downing est un bouc émissaire, dit Evelyn. Quelqu'un connaissait suffisamment ses habitudes pour le faire disparaître sans éveiller les soupçons avant ce matin.
Ashworth inclina la tête, comme s'il pesait ce qu'elle venait de dire. Puis il retourna derrière son bureau et ouvrit un tiroir fermé à clé. Il en sortit une chemise beige, sans marquage.
— Downing est originaire de Folkestone, dit-il. Il a été recruté après avoir travaillé deux ans à la section télégraphique de Douvres. Avant ça, il enseignait à l'université — langues modernes, avec une spécialisation en allemand.
— Allemand.
— Oui.
— Pourquoi me montrez-vous cela ?
— Parce que vous allez me demander de vous laisser le chercher.
Ce n'était pas une question. Evelyn croisa son regard et ne détourna pas les yeux.
— Vous croyez que c'est lui ?
Ashworth ferma la chemise et la rangea sans répondre. Quand il se redressa, il avait presque l'air las.
— Je crois que la coïncidence est trop propre. Trop exacte. On nous donne un commis au chiffre avec un accès idéal, des disparitions circonstancielles, et un motif qu'il suffira d'inventer. Vous deviez rencontrer Downing à dix heures à Bloomsbury, n'est-ce pas ?
Evelyn sentit un froid lui glisser le long de la nuque.
— Comment savez-vous cela ?
— C'est moi qui lui ai donné votre nom.
Elle eut l'impression que le sol se dérobait sous elle.
— Vous aviez organisé cette rencontre ?
— Downing était mon informateur, Mrs Hartley. Pas sur la taupe — sur les mouvements internes du bureau du chiffre. Il m'a signalé trois irrégularités en deux mois, toutes liées à des déplacements de registres aux heures de nuit. Il commençait à remonter une piste.
Ashworth fit une pause. Quand il reprit, sa voix avait une dureté nouvelle.
— La seule personne qui savait qu'il me faisait des rapports, c'est celle qui a fait disparaître ces messages aujourd'hui. Et cette personne savait aussi que vous deviez le rencontrer demain matin.
Evelyn recula d'un pas. Les pièces du puzzle tournoyaient dans sa tête : le registre volé, la chaise encore tiède, le nom de code griffonné en abréviation — et cette révélation, qui changeait tout.
— Vous êtes en train de me dire que quelqu'un l'a fait taire parce qu'il vous aidait.
— Je suis en train de vous dire que Downing a probablement été emmené cette nuit, et que celui qui l'a pris sait désormais que vous étiez impliquée dans l'enquête. Votre nom est dans le registre des rendez-vous, Mrs Hartley. Il n'y est plus seul.
Le silence qui suivit fut long, hanté par le martèlement de la pluie contre la vitre. Evelyn regarda les mains d'Ashworth, immobiles sur le bureau. Des mains qui avaient tenu le dossier de Thomas. Des mains qui avaient peut-être signé son ordre de capture. Mais aussi des mains qui lui tendaient maintenant le fil d'une vérité qu'elle n'osait pas encore saisir.
— Alors il faut le retrouver, dit-elle. Avant qu'il ne devienne un autre nom sur une liste de disparus à Bruxelles.
Ashworth la regarda. Quelque chose dans ses yeux — peut-être du respect, peut-être autre chose — vacilla un instant avant de s'éteindre.
— Et si Downing n'a pas été enlevé ?
— Que voulez-vous dire ?
— S'il est parti délibérément, avec une clé obsolète et trois messages sans valeur, c'est que son départ était lui aussi une couverture. Et dans ce cas, la seule chose qu'il a emportée avec lui, c'est votre nom.
Evelyn sentit ses propres certitudes vaciller pour la première fois depuis des semaines. Elle avait cru qu'Alistair Downing était une victime. Elle avait cru que quelqu'un le contrôlait. Mais si Downing était la taupe — si la disparition avait été orchestrée pour paraître sordide, pour détourner l'enquête vers un autre coupable — alors elle venait de donner son nom, son visage, sa piste à l'homme même qu'elle cherchait.
Elle serra les poings dans ses poches.
— Alors je vais devoir découvrir s'il était votre informateur, ou s'il vous utilise depuis le début.
Ashworth ne sourit pas. Mais quelque chose dans son expression s'assombrit encore davantage.
— Si je découvre qu'il vous a manœuvrée, Mrs Hartley…
Il n'acheva pas sa phrase. Il n'avait pas besoin de le faire. Evelyn sortit de son bureau sans un mot de plus, et elle savait que derrière elle, sa main s'était posée sur la crosse d'un revolver rangé dans le tiroir du bas.
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