La Maison des Chiffres
Lire le chapitre 13: After the Storm
La pluie avait cessé pendant la nuit, laissant le cimetière de St. Giles dans une brume basse et laiteuse. Les pierres tombales émergeaient de l'herbe détrempée comme des dents cariées, et Evelyn remonta le col de son manteau en traversant l'allée centrale, ses bottines crissant sur le gravier humide.
Ashworth était déjà là, adossé contre le tronc d'un if centenaire, les mains enfoncées dans les poches de son pardessus. Il ne portait pas son uniforme, mais un costume sombre de civil qui le rendait presque méconnaissable — plus petit, moins officiel, plus dangereux peut-être.
« Vous êtes en retard, » dit-il sans la regarder.
« Le tramway était surveillé. J'ai dû marcher depuis Holborn. » Elle s'arrêta à trois pas de lui, une distance calculée. « Vous avez choisi un endroit sinistre. »
« Personne ne vient ici pour écouter les morts. » Il tourna enfin la tête vers elle. Ses yeux fatigués portaient les marques d'une nuit blanche. « Vous avez vérifié que personne ne vous a suivie ? »
« Deux changements de direction, un détour par une boutique de thé, un arrêt dans une église. Non. Personne. »
Il hocha la tête, puis sortit une cigarette de sa poche sans l'allumer. Il la fit rouler entre ses doigts, un tic nerveux qu'elle ne lui avait jamais vu.
« Le nom, » dit-elle. « Le Songbird. C'était bien vous. »
Ce n'était pas une question. Ashworth laissa échapper un souffle qui aurait pu être un rire amer.
« Roitelet, à Bruxelles. C'est le nom que j'utilisais avant la guerre, quand je travaillais le réseau belge. Les Allemands l'ont découvert en dix-sept, après l'affaire de Liège. J'ai dû abandonner le nom, le réseau, tout. » Il froissa la cigarette dans son poing sans la casser. « C'est pour ça que je suis à Londres maintenant. Un agent brûlé, on le range dans un bureau. »
« Mais les Allemands l'utilisent encore. Ils ont envoyé un message à "The Songbird" comme s'il était toujours actif. Comme s'il était — »
« Comme s'il était moi. » Il acheva la phrase. « Oui. »
Evelyn s'assit sur une pierre tombale basse, recouverte de mousse. Elle n'avait plus la force de rester debout. Les implications se déployaient dans son esprit comme un éventail de cartes truquées.
« Alors c'est ça. Le traître à l'Amirauté vous fait porter le chapeau depuis le début. Il utilise votre ancien nom pour envoyer de fausses informations aux Allemands, pour faire croire que vous êtes retourné. »
« Ce serait élégant, si ce n'était pas si efficace. » Ashworth s'accroupit face à elle, leurs visages au même niveau. « Le message que vous avez déchiffré — celui qui ordonne au Songbird d'exposer un traître à l'Amirauté — c'est une double manœuvre. D'abord, il me détruit de l'intérieur. Ensuite, il crée une diversion : tout le monde cherche un traître dans nos rangs, personne ne cherche le vrai agent qui transmet nos codes depuis des mois. »
« Ou des années. »
Il acquiesça, les mâchoires serrées.
Evelyn croisa les bras sur sa poitrine. La brume commençait à se dissiper, révélant les flèches des églises voisines. Quelque part, une cloche sonna neuf heures.
« Vous avez dit que Downing avait disparu. Vous avez dit que vous l'aviez planté comme informateur. Si le vrai traître est quelqu'un d'autre — quelqu'un qui vous connaissait sous votre ancien nom — alors Downing a peut-être été découvert précisément parce qu'il cherchait trop près de la vérité. »
Ashworth se releva, tournant le dos à un monument funéraire. « C'est ce que je crois. Downing avait trouvé quelque chose. Il avait rendez-vous avec vous, aujourd'hui, à dix heures. »
Evelyn consulta sa montre. « Il est neuf heures dix. »
« Vous n'y allez pas. »
« Je sais. » Elle se leva à son tour. « Mais quelqu'un d'autre pourrait y aller à ma place. »
Il se retourna, une lueur d'intérêt dans les yeux. « Expliquez. »
« Downing devait me retrouver pour me donner quelque chose — un document, une preuve, nous ne savons pas. S'il a été pris, le traître sait qu'il avait un rendez-vous avec moi. Il va vouloir savoir ce que j'ai reçu. » Elle fit quelques pas, laissant ses pensées s'organiser. « Si quelqu'un se présente au rendez-vous de Downing en se faisant passer pour lui — ou plutôt, si une femme se présente en disant qu'elle attend M. Downing — le traître se révélera en envoyant quelqu'un pour la cueillir. »
Ashworth la dévisagea longuement. « Vous proposez de vous servir comme appât. »
« Je propose de nous servir de mon nom. Nous avons besoin d'un pigeon. »
« Non. » Il secoua la tête. « C'est trop dangereux. S'il vous arrive quelque chose — »
« Quoi ? » Elle se campa devant lui. « Margaret sera transférée dans le Yorkshire ? Le fichier de Thomas sera scellé ? Vous allez me menacer encore ? » Sa voix se durcit. « Nous savons tous les deux que je suis déjà au centre de cette toile. Je ne peux pas m'en écarter. Je peux seulement choisir si je marche vers l'araignée ou si je la laisse venir à moi. »
Le silence s'étira entre eux, chargé de tout ce qu'ils ne disaient pas.
Ashworth céda le premier. Il passa une main sur son visage, un geste d'épuisement.
« Il y a une autre option, » dit-il lentement. « Nous utilisons le nom comme appât. Pas vous — le nom lui-même. »
« Comment ? »
« Le message intercepté ordonne au Songbird d'exposer un traître dans l'Amirauté. Si nous répondons — si nous envoyons une fausse réponse, soi-disant de la part du Songbird, confirmant que l'exposition est en cours — le traître croira que son plan fonctionne. Il pensera que vous et moi sommes convaincus que le traître est le Songbird, et il baissera sa garde. »
Evelyn secoua la tête. « Vous avez besoin d'un émetteur, des codes de chiffrement allemands, un canal de transmission. C'est impossible en — »
« J'ai des contacts. » Il plongea la main dans sa poche intérieure et en sortit un carnet noir usé. « Après Bruxelles, j'ai conservé quelques canaux. Des gens qui ne savent pas que je suis grillé. »
« Comment puis-je savoir que vous n'êtes pas précisément ce que le message prétend que vous êtes ? »
Il y eut un moment de silence cristallin.
Ashworth leva les yeux vers elle, et quelque chose céda dans son visage — non pas une faiblesse, mais une franchise. Une porte qu'il n'avait jamais ouverte.
« Parce que si j'étais le traître, je vous aurais tuée il y a trois jours. Quand vous avez trouvé la broche. Quand vous avez déchiffré le message. Quand vous avez commencé à poser des questions sur Lady Fenmore. » Il la regarda sans ciller. « Je suis beaucoup de choses, Miss Hartley. Un homme froid, un manipulateur, un politicien peut-être. Mais je ne suis pas un meurtrier. Surtout pas de mes propres agents. »
_Agents._ Il l'avait appelée son agent. Evelyn sentit un frisson courir le long de sa colonne vertébrale — pas de peur, mais d'autre chose. De la reconnaissance, peut-être. Ou du danger.
« Très bien, » dit-elle. « Supposons que vous disiez la vérité. Comment procédons-nous ? »
Il consulta sa montre. « Vous avez un rendez-vous avec Downing dans cinquante minutes. Le traître saura que Downing ne s'y présentera pas — soit parce qu'il l'a pris, soit parce qu'il surveille. Il se demandera pourquoi vous êtes venue. Il vous contactera probablement lui-même, se faisant passer pour un collègue de Downing, pour évaluer ce que vous savez. »
« Et je fais semblant de mordre. »
« Vous faites semblant de mordre. Vous lui donnez des informations que nous contrôlons. De fausses suspicions, des directions erronées. Et pendant ce temps, je diffuse ma fausse réponse en tant que Songbird, créant une confusion suffisante pour qu'il se démasque. »
Evelyn tourna ces idées dans sa tête comme des pièces de puzzle. Un faux, deux leurres, trois niveaux de mensonge.
« Il y a un trou dans votre plan, » dit-elle. « Le vrai traître connaît le nom du Songbird. Il sait que c'est vous. Si vous répondez en tant que Songbird, il saura que vous simulez. »
Ashworth sourit — un sourire mince, sans chaleur. « Exactement. Il saura. Parce que s'il est celui que je crois, il connaît le nom du Songbird uniquement parce qu'il était l'un des quatre hommes qui étaient présents quand je l'ai adopté à Bruxelles. Et aucune de ces quatre personnes n'est en mesure de le savoir, sauf s'il y a une fuite dans les archives. »
Evelyn retint son souffle.
« Vous avez une liste. »
« J'ai quatre noms. » Il sortit un morceau de papier plié de sa poche, mais ne le lui tendit pas. « Un est mort. Un est en poste en France. Un est à l'Amirauté, un officier supérieur avec accès à tous les mouvements de troupes britanniques. Et un — » il hésita. « Un est moi. »
« Ce n'est pas vous. »
« Vous dites ça parce que vous me faites confiance ? »
« Non. Je dis ça parce que j'ai besoin que ce soit vrai. » Elle tendit la main. « Donnez-moi la liste. »
Ashworth la regarda — un long moment d'évaluation — puis déplia le papier et le lui tendit.
Trois noms, écrits à l'encre noire d'une main ferme. Evelyn les lut, son cœur battant un rythme sourd dans sa poitrine.
Le premier — mort, vérifié par lui.
Le deuxième — en France, inaccessible.
Le troisième — un nom qu'elle connaissait de naissance. Le nom d'un homme qu'elle avait vu à des dîners d'état, à des funérailles militaires, au club où son père avait été membre. Sir Reginald Whitfield, sous-secrétaire adjoint à l'Amirauté, décoré de l'Ordre de l'Empire britannique, âgé de cinquante-huit ans, marié, père de deux fils — l'un mort à Ypres, l'autre soldat en Mésopotamie.
« Whitfield, » dit-elle. « Il a tout perdu dans cette guerre. Pourquoi trahirait-il ? »
« Parce qu'il a tout perdu, » répondit Ashworth. « Et que quelqu'un lui a peut-être promis de le rendre. »
Evelyn replia le papier et le glissa dans la poche intérieure de son manteau, près de son cœur. La brume se levait enfin, découvrant un ciel gris et froid au-dessus des tours de la cathédrale.
« La liste est trop courte, » dit-elle. « Quatre hommes. Vous, un mort, un absent, et Whitfield. Si c'était si simple, vous l'auriez déjà arrêté. »
Pour la première fois, Ashworth parut hésiter.
« Il y a un cinquième. Mais je ne suis pas certain qu'il existe. »
« Qui ? »
« Le courrier. L'homme qui transportait les messages entre les quatre initiateurs. Personne ne l'a jamais vu en personne — il utilisait des pseudonymes, des boîtes aux lettres mortes, des signaux codés. Mais il est la seule personne extérieure au groupe qui connaît le nom du Songbird. » Il plongea les mains dans ses poches. « Et selon les archives de Downing, ce courrier utilisait un nom de code pour se désigner lui-même. Un nom en allemand. »
Evelyn sentit un frisson glacé traverser son dos.
« Horloger, » dit-elle.
Le visage d'Ashworth se durcit. Il ne confirma pas, mais il n'eut pas besoin de le faire.
La lettre forgée. Le "frère" de Thomas. Le signal allemand.
« Horloger, » répéta-t-elle. « Dans le message intercepté, après le nom du Songbird, il y avait une instruction horaire — une heure de transmission régulière, comme un rendez-vous de réglage. Une horloge. »
« Une horloge qui avance toujours, mais que personne n'entend tourner, » dit Ashworth. « Un homme qui est partout et nulle part. Qui se fait passer pour des frères, qui forge des lettres, qui fait disparaître des agents. »
Evelyn fixa la pierre tombale devant elle. Sur la plaque usée, elle pouvait lire le nom gravé : ALICE MARGARET HARTLEY, 1842–1899. La mère de sa mère. Enterrée ici, dans ce cimetière qu'elle avait choisi par hasard... à moins que ce ne fût pas le hasard.
« Vous saviez que je connaîtrais ce nom, ici ? »
Ashworth la regarda, puis baissa les yeux vers la pierre tombale. « Je n'avais pas vu. Pardonnez-moi. »
Il n'y avait aucune duperie dans sa voix.
Pour la première fois depuis des semaines, Evelyn crut presque en quelque chose.
Elle se leva, lissa sa jupe, et planta son regard dans le sien.
« Le rendez-vous avec Downing. Dix heures. J'y vais. »
« Miss Hartley — »
« Vous avez besoin de savoir si Whitfield est seul. Et j'ai besoin de savoir qui est Horloger. » Elle remonta son col. « Quelqu'un se présentera à ce rendez-vous. Peut-être Downing, peut-être son meurtrier, peut-être un homme qui se fait passer pour un frère. Mais quelqu'un viendra. Et quand il viendra, j'aurai des réponses. »
Elle tourna les talons et s'engagea dans l'allée gravillonnée, laissant Ashworth seul dans la brume qui se dissipait.
Derrière elle, il dit — si bas qu'elle l'entendit à peine :
« Revenez avec les réponses. S'il vous plaît. »
Mais elle ne se retourna pas.
Le carillon de St. Giles sonna neuf heures trente. Elle avait trente minutes pour trouver le chemin de la vérité.
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