La Maison des Chiffres
Lire le chapitre 15: The Charwoman's Secret
Le soir tombait sur Bloomsbury quand Evelyn l’aperçut. Une silhouette trapue, enveloppée dans un châle gris qui avait connu des jours meilleurs, adossée au réverbère face à sa fenêtre. La femme semblait scruter les étages avec une attention qui n’avait rien d’une promeneuse égarée.
Evelyn recula d’un pas dans l’embrasure du rideau. Le cœur battant, elle reconnut la démarche, le port de tête légèrement penché. C’était la charwoman qui avait rendu la broche de Lady Fenmore à Ashworth. Celle qui prétendait l’avoir trouvée sur le corps d’un messager mort dans une ruelle de Whitechapel.
Que faisait-elle ici ?
La femme jeta un coup d’œil furtif autour d’elle, puis s’éloigna d’un pas pressé vers Russell Square. Evelyn n’hésita qu’une seconde. Elle attrapa son manteau, glissa la liste des trois noms dans sa poche intérieure — réflexe devenu automatique — et sortit par la porte de service.
Elle maintint une distance prudente, suffisante pour ne pas être remarquée, assez courte pour ne pas perdre la trace. La charwoman tourna dans Marchmont Street, puis dans un dédale de ruelles étroites où les becs de gaz jetaient des flaques de lumière jaune sur les pavés mouillés.
Le pub s’appelait Le Canard Boiteux. Une enseigne rouillée, une porte basse, des vitres épaisses qui déformaient les silhouettes à l’intérieur. Evelyn marqua une pause sous l’auvent d’un magasin fermé. Par la fenêtre graisseuse, elle distingua la charwoman qui s’installait à une table du fond, en face d’un homme au teint blême, vêtu d’un pardessus noir trop large pour ses épaules étroites.
Elle connaissait cet homme. Il s’appelait Hugo Brandt, ancien attaché commercial à l’ambassade d’Allemagne avant la déclaration de guerre. Il était consigné avec d’autres suspects dans un fichier que Room 40 gardait sous clé. Evelyn l’avait vu lors d’une réunion de classification, trois mois plus tôt.
Un sympathisant allemand notoire.
Elle poussa la porte du pub.
L’air était lourd, chargé de fumée de pipe et d’odeur de bière éventée. Personne ne leva les yeux — une femme seule ne méritait qu’un regard distrait à cette heure où les ivrognes du quartier commençaient leur marathon du soir. Evelyn choisit une table près du comptoir, à portée de voix mais hors de vue directe. Elle commanda un verre de sherry qu’elle ne boirait pas.
La conversation au fond de la salle était trop basse pour être entendue distinctement, mais Evelyn capta des fragments. Des mots allemands, mêlés à l’anglais. La charwoman parlait avec un accent prononcé qu’elle n’avait pas remarqué lors de leur brève rencontre. Ou plutôt, qu’elle n’avait pas eu l’occasion de remarquer.
« — der Vogel... » murmura Brandt.
Le chant de l’oiseau.
Evelyn raidit les épaules. Elle fit tourner son verre entre ses doigts, feignant un ennui poli. Du coin de l’œil, elle vit la charwoman glisser quelque chose à Brandt sous la table. Un objet plat, noir, de la taille d’une main.
La broche.
Non, pas la broche. Quelque chose d’autre. Mais le geste, le caractère clandestin de la transaction, lui fit comprendre une vérité qui la frappa comme un seau d’eau glacée.
La broche que la femme avait prétendu avoir trouvée n’était pas un objet perdu. C’était un piège.
Evelyn revit la scène dans son esprit. Ashworth lui avait montré la broche, lui avait expliqué qu’elle appartenait à Lady Fenmore, la tante de Thomas. Une bague, un bijou de famille, un souvenir sentimental de son fiancé disparu. Quelque chose que la charwoman était venue restituer à Ashworth avec une histoire crédible.
Mais si cette femme était en réalité un agent — ou un courrier — du réseau ennemi, alors la broche n’avait pas été rendue par honnêteté. Elle avait été placée. Pour être remise à Ashworth, qui la remettrait à Evelyn, qui la porterait peut-être comme un talisman de son amour perdu.
Un écouteur. Un traceur. Peut-être les deux.
Evelyn sentit le froid lui remonter le long de la colonne vertébrale. Elle n’avait jamais porté la broche. Elle l’avait gardée dans une boîte à gants, refusant de toucher l’objet tant que la culpabilité de Thomas n’était pas éclaircie. Mais Ashworth l’avait manipulée. Il l’avait examinée, tournée entre ses doigts en lui racontant l’histoire de la charwoman.
Si la broche contenait un dispositif, alors chaque conversation qu’Ashworth avait eue en sa présence, chaque mot échangé depuis qu’elle lui avait été remise, avait pu être capté.
La bombe à retardement venait d’exploser dans sa tête.
Elle regarda la charwoman se lever, serrer la main de Brandt et se diriger vers la sortie. Evelyn baissa la tête, fit semblant de chercher quelque chose dans son sac. La femme passa à moins d’un mètre d’elle sans lui accorder un regard.
Quand la porte se referma, Evelyn se tourna vers Brandt. Il était resté assis, l’objet noir enfoui dans sa poche, son verre de bière à moitié vide. Elle connaissait son parcours. Né à Hambourg, naturalisé britannique en 1905, commerçant à Londres depuis vingt ans. Trop propre pour être vrai. Sans doute dormait-il avec un poste de radio sous son plancher.
Elle devait sortir. Immédiatement. Rapporter ce qu’elle avait vu à Ashworth.
Mais Ashworth était dans une église à attendre un traître qui ne viendrait peut-être pas. Elle ne pouvait pas l’atteindre.
Elle se leva, laissant une pièce sur la table, et sortit dans la nuit froide. La charwoman avait disparu. Brandt était resté au pub. Elle avait peut-être dix minutes avant qu’il ne parte à son tour.
Sa main trouva la liste des trois noms dans sa poche. Whitfield. Downing. Le troisième était Ashworth lui-même. Une trinité de suspects dont elle ne pouvait plus se fier à aucun.
Car si la broche était un dispositif d’écoute, qui l’avait placée ? La charwoman, certainement. Mais pour qui ? Pour le réseau allemand ? Pour le Courrier ? Ou pour Whitfield, qui avait les moyens et l’accès pour orchestrer une telle manipulation ?
Et surtout : Ashworth savait-il ?
Il avait touché la broche. Il l’avait tenue, étudiée. S’il avait été un agent ennemi, il aurait dû remarquer un mécanisme étranger. Mais peut-être était-ce précisément ce qu’il voulait qu’elle croie.
Evelyn marchait vite, les mains enfoncées dans les poches, le vent mordant lui fouettant le visage. Une certitude s’imposait, amère comme la bile.
Elle ne pouvait plus se fier à personne. Pas même au seul homme qu’elle commençait à apprendre à connaître un peu trop bien.
Elle tourna dans sa rue. Sa fenêtre était sombre, mais une silhouette se détachait sous le réverbère du coin. La charwoman était revenue.
Elle était plantée là, immobile, le châle gris serré autour d’elle, les yeux braqués sur la porte d’Evelyn.
Elle n’attendait pas d’être suivie. Elle montait la garde.
Evelyn s’arrêta net, le cœur cognant. Elle pouvait faire demi-tour, fuir vers un refuge, prévenir quelqu’un. Mais elle savait, avec la clarté froide qui précède les décisions irrévocables, qu’elle n’aurait qu’une seule chance de retourner la situation.
La charwoman tenait peut-être la clé du réseau. Et si Evelyn pouvait la confronter, la piéger, lui soutirer un nom — un seul — elle pourrait dénouer tout l’écheveau.
Elle retira la broche de sa poche intérieure — elle l’avait prise avant de quitter l’appartement, sans savoir pourquoi. Elle la fit tourner entre ses doigts. La pierre bleue reflétait le bec de gaz comme un œil vigilant.
Elle marcha vers la charwoman, la broche ouverte dans la paume.
« Madame », dit-elle d’une voix qu’elle parvint à rendre calme, « je crois que vous m’avez rendu quelque chose qui ne m’appartient pas. »
La femme sursauta. Son regard passa de la broche à Evelyn, puis de nouveau à la broche. Ses lèvres minces s’entrouvrirent.
« Mademoiselle Hartley », souffla-t-elle.
Le nom prononcé avec un accent qui ne mentait pas.
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