La Maison des Chiffres
Lire le chapitre 16: A Suspended Trust
La pluie londonienne tambourinait contre les vitres du bureau quand la convocation arriva. Evelyn n'eut pas besoin de lire le sceau officiel pour comprendre — tout le monde dans la pièce fuyait son regard comme si elle portait la peste.
Le capitaine Whitmore l'attendait, debout derrière son bureau, les mains croisées derrière le dos. À côté de lui, l'inspecteur Marsh, des services de sécurité intérieure, tenait un dossier mince mais suffisant pour la condamner.
« Mademoiselle Hartley, dit Whitmore, la voix neutre comme un rapport météo. Vous avez été vue hier soir au Black Swan, un établissement connu pour être fréquenté par des sympathisants allemands. »
Evelyn garda le menton haut. « Je cherchais des informations. »
« Vous cherchiez des informations », répéta Marsh, ricanant presque. « Dans un pub où l'on sert du schnaps à des hommes qui espèrent la chute de l'Empire britannique ? Et vous avez été vue en conversation avec Hugo Brandt, fiché comme agent de liaison ennemi. »
Elle pouvait mentir, mais son entraînement lui avait appris que les meilleurs mensonges contenaient une vérité partielle. « Brandt m'a approchée. Il cherchait à recruter une personne ayant accès aux décryptages. J'ai joué le jeu pour soutirer des informations. »
Marsh ouvrit le dossier. « Vous avez soutiré des informations, ou vous en avez fourni ? Parce que trois transmissions chiffrées ont quitté cette bâtisse dans les vingt-quatre heures suivant votre conversation avec Brandt. »
Le sang d'Evelyn se figea. Ce n'était pas possible. Elle n'avait rien envoyé, rien trahi.
Whitmore soupira, visiblement embarrassé. « Mademoiselle Hartley, je vous suspends à titre temporaire, le temps que l'enquête interne fasse la lumière sur cette affaire. Vous rendez votre badge et vos codes immédiatement. »
Elle voulut protester, mais vit la main presque imperceptible de Whitmore qui lui indiquait de se taire. Le vieil homme avait été l'un des rares à ne pas la condamner d'avance — peut-être avait-il reçu des instructions.
« Je comprends, capitaine. »
Sa main trembla lorsqu'elle posa son badge sur le bureau. Trois ans de travail, de nuits blanches à décrypter les messages ennemis, réduits à un geste.
Elle était dans le couloir, la pluie ruisselant le long des fenêtres, quand une porte s'ouvrit. Ashworth sortit de son bureau, le visage fermé, la mâchoire crispée. Il ne la regarda même pas.
« Ashworth, il faut que je vous explique— »
« Pas ici. » Sa voix était coupante. Il jeta un regard aux deux gardes postés au bout du couloir. « Suivez-moi dans les archives. Vous avez dix minutes pour récupérer vos affaires personnelles. »
Elle le suivit dans l'escalier en colimaçon qui menait aux sous-sols, là où dormaient des décennies de rapports oubliés. Il n'ouvrit la bouche qu'une fois la lourde porte métallique refermée derrière eux.
« Qu'est-ce que vous foutiez au Black Swan ? »
La colère dans sa voix était réelle, mais Evelyn y décelait autre chose — une inquiétude qu'il n'osait pas exprimer.
« La femme de ménage. Celle qui connaît mon nom. Je l'ai suivie. »
Ashworth ferma les yeux, compta jusqu'à trois en silence. « Vous avez suivi une agent ennemie jusqu'à une planque de sympathisants allemands, sans protection, en sachant que le réseau vous a identifiée ? »
« Elle était la seule piste que j'avais. Vous étiez à cette église avec des minutes devant vous, et moi je n'avais que des questions sans réponse. »
Le silence s'installa entre eux, chargé de reproches et d'une autre tension qu'elle refusait de nommer.
« Quelqu'un vous a piégée », dit enfin Ashworth. « Les transmissions qui ont quitté cette bâtisse venaient d'un poste du deuxième étage. Vous n'avez jamais eu accès à celui-là. »
Evelyn sentit un poids quitter ses épaules. « Vous le savez ? »
« Je l'ai vérifié à midi. Le rapport de Marsh mentionnait l'heure — 19h43. Vous étiez encore au pub à ce moment-là, d'après le témoignage du barman qu'il a joint au dossier. Il l'a fait exprès, pour innocenter quelqu'un de précis. »
« Quelqu'un qui sait que je suis allée au Black Swan. »
« Quelqu'un qui vous surveille depuis plus longtemps que nous ne le pensions. Quelqu'un qui voulait vous écarter du jeu. »
Ashworth s'approcha, et pour la première fois, elle vit la fatigue creuser son visage. Il n'avait pas dormi depuis trois jours.
« Les choses ont bougé à St. Dunstan, dit-il à voix basse. Personne n'est venu au rendez-vous. Mais j'ai trouvé ceci. » Il sortit de sa poche intérieure une carte postale froissée, représentant une église de campagne. Au dos, une écriture fine tracée à l'encre noire : *« Le rossignol chante faux quand on l'écoute trop près. »*
« Le courrier savait que ce serait un piège. Il a répondu en nous prévenant qu'il nous voit. »
Evelyn retourna la carte dans ses mains. Le timbre était oblitéré d'un tampon de la poste de Greenwich — matin même.
« Il poste ses messages. Il ne les fait pas livrer à la main. »
Ashworth hocha la tête. « Cela signifie qu'il est soit trop haut placé pour se déplacer, soit physiquement incapable de le faire. » Il hésita, comme s'il pesait le poids de ses prochaines paroles. « Vous vous souvenez de ce que je vous ai dit sur sir Reginald ? Sa goutte l'a cloué dans son fauteuil depuis trois mois. Mais les domestiques disent qu'il reçoit beaucoup de courrier. »
« Vous pensez que Whitfield est le courrier ? »
« Je pense que Whitfield est le seul que nous connaissons qui ne peut pas être venu à St. Dunstan parce qu'il est physiquement incapable de marcher jusqu'à l'autel. C'est l'excuse parfaite. »
Le puzzle s'assemblait dans l'esprit d'Evelyn, mais il manquait encore des pièces. « Et le brooch ? Vous m'aviez dit de le brûler si vous ne reveniez pas. »
Ashworth baissa la voix. « Ce brooch appartenait à Elisabeth Fenmore. Mais j'ai vérifié les archives — elle l'a acheté chez un joaillier de Bond Street en 1913. Le joaillier s'appelle Gustav Mahler. Un Autrichien. »
Evelyn sentit son sang se glacer. « Mahler. Comme dans *Horloger*. »
« Le joaillier a fermé boutique en 1915 et est retourné à Vienne. Mais il a laissé un associé à Londres. Un homme qui répare les montres au sous-sol d'une boutique de thé à Mayfair. »
Elle comprit où il voulait en venir. « Vous voulez que j'y aille. »
« Je veux que vous continuiez l'enquête de votre côté. Officiellement, vous êtes suspendue — parfait. Personne ne vous surveillera plus. Utilisez cela. Allez voir l'associé de Mahler. Découvrez qui a fabriqué ce brooch pour Elisabeth, et qui d'autre en possède un. »
« Et vous ? »
« Je reste ici, je joue le loyal serviteur, je surveille Whitfield et les autres. Quand vous aurez quelque chose, vous me le ferez parvenir par le canal habituel. »
« Le canal habituel ? Il n'y a plus de canal. J'ai rendu mes codes. »
Ashworth sortit un petit médaillon de sa poche — un cadran de montre, gravé d'une rose. « J'ai gardé ceci de mon temps en Belgique. Une montre qui ne tourne pas, avec un mécanisme spécial. Envoyez-la au laboureur de la rue du Chêne avec un message à l'intérieur. Il saura me la faire parvenir. »
Evelyn prit le médaillon entre ses doigts. Le métal était encore chaud de sa main.
« Pourquoi faites-vous cela ? Vous risquez votre poste, votre carrière. Tout cela pour une linguiste suspendue que tout le monde soupçonne. »
« Parce que je sais que vous n'avez rien trahi, Evelyn. » Son regard plongea dans le sien, et pour une seconde, le masque tomba. « Et parce que si je me trompe sur vous, alors je me suis trompé sur tout le reste. »
Il se détourna avant qu'elle puisse répondre, ouvrant la porte métallique. « Dix minutes sont écoulées. Récupérez vos affaires et sortez par l'entrée des fournisseurs. Si quelqu'un vous voit partir par la grande porte, vous êtes morte. »
Elle sortit dans la pluie, le médaillon serré dans sa poche, le froid londonien mordant sa peau. Suspension officielle. Liberté officieuse. Un réseau qui la connaissait de nom, un courrier qui postait ses messages, un joaillier autrichien qui fabriquait des bijoux espions.
Et quelque part, Thomas — son visage flou dans sa mémoire, sa culpabilité de moins en moins certaine.
La pluie cessa soudain, et un pâle soleil perça les nuages. Elle tourna au coin de la rue, vers l'est, vers Mayfair.
En route vers la boutique de thé.
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