La Maison des Chiffres
Lire le chapitre 24: A Turn of the Tide
La pluie cinglait les vitres du poste de commandement quand l’alarme stridente déchira la nuit. Evelyn sursauta, la main crispée sur le transmetteur qu’elle tenait encore. Autour d’elle, les opérateurs de la fausse opération Couronne échangeaient des regards paniqués.
— Que se passe-t-il ? demanda-t-elle à la jeune femme assise en face d’elle.
— Les Allemands ont percé notre leurre, répondit celle-ci, le visage blême. Ils répondent sur une fréquence que nous n’avons jamais utilisée. Comme s’ils savaient.
Evelyn sentit le froid lui glisser dans le dos. Ashworth avait prévu cette éventualité — une fuite était presque inévitable, le faux convoi était trop gros pour passer inaperçu. Mais la rapidité de la riposte allemande suggérait une chose bien plus inquiétante : quelqu’un, chez eux, avait donné le signal.
— Evelyn.
La voix d’Ashworth dans son oreillette la fit sursauter. Il parlait bas, trop bas.
— Écoute-moi. Quelqu’un vient de franchir le périmètre. Une voiture, immatriculation militaire. Whitfield ne l’a pas envoyée.
Elle se leva, le cœur battant.
— Que veux-tu dire ?
— Je veux dire que nous avons été doublés. Sors par la porte arrière. Maintenant.
Mais il était déjà trop tard. La porte du poste s’ouvrit à la volée, et trois hommes en uniforme britannique entrèrent, armes levées. Le plus grand d’entre eux, un homme aux cheveux gris coupés court et au regard d’acier, balaya la pièce de ses yeux avant de se poser sur elle.
— Miss Hartley, dit-il avec un sourire mince. Nous y voilà enfin.
Evelyn chercha une issue, mais les autres opérateurs étaient déjà à terre, les mains sur la nuque. Elle se redressa, refusant de montrer sa peur.
— Qui êtes-vous ?
— Edward. Edward Hartley. Mais vous ne me connaissez pas sous ce nom, n’est-ce pas ?
Le sol sembla se dérober sous ses pieds. Hartley. Le nom de Thomas. Elle avait cru que Thomas était fils unique, ou du moins qu’il n’avait jamais mentionné de frère. Et pourtant…
— Vous mentez, souffla-t-elle.
— Pas du tout. J’étais l’aîné, celui que l’on envoyait à l’étranger pendant que Thomas étudiait ses langues à Oxford. Une vieille histoire de famille. Mon père a toujours préféré le cadet, mais cela m’a rendu service. Personne ne me cherche du côté de la famille Hartley. Sauf vous, apparemment.
Il s’approcha, et Evelyn recula instinctivement jusqu’à heurter le mur. Edward sortit une photographie de sa poche et la lui tendit. Dessus, deux garçons souriaient devant une maison de campagne. Thomas, plus jeune de quelques années, et un autre garçon au visage plus dur, aux mêmes yeux clairs.
— Vous êtes V, murmura-t-elle. C’est vous le commandant V.
— Enfin. La célèbre linguiste comprend vite. C’est un plaisir, vraiment.
Il rempocha la photo, son sourire disparaissant.
— Vous cherchez mon frère. Vous le croyez prisonnier de Mahler, ce vieux trafiquant de thé. Vous n’y êtes pas. C’est moi qui le garde. Mahler n’est qu’un rouage — utile, certes, mais remplaçable. Thomas était ma pièce maîtresse. Il a toujours été doué pour les langues, lui aussi, et il a découvert certaines de mes activités à Rouen. Alors je l’ai fait arrêter, officiellement porté disparu au combat. Personne ne le cherche. Personne, sauf vous.
La rage monta en Evelyn, chaude et aveuglante.
— Vous l’avez torturé.
— Je l’ai interrogé, rectifia Edward. Il y a une différence, même si elle est ténue. Il connaissait des noms, des codes, des contacts. Et il a refusé de parler. C’est un entêté, comme notre père. J’ai essayé les méthodes douces, puis les autres. Rien n’y fait. Il répète ton nom, parfois. Espérant que tu viendrais le sauver. Tu vois, il avait raison.
Evelyn serra les poings, mais deux hommes la saisirent par les bras avant qu’elle ne puisse esquisser un geste. Edward hocha la tête, et ils la poussèrent vers la porte.
— Emmenez-la à l’endroit habituel. Je veux qu’elle voie son fiancé. Cela devrait le décider à coopérer, ne pensez-vous pas ? Et si ce n’est pas le cas, cela nous donnera d’autres cartes à jouer.
Elle fut traînée dans la nuit, jetée sans ménagement dans le coffre d’une voiture. Le trajet dura une éternité, chaque cabot lui rappelant l’absence de Thomas, chaque virage la rapprochant de lui. Quand le coffre s’ouvrit enfin, elle cligna des yeux sous la lumière crue d’une ampoule nue.
Un sous-sol. Des murs de brique humides, une odeur de moisi et de sang séché. Et dans un coin, une silhouette affalée sur une chaise, la tête tombante.
Thomas.
Elle poussa un cri étranglé, mais les hommes la retinrent. Thomas releva la tête, lentement, comme si l’effort était immense. Son visage était méconnaissable : des ecchymoses violacées, une joue tailladée, des yeux enfoncés dans des orbites sombres. Mais ils s’éclairèrent un instant quand ils se posèrent sur elle.
— Evelyn, articula-t-il d’une voix rauque.
Elle lut sur ses lèvres plus qu’elle ne l’entendit. Un mot, faible, presque un souffle.
— Pardon.
Edward entra derrière elle, les mains dans les poches, l’air presque désinvolte.
— Vous voyez, dit-il, je ne mens pas. Il est vivant. Pour l’instant. La question est : combien de temps encore ?
Evelyn regarda le visage brisé de Thomas, et dans ses yeux, elle vit la peur — non pas de mourir, mais de ce qu’il pourrait dire pour que cela cesse.
Elle tourna la tête vers Edward, et sa voix ne trembla pas.
— Vous ne gagnerez pas.
Edward sourit. Lentement. Sûrement.
— Nous verrons, dit-il en se tournant vers son frère. Nous verrons bien.
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