La Maison des Chiffres
Lire le chapitre 27: The Frayed Thread
La fumée âcre lui brûlait encore les poumons quand elle le trouva. Le hangar numéro quatre du port de Rouen sentait le cordite et la mer morte. Les quais étaient encombrés de caisses éventrées et de débris calcinés — les restes de l'explosion qui leur avait sauvé la vie, dix minutes plus tôt.
Ashworth était adossé à une pile de sacs de jute, la main pressée contre son flanc droit. Le sang suintait entre ses doigts, dessinant des rigoles sombres sur son pardessus. Sa pâleur était spectrale à la lueur d'une lampe tempête posée à même le sol.
« Vous êtes blessé. » Elle s'accroupit à côté de lui, les mains déjà en mouvement vers le tissu de sa chemise.
Il écarta sa main d'un geste las. « J'ai vu pire. »
« Ce n'est pas une réponse, Ashworth. Laissez-moi regarder. »
Il secoua la tête, puis fouilla dans la poche intérieure de sa veste d'une main tremblante. Il en sortit une enveloppe froissée, tachée de sang — le sien, ou le sien, impossible à dire. Il la lui tendit. « Tenant compte de la situation à l'instant, cette conversation prévue pour demain… » Il inspira avec difficulté. « Il faut que vous voyiez ceci. Maintenant. »
Evelyn déchira l'enveloppe. Une photographie glissa dans sa paume.
Thomas.
C'était bien lui, mais différent. Emacié, le visage fermé, les yeux cernés comme des orbites creusées. Il était assis devant une table en bois brut, un dossier ouvert sous la main, vêtu d'un uniforme allemand de sous-officier. Au verso, une inscription manuscrite au crayon : *Hartley T. — agent de renseignement recruté, attaché au bureau du colonel Vogt.*
« Cette photographie est dans un dossier allemand saisi à Amiens la semaine dernière, dit Ashworth, la voix rauque. Elle date d'il y a environ deux mois. »
Le sol se déroba. « Deux mois… » Ce n'était pas possible. Thomas avait été prisonnier depuis avant Noël. Torturé. Elle l'avait vu, à l'hôpital, les marques sur son dos, ses mains brisées…
« Pas un prisonnier, elle laissa échapper. Pas à cette date. »
Ashworth ne confirma pas, ne nia pas. Il avait les yeux fixes, cette expression qu'elle connaissait désormais — l'homme qui calcule toujours deux coups d'avance, même quand il saigne.
Elle regarda la photographie encore une fois. Le dossier sous la main de Thomas portait une annotation partielle, presque illisible sur le tirage. Mais il y avait une série de chiffres dans le coin supérieur droit — une classification interne allemande qu'elle avait vu des dizaines de fois dans les fichiers interceptés par Room 40.
« Qu'est-ce que vous savez d'Alistair ? » demanda-t-elle.
Ashworth cligna lentement des yeux. « Le commis disparu. Il a disparu du Bureau des transmissions de l'Amirauté le 3 février — le même jour qu'une rafle allemande à Ostende. Le renseignement naval l'a présumé mort jusqu'à ce soir. »
« Edward a dit qu'il était un agent double actif à Londres. » Elle replia la photographie, la glissa dans sa poche. « Mais ce n'est pas ce que dit le dossier. »
Elle se releva, les jambes flageolantes. Le sang qui battait à ses tempes. Les pièces s'assemblaient avec une précision douloureuse.
« Le commis Alistair n'a jamais disparu, Ashworth. Il a été recruté par V. Ou par quelqu'un au-dessus de V. Regardez. » Elle montra la photographie. « Thomas est assis devant un dossier comportant une classification que je connais par cœur. Elle suit le protocole de chiffrement utilisé uniquement pour les rapports internes du service de renseignement allemand. Pas pour les communications militaires. Pas pour les agents en zone occupée. Pour les agents déjà en place, infiltrés dans les services ennemis. »
Elle fit les cent pas entre les caisses. « Alistair n'a pas disparu. Il est retourné en Allemagne pour recevoir ses nouvelles instructions. Sa désertion nous a semblé être une anomalie — un commis effrayé qui fuit son poste. Le dossier allemand des agents à Londres aurait mis des mois à mentionner un transfuge sans importance. Mais lui, il était important. Il était un rouage. »
Ashworth tenta de se redresser, grimaca, y renonça. « Vous êtes en train de dire que le sixième homme n'est pas à Londres. »
« Il n'y est plus. » Elle s'accroupit devant lui, posa une main sur son bras. « Edward nous a dit qu'Alistair était actif à Londres. C'était un mensonge. C'est une piste que V a semée pour nous occuper pendant qu'Alistair accomplissait sa mission réelle — un transfert de protocole. Une purge des archives. Que sais-je. »
« Comment le savez-vous ? »
« Parce que le dossier photographié sur la table de Thomas comporte un cachet de date que la lumière révèle si l'on incline le papier. J'ai vu ce procédé dans les archives de Room 40. La date est le 9 mars. » Elle marqua une pause. « Il y a trois jours. »
Ashworth la regarda intensément. Sa blessure semblait soudain secondaire.
« Trois jours, répéta-t-il. Il était encore en Allemagne il y a trois jours. »
« Et Edward nous a fait croire qu'il était à Londres pour nous précipiter dans sa direction. Nous avons passé la journée à traquer un homme qui n'était pas là où nous le cherchions, pendant qu'Alistair prenait un bateau ou un train vers l'ouest. Il débarquera cette nuit ou demain. Il reprendra sa place au Bureau — il s'y présentera comme un commis qui s'était égaré après une blessure à la tête, ou un voyage confus — et il reprendra son travail d'espion comme si rien ne s'était passé. »
Ashworth ferma les yeux un instant. Elle vit sa mâchoire se serrer. « Nous devons prévenir Londres. »
« Qui, exactement ? » Le ton d'Evelyn était dur. « La section qui croit qu'Alistair est mort ? La section qui croit que je n'ai jamais quitté le sol anglais ? La section qui croit que vous êtes à la tête du réseau de cinq hommes que nous avons démasqués cette semaine ? »
Le silence retomba entre eux. Un rat dérangea des débris dans un coin du hangar.
« Je l'ai vu, dit-elle doucement. Le dossier sur la photographie. Le nom de code en tête de la première page visible. »
Ashworth ouvrit les yeux.
« Qu'est-ce qu'il y avait ? »
Elle sortit la photographie de sa poche et la tint devant la lampe tempête, inclinée pour capturer la lumière rasante. L'encre du cachet révéla une ombre supplémentaire — un paraphe en dessous de la date, que l'œil nu ne pouvait pas déchiffrer sur la reproduction. Mais juste au-dessus, en en-tête, une série de caractères presque effacés par le pli de la photographie.
« *Finkenstahl* », dit-elle. « Le nom de code du supérieur d'Alistair. »
Ashworth se figea. « Le roitelet. » Finches. *Fink.*
« Ce n'est pas une coïncidence, murmura-t-elle. Finch. L'agent double qui a trahi Edward. C'est lui qui a noyauté l'organisation d'Edward. Il était en réalité un agent allemand plus important que le rôle qu'il jouait auprès de nous. »
Elle plia la photographie et la remit dans sa poche. « Alistair ne voyage pas seul. Il revient avec des instructions de *Finkenstahl* — du roitelet — le vrai nom qu'Edward ne nous a jamais donné. Nous avons poursuivi des ombres, Ashworth. Pendant que nous cherchions un sixième homme à Londres, on nous préparait une trahison d'une ampleur que nous n'avons même pas imaginée. »
Au loin, une sirène de bateau déchira la nuit. Ashworth la regarda, le visage blême mais les yeux étrangement lumineux — cet éclat qu'elle avait appris à reconnaître comme la certitude, aussi improbable fût-elle.
« Il faut rentrer à Londres », dit-il.
« Nous avons besoin d'une preuve pour lever la couverture d'Alistair sans révéler ma présence à Rouen. »
« Nous avons la photographie. Et nous avons Thomas. »
Evelyn resta immobile, la main sur la poche où reposait la photographie. Thomas avait été assis devant le dossier d'Alistair — délibérément placé devant lui, ou involontairement ? Était-ce un hasard s'il avait eu accès à ce document ? Quelque chose dans son esprit s'accrochait à une chaîne de coïncidences trop commode.
« Alors », dit Ashworth, un pli amer au coin des lèvres, « nous allons devoir demander à votre fiancé de se souvenir de ce qu'il a vu exactement dans cette pièce. »
Il n'y avait aucune joie dans sa voix.
Evelyn regarda la flamme danser dans la lampe tempête et songea à l'hôpital de Londres, au visage méconnaissable de Thomas, à ses murmures de "Songbird". Elle n'avait pas peur de lui poser la question. Elle avait peur de la réponse.
« Il nous faudra un transport », dit-elle en se levant. « Et un médecin. Vous saignez plus que vous ne le prétendez. »
Il tenta un sourire — un effort pâle et pas convaincant. « Je tiendrai jusqu'à Douvres. »
« Vous tiendrez jusqu'à ce que j'aie des réponses », corrigea-t-elle. Puis elle tendit la main et l'aida à se redresser, le flanc du blessé contre son épaule, marchant vers la lumière crépusculaire qui filtrait par l'entrée du hangar — et vers le prochain mensonge.
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