La Maison des Chiffres
Lire le chapitre 29: A Broken Heart
La pluie de Rouen martelait les carreaux de la salle commune, un rythme obstiné qui semblait vouloir noyer le monde entier. Evelyn ne l'entendait plus. Elle était assise sur une chaise de bois près de la fenêtre, les mains croisées sur les genoux, et regardait le lit où Ashworth reposait, le torse bandé sous la chemise ouverte qu'on lui avait laissée.
— Vous devriez dormir, murmura-t-elle sans le regarder.
— Vous devriez arrêter de me surveiller comme si j'allais m'envoler.
Sa voix portait une nuance d'amusement qu'elle connaissait trop bien désormais. Evelyn tourna les yeux vers lui. Il était pâle, des cernes violacés sous les prunelles grises, mais il souriait — un sourire fatigué, lumineux malgré tout.
— Vous êtes blessé, Ashworth. Sérieusement blessé.
— Le médecin a dit que la balle avait manqué l'artère de peu. J'ai eu de la chance.
— La chance n'a rien à voir là-dedans. Vous vous êtes jeté devant moi.
Il ne répondit pas tout de suite. Il tourna la tête sur l'oreiller pour la regarder vraiment, et Evelyn sentit le poids de ce regard lui labourer le ventre.
— J'ai fait ce que vous auriez fait pour moi, dit-il enfin. Sans réfléchir. C'est tout.
Elle ne sut pas quoi répondre. Elle se leva, fit quelques pas, s'arrêta devant la table où traînait une carte de la région étalée en désordre. Des marques de crayon signalaient leurs allées et venues, la fausse colonne de camions, le point où Edward avait surgi avec ses hommes.
— Thomas doit subir l'opération demain matin, dit-elle pour changer de sujet. Le chirugnien anglais est arrivé de Londres cette nuit.
— Vous lui avez parlé ?
— Brièvement. Il a dit qu'il voulait prouver sa loyauté, qu'il était prêt à risquer sa main pour qu'on le croie.
Ashworth resta silencieux un moment. Quand il parla, ce fut d'une voix basse et posée :
— Qu'est-ce que vous en pensez, Evelyn ?
C'était la première fois qu'il l'appelait par son prénom sans cérémonie, sans contexte officiel. Elle se retourna, mais il avait détourné le regard vers le plafond.
— Je pense, répondit-elle lentement, qu'un homme pris entre deux frères ne sait plus où sont les lignes. Edward est son aîné, son modèle. Thomas lui a désobéi en rejoignant le renseignement, puis il a essayé de le trahir en suivant sa propre justice. Peut-être que la chirurgie est sa seule manière de trancher enfin la corde.
— Vous croyez qu'il est sincère ?
Evelyn ferma les yeux. L'image de Thomas dans cette cave, le visage tuméfié, les mains effroyablement mutilées — elles lui revenaient sans cesse, la nuit, entre deux sursauts de sommeil.
— Je crois qu'il aime cette guerre encore moins que moi, dit-elle. Mais je ne sais plus si son amour pour autre chose me suffit.
Le silence s'étira. Ashworth ne força pas la confidence. Il comprenait cela, elle l'avait appris de lui — l'art d'attendre que les mots viennent d'eux-mêmes.
— Le rapport de Rouen est arrivé ce matin, reprit-il en changeant de ton. Sur Lady Fenmore.
Evelyn se raidit.
— Et ?
— Officiellement, elle est morte. Son corps aurait été retrouvé dans une maison près de la rivière, à deux jours de marche. Un accident, dit le rapport. Une chute dans les escaliers.
— Mais ?
— Le cercueil était vide si l'on en croit le témoignage d'un fossoyeur déconcerté d'enterrer une boîte si légère. Et l'officier britannique qui a signé la constatation de décès est un certain Major Whitcombe — un nom qui apparaît deux fois dans nos registres de correspondance avec Berlin, sous des prétextes qui n'ont jamais été élucidés.
Evelyn s'assit sur le bord de son lit, soudain épuisée.
— Donc elle est vivante, dit-elle. Quelque part. Avec le nom de code Finkenstahl, et un corps qui n'est pas celui que nous cherchons.
— Peut-être. Ou peut-être qu'on essaie de nous faire croire qu'elle est morte pour que nous la cherchions moins.
— Ça ne marchera pas.
Ashworth esquissa ce sourire en coin qu'il réservait aux moments de guerre.
— Non, ça ne marchera pas, parce que vous êtes là.
Evelyn sursauta presque. La phrase était simple, mais la manière dont il la dit — comme une évidence, comme une carte posée sur la table — lui fit battre le cœur plus vite qu'elle ne voulut l'admettre.
— Je suis là parce qu'il faut finir ce que nous avons commencé, répondit-elle, la voix plus ferme qu'elle ne l'aurait cru possible.
— C'est faux, dit-il doucement, et elle se sentit démasquée. Vous êtes là parce que vous ne savez pas partir. Pas à cause de Thomas, pas à cause du devoir. Vous restez parce que vous ne pouvez pas abandonner — et c'est la même raison qui me fait tenir debout malgré la douleur.
Elle ne soutint pas son regard. La pluie redoubla contre la vitre, et dans le corridor, un pas pressé traversa l'hôpital en écho.
— Demain, dit-elle, quand Thomas sera en salle, je veux voir les documents retrouvés à la maison de Lady Fenmore. Tous.
— J'ai ordonné qu'on les garde sous scellés. Vous pourrez les examiner.
— Merci.
Un silence de transition. Ashworth tenta de se redresser, grimaça, retomba sur l'oreiller. Evelyn fut debout avant de réfléchir, les mains tendues pour le soutenir.
— Restez allongé, bon sang.
— Je suis désolé, dit-il entre deux respirations hachées. C'est difficile de rester immobile quand on a l'habitude de courir.
Elle le dévisagea, les yeux soudain brillants. Il leva la main, du bout des doigts écarta une mèche de cheveux sombres de son front.
— Ne pleurez pas, Evelyn.
— Je ne pleure pas. C'est la fatigue.
— Bien sûr.
Elle lui prit la main, la serra un instant, puis la posa contre la couverture.
— Vous avez besoin de repos. Je vais vérifier que Thomas est prêt pour demain.
Il ne la retint pas, mais quelque chose dans son regard lui fit comprendre qu'il aurait voulu le faire. Elle sortit dans le couloir, le cœur en désordre, les jambes lourdes.
La chambre de Thomas était à deux portes plus loin. Elle frappa avant d'entrer — un réflexe qui n'avait rien à voir avec leur intimité passée, mais tout à voir avec les frontières qu'elle érigeait désormais.
Il était assis contre l'oreiller, la main gauche bandée jusqu'au poignet, la droite posée sur une Bible que l'aumônier avait dû laisser. Son visage portait encore les traces de la cave : coupures cicatrisées, ecchymoses jaunissantes, une fatigue profonde gravée dans les paupières.
— Vous êtes venue, dit-il sans surprise. Je commençais à me demander si vous le feriez.
— Ashworth se remet. Il faudra penser à le soigner avant de reprendre la route.
— Il a du courage. Plus que je n'en ai eu.
— Vous allez au bloc demain, Thomas. C'est un acte de courage que beaucoup comprendraient mal.
Il rit, un rire sans joie qui lui fit mal.
— Une mutilation volontaire pour prouver une loyauté qu'on ne devrait pas avoir à prouver. C'est notre guerre à nous, Evelyn. Elle ne se gagne pas dans les tranchées, mais dans des pièces où l'on choisit qui souffre pour qui.
Elle s'approcha du lit. Elle voulait quelque chose — des mots, une vérité, autre chose que les mensonges qu'il avait tissés entre eux pendant des années. Mais elle savait qu'elle n'obtiendrait pas tout ce soir.
— À votre retour de la salle d'opération, dit-elle, je vous raconterai tout ce que j'ai vu et fait depuis Rouen. Vous déciderez ensuite ce que vous voulez en croire.
Il hocha la tête, reconnaissant du répit.
— Vous êtes plus dure que vous ne le paraissiez, dit-il sans reproche.
— La guerre me rend dure, Thomas. Elle rend tout le monde dur.
Elle sortit avant qu'il ne réponde, et la porte se referma sur la pâle lumière de la lampe.
Le soir venu, Ashworth avait obtenu d'un médecin récalcitrant l'autorisation de quitter sa chambre pour une heure, à condition qu'il se déplace dans un fauteuil roulant poussé par une infirmière. Evelyn le retrouva au réfectoire, installé près d'un feu de cheminée, un verre d'eau chaude entre les mains.
— C'est la plus romantique des invitations que j'aie jamais reçues, plaisanta-t-elle en s'asseyant en face de lui.
— La guerre bouleverse les usages. C'est une alliée.
Un plateau de pain, de fromage et de pommes avait été posé entre eux. Evelyn coupa une tranche, la lui tendit, garda une autre pour elle-même. Ils mangèrent en silence quelques minutes, écoutant le crépitement du feu et les bruits lointains de l'hôpital.
— Je pensais à ce que vous m'avez dit, reprit Evelyn lentement. Que je restais parce que je ne savais pas partir.
— Je vous ai dit ça.
— Oui. Et j'étudiais la question. Peut-être que c'est vrai — peut-être que je suis trop têtue pour lâcher un fil que j'ai commencé à tirer. Mais il y a autre chose.
Il attendit, offrant ce silence attentif qu'elle avait appris à reconnaître.
— Thomas m'a trahie par omission autant que par action, dit-elle. Il a caché des choses, il a poursuivi sa mission en solitaire, il a cru qu'il pouvait m'épargner en me laissant dans l'ignorance. Je ne peux pas lui pardonner ça — pas encore.
— Et moi ?
Elle releva les yeux. Il la regardait avec cette intensité calme qu'elle redoutait autant qu'elle espérait.
— Vous ne m'avez jamais rien promis, Ashworth. Vous avez été honnête, parfois brutalement. Vous ne m'avez pas raconté de mensonges pour me protéger de la vérité.
— J'ai des défauts. Beaucoup. Mais je ne vous mens pas, Evelyn.
Elle détourna les yeux vers le feu.
— Je sais.
Il posa son verre. Un geste discret, mais elle perçut le déplacement d'air quand sa main s'approcha de la sienne. Il ne la toucha pas — il la laissa à un pouce de distance, juste assez pour qu'elle décide.
— Quand cette guerre sera finie, dit-il d'une voix basse, je ne sais pas qui nous serons devenus, ni si Londres aura encore un sens pour nous. Mais je sais que je préfère cette incertitude à une certitude froide, seule.
Evelyn sentit le battement de son cœur dans la gorge. Elle retourna sa main, paume ouverte, et la posa contre la sienne.
— Moi aussi.
Ils restèrent ainsi un long moment, les doigts entrelacés sous le regard du feu. La pluie s'était calmée dehors, remplacée par une brume humide qui enveloppait Rouen dans un coton gris. Demain, Thomas ouvrirait sa main au bistouri. Edward était encore quelque part, avec sa violence et ses secrets. Lady Fenmore — ou ce qui en restait — continuait de tirer les ficelles depuis des ombres inconnues. Et au milieu de tout cela, deux personnes fatiguées tenaient leurs mains liées entre pain et pommes, dans un réfectoire d'hôpital.
— Evelyn, dit Ashworth.
— Oui ?
— Il faut que je vous dise quelque chose, avant que je n'oublie.
Il tira de sa poche un fragment de papier froissé, taché de sang séché, qu'il posa sur la table entre eux. Elle reconnut aussitôt sa lettre de démission, déchirée, le texte à moitié effacé par la poussière de Rouen.
— Je n'ai pas pu m'en séparer, dit-il simplement. C'est un peu honteux, mais c'est vrai.
Elle prit le papier, le déplia avec précaution. Le contact du tissu séché et des lettres — *je, soussignée, Evelyn Hartley...* — lui serra la poitrine comme un étau.
— J'avais choisi de partir, murmura-t-elle. J'avais tout résigné. Et vous avez utilisé ma démission comme une compresse pour une blessure.
— C'était le seul moyen de vous garder avec moi.
Elle le regarda, et quelque chose se brisa — pas violemment, mais avec une netteté singulière, comme la glace qui cède sur une rivière au printemps. Elle rit, un rire sans joie mais pas sans affection.
— Vous êtes un imbécile, Ashworth.
— Je sais.
Elle garda le papier dans sa main, le plia, le glissa dans la poche de sa veste, contre son cœur.
— Quand cette guerre sera finie, dit-elle doucement, je vous rendrai cette lettre. En entier. Peut-être que ce sera ma manière de vous dire que je n'ai plus besoin de partir — puisque vous êtes la raison pour laquelle je suis restée.
Il inclina la tête, un sourire remontant au coin des lèvres.
— C'est la plus belle promesse que j'ai jamais entendue, Evelyn.
— Ne vous y habituez pas. Je suis encore têtue, rancunière et fort attachée à mes propres idées.
— J'ai toutes les raisons de croire que cela nous permettra de survivre.
Elle leva son verre d'eau, il fit de même, et ils trinquèrent sans vin, au son de la pluie qui recommençait à tomber sur Rouen.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.