La Malédiction des Marées
Lire le chapitre 13: The Phantom Ship
La brume n’était pas un phénomène naturel. Elle rampait le long des dalles fissurées de la chapelle comme une créature vivante, épaisse et saline, et elle formait un cercle parfait autour du sarcophage. Isabelle frottait ses bras nus, mais le froid qui montait de cette humidité ne venait pas de l’air — il venait de la pierre.
Yann était à genoux près de la porte, son épaule bandée avec un morceau de sa chemise. Il tendit la main vers elle, mais il ne dit rien. Son visage, dans cette lumière de lune fantomatique filtrant par les vitraux brisés, était un masque de prudence.
« Tu l’entends ? » murmura-t-elle.
Il pencha la tête. Une seconde passa. Deux. Puis son front se plissa. « Je n’entends rien. »
Mais elle. Elle entendait une voix de femme, douce et claire, qui traversait le mur de brouillard comme une cloche sous-marine. « Isabelle… »
Ce n’était pas un appel. C’était une convocation.
Elle fit un pas vers la brèche de la muraille où la lune se découpait en argent liquide, et c’est là qu’elle vit le navire.
Un trois-mâts barque glissait vers l’île, hors de la brume, ses voiles gonflées par un vent qui n’existait pas. Les cordages, pourtant, semblaient tendus de vieux chanvre grisâtre. Le bois de sa coque était sombre comme du sang séché, luisant d’humidité. Pas une lumière à bord. Pas un matelot visible.
Et pourtant il fendait l’eau sans bruit, sans sillage.
« Yann, » souffla-t-elle en reculant. « Il y a… un bateau. »
Il la rejoignit, jeta un regard par la brèche, puis son visage se vida de toute couleur. « Ce n’est pas possible. »
« Quoi ? »
« Ce bateau. » Il saisit le bras d’Isabelle d’une poigne dure, l’attirant contre la pierre sombre. « Je l’ai vu dans les carnets de mon grand-père. C’est la *Sirena*, commandée par un capitaine Le Goff. Disparue en dix-sept cent douze avec tout son équipage. »
Le navire approchait de la grève, mais il ne ralentit pas, ne jeta pas d’ancre. Il s’arrêta net, à dix mètres du rivage, comme si la mer elle-même le tenait immobile. La brume s’ouvrit en deux pour laisser passer une silhouette.
Une femme.
Elle descendait une passerelle qui n’existait pas une seconde plus tôt. Une robe blanche, trempée jusqu’aux genoux, collée à ses membres comme une seconde peau. Ses cheveux noirs humides pendaient en cordes désordonnées. Mais son visage… était presque intact, pâle comme la nacre, et ses yeux étaient deux trous d’encre profonde qui semblaient regarder à travers Isabelle.
« Mon Dieu, » murmura Isabelle.
« Ne regarde pas, » ordonna Yann, mais il était trop tard.
La femme s’arrêta sur la grève, à quelques mètres d’eux. Elle ouvrit la bouche, et la voix qui sortit n’était pas celle d’une créature — c’était celle d’une femme, terrifiée, infiniment humaine.
« Il t’a appelée. Le caveau t’a montrée. Mais tu ne comprends pas encore. »
Isabelle força ses jambes à bouger, mais elles étaient lourdes comme de la fonte. « Qui es-tu ? »
« Je suis ce qui reste de celle qui a commencé. Aliénor fut la mienne. Yvonne fut la dernière. » Elle fit un pas de plus. Le sable ne se mouillait pas sous ses pieds nus. « Mais toi, tu es la première des deux sangs. Tu portes la dette et la lumière. Le prochain cycle est le dernier. »
« Le… prochain cycle ? » répéta Isabelle, la bouche sèche.
La femme leva une main. Ses doigts étaient trop longs, trop blancs, les ongles cassés comme ceux d’une noyée. Elle montra la lune, pleine et blanche dans le ciel. « Elle a faim. Elle a compté les jours. Quand elle sera ronde encore, la mer prendra ce que tu aimes — ou ce que tu es. »
Yann s’interposa, le torse large entre Isabelle et la vision. « Elle ne montera pas sur ton bateau. Elle ne mourra pas comme les autres. »
La femme sourit — et ce sourire était presque tendre. « Personne ne lui demande de mourir, marin. On lui demande de payer. Et si elle ne le fait pas d’ici la prochaine lune pleine, la mer prendra tout. Le château. Les vivants. Cette île elle-même, lavée jusque dans sa pierre. »
Elle tourna son visage vers Isabelle — et dans ses yeux, pour une fraction de seconde, Isabelle vit non pas le vide, mais une femme qui avait aimé, qui avait espéré, et qui avait été dévorée par une promesse plus ancienne que sa chair.
« Ma fille, » dit-elle doucement. « Tu as huit jours. »
Puis la passerelle se replia, le navire glissa en arrière vers l’eau sans effort, et la femme monta sur le pont avant de se fondre dans le brouillard. Le navire entier sembla se résorber dans la brume — un frisson de voile, une ombre, puis plus rien.
Le silence retomba, lourd comme une couverture mouillée.
Yann se tourna vers Isabelle. Ses mains tremblaient sur ses épaules, mais sa voix resta ferme. « Ce n’était pas Yvonne. C’était plus ancien. On doit partir maintenant. Quand la marée remonte, on trouvera un chemin. »
Isabelle ne répondit pas. Elle tira de sa poche le médaillon — celui qui avait craqué depuis le menton jusqu’à la poitrine du portrait. La fissure s’était étendue encore : elle rejoignait maintenant le cœur dessiné.
« Elle m’a dit huit jours, » souffla-t-elle. « Mais ce médaillon, il raconte une autre histoire. Regarde. »
Elle ouvrit la coquille d’argent et lui montra le portrait — pas le sien, avait-elle cru, mais les traits de toutes les femmes de sa lignée, confondus en une seule image. Sous la miniature, une inscription gravée en lettres minuscules qu’elle n’avait pas remarquée jusque-là :
*« La dette se paie par le sang ou par le choix. »*
Yann examina l’inscription, puis leva les yeux vers la mer désormais calme. « Qu’est-ce que ça veut dire ? »
Isabelle referma le médaillon. Son pouce caressa la fissure, chaude contre son doigt, comme si la chose était vivante.
« Ça veut dire que je n’ai peut-être pas à mourir. Mais quelqu’un doit choisir. Et ce quelqu’un, Yann… » Elle releva la tête. « Ça ne sera pas toi. »
Il ouvrit la bouche pour protester, mais elle posa une main sur sa poitrine — là où battait son cœur, rapide, chaud, terriblement réel sous la toile de coton.
« Laisse-moi comprendre, d’abord. » Sa voix était étrangement calme. « Le sang, c’est la mort. Le choix, c’est autre chose. Et si le choix était celui que ma mère a fait ? Si elle n’est pas partie parce qu’elle avait peur — mais parce qu’elle savait ? »
Elle regarda l’étendue noire et lisse de la mer de la nuit, l’île déserte, le chapiteau brisé qui s’effondrait derrière eux. La lune se découpa un instant derrière un nuage, ronde et indifférente.
« Huit jours, » répéta-t-elle. « Et je t’ai promis de revenir au château avant de faire quoi que ce soit. Cette promesse, je la tiendrai. »
Elle ne dit pas ce qu’elle ferait après.
Mais dans sa main, le médaillon crépita — un petit bruit sec, une nouvelle fissure, qui montait cette fois du cœur vers le front du portrait. Et elle comprit que la marge se refermait plus vite qu’on ne le lui avaient dit.
La prochaine pleine lune ne serait pas une option. Ce serait une échéance.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.