La Malédiction des Marées
Lire le chapitre 14: The Return
Le brouillard se dissipa avec l'aube, comme s'il n'avait jamais existé. La chapelle en ruine baignait dans une lumière grise et laiteuse, et l'océan, enfin calmé, roulait des vagues paresseuses contre les falaises de l'Île du Moine.
Isabelle était assise adossée au sarcophage, les genoux ramenés contre sa poitrine, le médaillon d'Yvonne serré dans sa main. Le portrait sur l'ivoire — son portrait — portait désormais une fissure qui lui barrait le front comme une cicatrice. Elle compta les jours dans sa tête. Cinq, peut-être six avant la prochaine pleine lune. Pas huit. Jamais huit.
Yann dormait en travers de l'autel brisé, son visage creusé par la fatigue, sa main droite toujours posée sur le pommeau de son couteau. Il avait promis de la ramener vivante. Elle n'avait pas osé lui dire que sa promesse ne suffirait pas.
Un bruit. Lointain d'abord, puis plus proche — le battement régulier d'un moteur diesel.
Isabelle se leva d'un bond et courut vers la brèche dans le mur de la chapelle. Au large, un canot de la SNSM fendait les vagues, orange vif contre le gris de la mer. Derrière lui, la jetée de Kerlouan émergeait de la brume.
« Yann ! »
Il se réveilla en sursaut, la main sur son couteau, les yeux fous une seconde avant de comprendre. Il la rejoignit, cligna des yeux vers le canot.
« Le garde-côte. La mère de Tanguy travaille à la station. » Il passa une main sur son visage. « J'avais laissé un message au cas où. »
— Tu avais prévu d'être secouru, dit Isabelle. Même après m'avoir dit qu'on ne partirait pas.
Yann détourna le regard. « J'avais prévu qu'on survive. C'est différent. »
Ils n'échangèrent pas un mot de plus pendant que le canot approchait. Deux sauveteurs les hissèrent à bord sans poser de questions — ils avaient vu assez de naufragés pour savoir que les questions attendraient. Isabelle garda le médaillon contre sa poitrine pendant toute la traversée, et le paysage de la côte bretonne qui défilait lui sembla celui d'un monde qu'elle ne reconnaissait plus.
Le château l'attendait au sommet de la falaise, sombre et massif contre le ciel pâle. En montant la route de terre qui menait au portail, Isabelle vit que la fenêtre de la chambre de sa mère était ouverte. Rideau blanc qui claque. Aucune silhouette.
Le mot l'attendait sur la grande table de la cuisine, posé à côté de la théière en fonte que sa mère utilisait depuis toujours, l'odeur de bergamote froide encore suspendue dans l'air.
Isabelle.
Je ne peux pas rester pour te regarder faire ce que je n'ai pas osé faire. Tu es comme elle. Comme Yvonne. Comme toutes celles qui ont cru pouvoir déchiffrer le marché sans en payer le prix.
Je t'ai menti. Pas sur l'amour que je te porte — jamais sur ça. Mais je t'ai laissé croire que les femmes de cette famille mouraient toutes, et que celles qui survivaient étaient des lâches. C'est faux. Certaines ont choisi de disparaître au lieu de mourir. Certaines ont choisi de protéger ce qu'elles aimaient plutôt que de le condamner par leur présence.
Ta tante Anne n'est pas morte en mer. C'est ce que nous avons raconté. Elle vit à Québec. Elle s'appelle maintenant Anne Morel et elle correspond encore avec Yvonne — des lettres que j'ai brûlées par lâcheté, croyant protéger l'ordre des choses.
Yvonne n'est pas morte en essayant de briser le malédiction. Elle est morte après l'avoir comprise. La grotte n'exige pas la mort de celles qui la traversent. Elle exige ce que tu aimes. Et si tu n'as rien ou personne à donner, elle te prend toi-même.
Anne sait. Anne a compris quelque chose que je n'ai jamais compris. Trouve-la.
Je t'aime de tout ce qui me reste.
Claire.
Isabelle relut la lettre deux fois. Le papier tremblait. Pas ses mains — non, ses mains étaient parfaitement stables. C'était le sol qui semblait bouger sous elle, ou quelque chose en elle qui refusait de se tenir tranquille.
Anne vivante. Anne au Québec. Une tante que toute la famille disait morte, noyée un soir de pleine lune dans les années quatre-vingt.
Yann lisait par-dessus son épaule, silencieux. Quand elle baissa la lettre, il dit simplement : « Ta mère t'a menti toute ta vie. Pourquoi croire ce qu'elle écrit maintenant ? »
— Parce que ça explique tout. Pourquoi elle est partie sans me regarder en face. Pourquoi elle n'a jamais parlé de sa sœur. Pourquoi le médaillon d'Yvonne contenait mon portrait et pas le sien. » Isabelle replia la lettre avec soin. « Yvonne savait ce qu'elle faisait. Elle est entrée dans la grotte en connaissant le prix. Elle a choisi.
— Elle est morte quand même.
— Oui. Mais elle est morte en sachant. Peut-être que c'est ce que la malédiction ne veut pas que nous ayons. La connaissance. » Elle passa une main sur la fissure de son médaillon. « Ma mère a disparu pour me protéger. Anne a disparu pour se protéger. Yvonne a disparu pour protéger la famille d'elle-même. Toutes ont fait un choix. Et la malédiction dit que le prix se paie par le sang ou par le choix. »
Yann resta silencieux un long moment. Puis il dit, lentement : « Alors le choix est une monnaie. On peut payer avec autre chose que la mort.
— C'est ce que je pense.
— Quelqu'un doit choisir quoi ?
Isabelle leva les yeux vers la fissure du plafond, là où la tempête de la nuit avait arraché une tuile et laissé entrer la lumière. La poussière tourbillonnait dans le rai de soleil, dansante et vivante.
— Je crois que la malédiction veut que quelqu'un choisisse de porter le fardeau à la place des autres. Ma mère a choisi de fuir — et la malédiction a pris ma tante Anne pour la punir de ne pas avoir choisi correctement. Yvonne a choisi d'entrer dans la grotte — et elle a perdu ce qu'elle aimait parce qu'elle n'avait pas choisi de le protéger d'abord. » Elle se tourna vers lui. « Il faut que je trouve Anne. Elle sait comment payer sans mourir.
— Le Canada est loin. La pleine lune est dans cinq jours.
— Alors je dois trouver un autre moyen de la contacter. » Isabelle saisit son sac, en tira le rouleau de plomb gravé de la confession d'Yvonne, qu'elle avait emporté de la chapelle. Il y avait des lettres en bas, à moitié effacées. Elle ne les avait pas remarquées dans la pénombre de l'île.
Une adresse postale. À Montréal. Et un nom — mais pas Anne Morel.
Anne Marchand-Le Goff.
« Elle est dans l'annuaire », dit Isabelle, la voix soudain blanche. « Yvonne a gravé son adresse dans sa propre confession. Elle voulait qu'on la trouve. »
De la poussière tomba du plafond, et quelque part dans le château, une porte claqua — un courant d'air, rien de plus. Mais tous deux se retournèrent d'un même mouvement vers l'escalier qui menait aux chambres. Là-haut, la fenêtre de Claire était toujours ouverte. Le rideau blanc claquait comme un drapeau de reddition.
Yann posa sa main sur l'épaule d'Isabelle. « La mer ne nous laissera pas repartir facilement. Tu l'as dit toi-même. Quelqu'un doit choisir. » Il la regarda avec une intensité qui lui serra la gorge. « Et je choisis de rester avec toi pour ce qui vient. »
Elle ne répondit pas. Parce que si elle ouvrait la bouche, elle lui dirait que c'était exactement la chose à ne pas dire — que le choix de rester était précisément ce que la malédiction attendait de lui.
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