La Malédiction des Marées
Lire le chapitre 15: The Genealogy
La chapelle du château sentait la pierre humide et la cire froide. Isabelle tenait le registre des naissances entre ses mains, un volume relié de cuir noir que le curé avait sorti des archives après que Yann lui eut parlé à voix basse dans le presbytère. Il avait fallu une lettre du maire, un coup de téléphone à l’évêché, et une promesse solennelle de ne rien emporter. Isabelle avait promis. Yann n’avait rien promis du tout.
Elle tourna les pages épaisses, parchemin jauni et encre délavée, jusqu’à l’entrée qu’elle cherchait : *Marchand-Guivarc’h, lignée de la pointe, depuis 1642*. Une écriture serrée, régulière, qui traversait les siècles sans trembler. Isabelle passa un doigt sur les noms alignés, une litanie de femmes et d’hommes nés dans ces murs, morts souvent trop jeunes, noyés pour la plupart.
— Là, dit-elle.
Elle posa le doigt sur une entrée presque illisible, au bas d’une page cornée : *Jeanne Marchand-Le Goff, née le 12 avril 1876, épouse de…* La suite était grattée, comme si une main avait voulu effacer le nom du mari. À droite, la colonne des décès était vide. Vide, alors que toutes les autres lignes portaient une date, un lieu, souvent la mention *en mer*.
— Elle n’est pas morte ? demanda Yann, penché par-dessus son épaule.
— Ou elle n’est pas morte *ici*. Pas avec les autres.
Isabelle remonta la page. Trois générations plus bas, elle retrouva Yvonne, sa grand-mère, née en 1931, décédée en 2019. À côté du nom de naissance, une main plus récente avait ajouté une note au crayon : *correspondance avec J.M., Canada, commencée en 1985*. Le crayon était net, pas délavé par les années. Quelqu’un avait consulté ce registre récemment. Quelqu’un qui tenait à cette information.
— J.M., murmura Isabelle. Jeanne. La branche sans date de mort. Yvonne lui écrivait. Elle *correspondait* avec elle.
Yann s’accroupit pour lire les lignes de plus près. Son haleine formait un petit nuage dans l’air froid.
— Et le curé vous a dit que cette branche était vivante ?
— Il m’a dit que le registre était complet. Mais il m’a aussi dit qu’un cousin *au Canada* avait écrit au presbytère il y a dix ans pour demander copie de certaines pages. Il n’a pas donné son nom, il a donné une adresse poste restante.
— Poste restante, répéta Yann. Comme une lettre volée, ou une femme qui ne veut pas être trouvée.
— Exactement.
Isabelle referma le registre avec précaution, puis le glissa dans son sac de toile, entre deux esquisses d’architecte. Yann arqua un sourcil.
— Tu viens de jurer de ne rien emporter.
— J’ai promis de ne rien *abîmer*. Ce livre reviendra avant demain matin. J’ai besoin de le comparer avec les papiers du grenier, et je ne vais pas faire dix allers-retours sous les yeux de la moitié du village en pleine nuit.
Yann sourit, une lueur amusée dans ses yeux d’ordinaire si graves. C’était la première fois en trois jours qu’il souriait ainsi, et Isabelle sentit une chaleur fugace lui traverser le torse, aussitôt remplacée par une pointe de culpabilité. Elle ne lui avait toujours pas dit ce que la dame du navire avait murmuré contre son oreille pendant que le monde entier disparaissait dans un brouillard blanc.
*Ce que vous aimez sera pris si vous n’avez pas payé.*
Elle avait besoin de comprendre avant de le lui avouer. Tant qu’elle ne comprenait pas le mécanisme, elle ne savait pas quoi protéger.
Ils sortirent de la chapelle par la porte latérale, une petite porte en bois vermoulu qu’Yvonne avait dû utiliser toute sa vie pour éviter la grand-route et les bavardages du bourg. Le sentier descendaient vers la crique, puis remontait le long des falaises jusqu’au mur ouest du château. Le vent s’était levé, porteur d’embruns et d’algues, et la lune, encore pleine dans son déclin, accrochait des reflets blancs sur les rochers noirs.
Dans la tour de la bibliothèque, Isabelle étala les papiers du grenier sur la grande table de chêne : arbres généalogiques dessinés à la main, actes de naissance, lettres jamais postées, silhouettes de cartes postales canadiennes. Elle avait trouvé une boîte à chaussures sous une poutre, remplie de brouillons de réponses jamais envoyées. Le cousin de Montréal, celui qui avait donné l’alarme après le décès d’Yvonne, avait écrit dix ans plus tôt, signant du nom de *Jean Marchand*. Trois lettres d’Yvonne y étaient jointes, des copies qu’elle gardait pour elle, habitude de femme prudente.
La dernière lettre d’Yvonne, datée de quatre mois avant sa mort, disait : *La clé est toujours à Brest. L’armoire du notaire, étagère du bas, sous le registre des hypothèques. Il faut que quelqu’un y aille avant que le siècle ne nous prenne ce qui reste.*
— Une clé, dit Yann, lisant par-dessus son épaule comme il le faisait maintenant avec une familiarité qui commençait à paraître naturelle. Yvonne cachait une clé chez un notaire de Brest depuis avant sa mort ?
Isabelle écarta une mèche de cheveux que le vent avait collée contre sa joue.
— Et elle savait que quelqu’un viendrait la chercher après. Elle écrivait comme si la personne qui lirait ces mots existait déjà. Comme si elle la connaissait.
Yann se pencha sur la lettre, suivit du doigt la ligne où Yvonne décrivait sa « petite-nièce parisienne qui mettra de l’ordre dans tout ce désordre ». Il releva les yeux, et son regard croisa celui d’Isabelle, une seconde de trop.
— Elle parlait de toi. Elle préparait tout pour toi.
Isabelle ne répondit pas. Elle plia la lettre avec soin, la glissa dans sa poche, et se retourna vers le registre des naissances, ouvert sur la page de Jeanne.
— Jeanne est vivante, quelque part à Montréal. Yvonne lui parlait. Yvonne nous laisse une clé à Brest. Cela forme un trait continu entre les mortes et les vivantes.
— Et les femmes qui ne choisissent pas la mer, ajouta Yann doucement.
— Oui. Jeanne a choisi autre chose. Elle s’est mariée, elle est partie au Canada, et elle n’a pas de date de mort. Elle n’est pas morte en mer. Elle a échappé au schéma.
Isabelle ferma les yeux une seconde, et elle revit le visage de la dame du navire, son sourire sans joie, ses cheveux noirs trempés de sel. *Le prix est payé par le sang ou par le choix.* Toute la nuit, elle avait cru que cela signifiait : sang d’une femme, ou choix d’une femme. Mais la branche de Jeanne n’avait pas payé en sang, et n’avait pas non plus choisi la fuite, sinon elle aurait eu une date de mort comme Claire, comme Anne, comme toutes les autres.
Jeanne avait choisi *au Canada*. Elle avait choisi l’éloignement, le silence, le nom effacé du mari. Et elle n’était pas morte.
— Il faut écrire au cousin Jean, dit Isabelle. Tout de suite. Lui demander l’adresse exacte de la poste restante.
Yann sortit son téléphone, puis le reposa. Le réseau ne passait pas entre ces murs de granit, pas plus qu’entre les falaises.
— Le village a une cabine dans la salle des fêtes. Le facteur y passe deux fois par semaine. C’est demain matin.
Isabelle hocha la tête, mais une impatience brûlante montait dans sa poitrine. Huit jours. Huit jours avant la pleine lune suivante, et la fissure sur son portrait s’était déjà étendue, fine mais visible, comme une ride d’eau à la surface d’un lac.
— Demain matin, alors. Mais je veux être prête à partir pour Brest dès que la réponse arrive.
Elle roula l’arbre généalogique, mais avant de le remettre dans la boîte, Yann posa sa main sur la sienne, la retenant.
— Isabelle. Si Jeanne est vivante et qu’elle a échappé au schéma, là-bas, au Canada… pourquoi Yvonne ne l’a-t-elle pas rejointe ? Pourquoi est-elle restée ici, à vieillir dans ce château, à porter le poids seule ?
Isabelle considéra la question une longue minute. C’était peut-être la meilleure question qu’on lui avait posée depuis son arrivée.
— Parce que, dit-elle lentement, Yvonne n’a pas fui. Elle a tout appris, tout compilé, tout préparé. Et quand elle avait fait tout ce qu’elle pouvait, elle a accueilli une petite-nièce parisienne pour qu’elle finisse le travail.
Elle leva les yeux vers Yann, et pour la première fois depuis le naufrage, son regard ne fuyait pas le sien.
— Yvonne est restée parce qu’elle savait qu’il fallait quelqu’un pour ouvrir la porte. Jeanne s’en est allée parce qu’elle savait qu’il fallait quelqu’un pour garder la clé, hors de portée de la mer.
Dans le silence de la bibliothèque, le tic-tac de l’horloge minuscule posée sur la cheminée sembla s’accélérer. Isabelle pensa à la clé, glissée sous un registre chez un notaire de Brest, et à ce que la dame lui avait dit : *Ce que vous aimez sera pris.* Elle n’avait pas demandé si ce qu’elle aimait pouvait être aussi bien une vérité qu’une personne.
Elle glissa l’arbre généalogique dans son sac, décidée. Brest. Demain. Et ensuite, elle trouverait Anne Morel au Canada, ou elle comprendrait pourquoi la branche sans date de mort n’avait jamais touché à la mer. Elle ferait les deux, s’il le fallait.
L’horloge sonna trois heures du matin. Dehors, le vent gronda sur les créneaux, et Isabelle ne put se défaire de l’impression que, quelque part au fond de la nuit, quelqu’un attendait qu’elle fasse le premier pas.
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