La Malédiction des Marées
Lire le chapitre 16: The Box
La pluie battait les vitres du cabinet notarial avec une régularité de métronome. Isabelle fixait l'objet posé sur le bureau de maître Le Guen, ses doigts encore engourdis par le trajet en train depuis Morlaix. Le coffre était en acajou sombre, patiné par les décennies, fermé par un simple loquet de laiton terni.
« La clé », murmura Yann derrière elle.
Isabelle la sortit de la poche de son manteau encore humide. Une clé ancienne, ouvragée d'un motif de vagues entrelacées — le même motif qu'elle avait vu gravé sur le sarcophage de l'île. Elle la glissa dans la serrure. Le mécanisme céda avec un soupir métallique.
Maître Le Guen, un homme d'une soixantaine d'années aux tempes grises, se recula poliment. « Je vous laisse. La pièce est à vous autant que vous le souhaitez. »
La porte se referma. Isabelle souleva le couvercle.
Le coffre contenait peu de choses : un rouleau de parchemin scellé, une photographie sépia d'une femme au regard franc — Yvonne, elle en aurait mis sa main au feu — et, dans un angle, un objet étrange qu'Isabelle ne reconnut pas immédiatement.
Une boîte métallique rectangulaire, percée de deux trous sur le côté. Un ruban de magnétophone, en partie déroulé.
« C'est une bobine audio », dit Yann, s'approchant. « Il faut un lecteur. »
Isabelle la souleva avec précaution. Elle avait vu des enregistreurs à bandes dans les archives de l'agence d'architecture, pour les vieux projets. « Il y a forcément un endroit où l'écouter à Brest... »
« Inutile. » Yann sortit son téléphone. « J'ai un enregistreur à cassette qui traîne au bateau, et un lecteur de fortune dans mon atelier. La bobine, si elle est compatible... »
« Attends. » Isabelle désigna le parchemin. Une écriture fine et régulière couvrait le parchemin en lignes serrées. Elle le déroula avec précaution.
*Si tu écoutes ceci, tu as trouvé le coffre que j'ai laissé chez Me Le Guen, notaire à Brest, en l'an de grâce 1972. Je suis Yvonne Marchand, et j'écris ces mots pour celle qui viendra après moi — pour toi, ma descendance, qui cherche à comprendre.*
Isabelle déglutit. La lueur des plafonniers jaunes éclairait les mots, et elle sentit sous ses doigts l'épaisseur du temps.
*Je ne mourrai pas en mer, non parce que la malédiction m'épargnera, mais parce que je me suis arrangée pour que mon dernier jour ait lieu sur la terre ferme, là où l'eau ne peut pas me prendre. La malédiction ne tue pas par l'eau, tu dois le comprendre. L'eau n'est que l'instrument que le dieu choisit. La mort, elle, vient toujours.*
Un frisson parcourut Isabelle. Elle avait vu le nom d'Yvonne sur le sarcophage — mais la date de mort était gravée, elle n'avait pas prêté attention au lieu. Elle reprit la lecture :
*Le pacte fut conclu par notre aïeule la première dame, Éléanor de Kermor, avec le dieu des marées, en 1621. Elle désirait que son mari revienne de la guerre ; le dieu accepta, en échange de quoi chaque femme de notre lignée paierait la dette par ce qu'elle aimait le plus.*
Isabelle entendit Yann retenir son souffle derrière elle.
*Éléanor crut pouvoir tricher. Elle paya la dette en donnant ce qu'elle aimait le mieux au monde : la mer elle-même. Elle renonça à naviguer, s'enferma dans le château, pensant avoir déjoué le pacte. Mais le dieu prit ce qu'elle n'avait pas songé à protéger — sa fille, qui naviguait pour la première fois la nuit de la pleine lune suivante.*
Isabelle relut la phrase, les yeux brûlants.
*Depuis, le dieu exige ce que nous refusons de donner. Il ne prend pas ce que nous décidons. Il prend ce que nous chérissons en secret, ce que nous pensons avoir mis à l'abri. Je l'ai compris trop tard.*
Elle posa le parchemin, les mains tremblantes.
Yann se pencha pour lire à son tour.
« Le cœur de lumière », murmura-t-il en pointant une phrase plus bas. « Le parchemin en parle. »
Isabelle reprit le texte.
*Le cœur de lumière est la seule monnaie qui puisse rompre le pacte. C'est un diamant, unique, taillé en cœur il y a quatre siècles, qui fut offert à Éléanor par son époux revenu des croisades. Elle aurait dû le donner au dieu — elle préféra le cacher, pensant que rien ne valait plus que son amour et que cette pierre, si précieuse, servirait de rançon ultime.*
*Elle ne le révéla jamais. Mais je l'ai trouvé — caché dans la paroi du tombeau de la chapelle du château, derrière une pierre qui ne semble avoir aucune jointure. Si tu le trouves, sache que le prix à payer n'est pas la pierre elle-même, mais le fait de s'en défaire pour de bon. C'est le choix qui compte, pas l'objet.*
La bobine. Elle désigna la boîte métallique. « Elle a sans doute enregistré quelque chose d'important. Il faut l'écouter. »
Yann hocha la tête. « Je connais un endroit. »
Une demi-heure plus tard, ils étaient assis dans l'atelier exigu de Yann, rue de Siam, entourés de cordages et de vieux outils. Le lecteur à cassette qu'il avait déniché — un vieux modèle japonais, récupéré d'une brocante — bourdonnait doucement. Yann inséra la bobine dans l'adaptateur qu'il avait bricolé, et une voix grésilla.
Une voix de femme, âgée, mais claire.
*« Si vous écoutez cette bande, vous êtes peut-être ma petite-fille, ou une arrière-nièce. J'ai enregistré ceci en 1971, après avoir trouvé le cœur de lumière. Je n'ai pas osé le prendre. Je savais que le prix à payer pour le rompre était plus grand que ce que je pouvais accepter. »*
Un silence. Un souffle.
*« Le diamant est dans le tombeau de la chapelle du château, comme je l'ai écrit. Mais ce que je n'ai pas écrit, c'est ceci : pour rendre la pierre au dieu, il faut la jeter dans la mer, à minuit, lors de la pleine lune, depuis le rocher que l'on appelle la Dent du Moine, face à l'île. Si la pierre est acceptée, le pacte se brise. »*
Isabelle retint son souffle. C'était simple. Presque trop simple.
*« Mais si quelqu'un d'autre que la femme de la lignée tente de la jeter, le dieu prendra la personne qui donne la pierre — non pas celle qui la lance. »*
Le regard de Yann croisa le sien, soudain dur.
*« Et si la femme de la lignée la jette, elle doit être prête à ce que le dieu prenne d'elle ce qu'elle aime le plus au monde pour la libération — car la pierre est une offrande, pas un paiement. Le pacte exige que la dette soit payée par l'amour sacrifié, et non par une simple restitution. »*
Isabelle sentit le sol se dérober.
La bande continua, grésillante : *« J'ai eu peur. J'ai choisi de flétrir sur la terre ferme, espérant que le temps ferait céder le pacte sans qu'il prenne ce que j'aimais. Je me suis trompée. La malédiction n'atteint pas seulement celle qui la porte, mais tout ce qui touche au sang. Anne a compris avant moi. Elle est partie, et j'espère qu'elle t'a trouvée un jour, quelque part, pour te dire la vérité que je n'ai pas eu le courage de te donner en face. »*
La bande s'arrêta dans un cliquetis.
Un silence pesant s'installa.
« Le diamant est au château », dit Yann lentement. « Dans le tombeau. Il suffit de le récupérer... »
« ... et de le jeter à la Dent du Moine », finit Isabelle, la bouche sèche. « Mais le prix... »
Elle n'acheva pas. Elle savait ce que la voix impliquait. Le dieu ne se contenterait pas de la pierre. Il prendrait ce qu'elle refusait de nommer — et en ce moment précis, la seule chose qu'elle ne pouvait pas imaginer sacrifier se tenait à un mètre d'elle, les mains abîmées par les cordages, le regard vert éclairé par la lampe de l'atelier.
« Yann, je dois te dire quelque chose. » Sa voix trembla. « La nuit sur l'île, le fantôme m'a dit... »
Elle s'interrompit. Comment dire les mots sans qu'ils deviennent une prophétie ?
Elle sortit le locket de sa poche. La fissure avait encore grandi — elle traversait désormais tout le front du portrait miniature. Dans la lumière crue de l'atelier, elle semblait presque vivante, comme une veine noire qui battait.
« Il m'a dit que la malédiction prendrait ce que j'aime le plus au monde », dit-elle enfin, les yeux baissés. « Et je crois que ça ne parle pas de moi. »
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