La Malédiction du Courrier
Lire le chapitre 11: The Widow's Lament
L’odeur du miel et de la cire chaude lui fit tourner la tête, mais c’était une bonne odeur. La meilleure qu’il ait sentie depuis des jours. Après l’âcreté du tan, après le sang et la sueur de sa propre fuite, la hutte de l’apiculteur sentait la douceur et l’immobilité. René s’effondra sur un tas de sacs de jute rembourrés de paille, la jambe tendue devant lui, le pantalon déchiré et noirci là où la balle avait mordi la chair.
Le vieil homme ne lui avait pas demandé son nom. Il avait ouvert la porte au crépuscule, vu l’étranger couvert de tan, titubant et armé seulement d’une canne, et il avait dit : « Les abeilles ne mentent pas. Elles savent qui les approche. Entrez. »
René avait presque ri. Les abeilles. Voilà un juge plus clément que les hommes.
Le vieux s’appelait Matthias. Soixante-dix ans peut-être, la peau plissée comme une pomme oubliée, les doigts jaunis par la propolis. Il parlait peu, mais il regardait beaucoup. Il avait examiné la jambe de René sans dire un mot, avait reniflé la plaie, et avait préparé un cataplasme de miel et de farine de seigle qu’il avait appliqué avec une douceur surprenante.
« Le miel tue la pourriture, dit-il enfin. Mais pas la douleur. Ça, vous la gardez. »
René s’était contenté de hocher la tête. La douleur, il la connaissait. Elle était devenue une compagne, aussi fidèle que l’ombre qu’il traînait derrière lui depuis Lützen.
La nuit tomba. Matthias lui donna une couverture de laine rugueuse et un bol de soupe aux racines, épaisse et tiède. René mangea lentement, les yeux fixés sur le petit feu qui couvait dans l’âtre de pierre. Les lettres étaient posées à côté de lui, dans un paquet de toile cirée qu’il avait improvisé avec un morceau de bâche trouvé dans un grenier abandonné. Le papier avait gondolé; l’encre avait bavé. Certains passages étaient devenus illisibles. Il n’osait pas les rouvrir dans la lumière tremblante, de peur de constater l’étendue des dégâts.
— Vous venez du nord ? demanda Matthias, sans quitter son ouvrage. Il tressait des claies pour ses ruches.
— De partout. De nulle part.
— Les fuyards disent toujours ça.
René ne répondit pas. Il laissa le silence s’installer, comme on laisse une plaie respirer. Le bourdonnement des abeilles, assourdi par la nuit, montait du fond de la hutte comme un chant de cathédrale.
— Vous avez une dette, dit Matthias.
René tourna la tête.
— Tout le monde en a une, vieil homme.
— Celle-là, elle est à moi. Je vous ai soigné. Je vous ai caché. Vous me devez la vérité.
René eut un rire sans joie. La vérité. Il n’en avait plus depuis si longtemps qu’il doutait de la reconnaître. Il avait été soldat, mercenaire, ambassadeur de fortune, menteur professionnel. La vérité était un luxe qu’il ne pouvait pas s’offrir.
— La vérité change, dit-il. Selon qui la raconte.
— Alors racontez-la-moi comme vous la voyez.
René posa son bol vide. La soupe lui avait fait du bien; la chaleur remontait dans ses membres engourdis. Il se surprit à parler. Pas de sa mission, pas de la lettre, pas du sceau impérial passé à son cou par un mourant. Mais de la route. Des visages. Du chevalier mort dans la chapelle brûlée, de la femme qui l’avait soigné dans l’auberge sans lui demander son nom en retour, du berger qui l’avait sauvé du gouffre.
— Je porte un fardeau, dit-il. Et chaque jour, on y ajoute une pierre.
Matthias hocha lentement la tête, comme s’il comprenait sans qu’on lui explique. Il posa ses claies et se tourna vers un coffre de bois grossier, dont il tira une pipe en terre cuite et une blague de tabac. Il bourra la pipe avec soin, l’alluma au feu, et aspira une longue bouffée.
— Mon fils, dit-il enfin, le visage à moitié caché par la fumée.
René attendit.
— Mon fils a été pris par l’armée impériale. Il y a deux ans. Un recrutement forcé dans le village, comme ils font partout. Ils prennent les plus forts, les plus jeunes. Ils les enrôlent, ils les envoient au front, et on n’entend plus jamais parler d’eux. Ma femme en est morte de chagrin. Elle ne voulait pas vivre dans un monde où son garçon était devenu un fantôme.
Le silence retomba, plus lourd encore.
— Il s’appelait Josef, dit Matthias. Il avait votre âge. Peut-être un peu moins. Il était doux avec les animaux. Il parlait aux abeilles comme si elles pouvaient lui répondre. Elles lui répondaient, en vérité. Mais les hommes, non. Les hommes ne l’ont pas écouté quand il a crié qu’il ne voulait pas se battre.
René sentit une morsure au creux du ventre. Il avait vu des recrues forcées, des villages vidés de leurs jeunes hommes, des familles brisées par les ordres des colonels. Il avait été l’un de ces hommes, autrefois. Il était passé de l’autre côté du fusil, d’une certaine manière. Il avait enfoncé des portes et traîné des hommes hors de leurs maisons, dans d’autres guerres, sous d’autres drapeaux.
— Il a peut-être survécu, dit-il, la voix sourde. Beaucoup de soldats survivent. Ils désertent, ils se cachent, ils refont leur vie ailleurs.
Matthias le regarda par-dessus sa pipe. Ses yeux étaient clairs, d’un bleu délavé par les saisons.
— Vous l’avez vu ? Vous l’avez croisé, là-bas ? Dans les batailles, les marches, les camps ?
René baissa les yeux. Il pensa aux visages qu’il avait croisés, aux corps qu’il avait laissés derrière lui, aux morts et aux vivants mêlés dans sa mémoire. Il ne pouvait pas dire qu’il n’avait pas vu Josef. Il ne pouvait pas affirmer non plus qu’il l’avait vu. Les armées étaient trop vastes, les visages trop nombreux, les morts trop semblables.
— Je ne peux pas vous dire, répondit-il. Je ne peux pas vous dire ce que je n’ai pas vu.
Matthias aspira une longue bouffée. La fumée s’éleva en volutes, se mêlant à l’air sucré de la hutte.
— Alors voilà ma dette, dit-il. Je vous ai sauvé. Je vous demande une seule chose en retour.
René sentit son estomac se nouer. Une dette. Encore une dette. Le berger, la femme de l’auberge, le Feldhauptmann mourant, sa fille Anna à Villingen, et maintenant ce vieil homme avec sa pipe et ses abeilles.
— Dites-moi, murmura-t-il.
— Si vous traverserez les lignes, si vous arriverez où vous allez, si vous rencontrerez des soldats impériaux, des officiers qui tiennent les registres, des hommes qui savent où sont les morts et les disparus — demandez. Demandez après Josef. Il a été enrôlé près de Fribourg, dans le régiment de Mercy. Si vous apprenez quelque chose, si quelqu’un sait ce qui lui est arrivé, faites-le-moi savoir. Par un mot, une lettre, un messager. Même si c’est une mauvaise nouvelle. Même si c’est la pire des nouvelles.
René regarda le vieil homme. Le poids de ces mots tomba sur ses épaules comme une chape. Une autre obligation. Une autre promesse qu’il faudrait tenir, dans un monde où les promesses se brisaient plus vite que le verre.
— Josef, répéta-t-il. Régiment de Mercy.
— Oui.
René ferma les yeux. Il vit le visage de sa propre enfance, les routes de sa jeunesse, les villages brûlés, les champs piétinés par les charges de cavalerie. Il se souvint d’un garçon, quelque part en Bavière, qui lui avait demandé pourquoi il se battait. Il n’avait pas su répondre à l’époque. Il ne savait toujours pas aujourd’hui.
— Je demanderai, dit-il.
Matthias hocha lentement la tête. Il ne sourit pas. Il tendit la main et toucha le bras de René, une pression brève, presque imperceptible.
— C’est tout ce que je vous demande. Un mot. Une nouvelle. Même une mauvaise.
— Je le ferai.
— Et quand vous partirez, demain matin, prenez des provisions. Il y a des chemins par les hauteurs, des sentiers de chèvres que les patrouilles ne connaissent pas. Je les tracerai pour vous.
René acquiesça. Il se laissa retomber sur la paille, la jambe douloureuse mais le cœur étrangement allégé. Il avait promis. Il avait promis à un vieil homme qui parlait aux abeilles de chercher un soldat disparu nommé Josef, dans un régiment, dans une guerre qui n’en finissait pas. Il avait promis à un berger de livrer une lettre à un officier suédois. Il avait promis à un mourant de trouver sa fille à Villingen. Et sous tout cela, sous toutes ces promesses comme autant de cailloux dans une besace, il portait une lettre trempée et quasi illisible qu’il devait livrer à un destinataire qu’il n’avait jamais vu.
Il s’endormit au son des abeilles, en se demandant combien de promesses un homme pouvait porter avant de s’écrouler sous leur poids.
Au matin, Matthias le réveilla avec une miche de pain, un morceau de fromage de chèvre, et un flacon de miel. Il lui dessina le chemin sur un morceau d’écorce avec un charbon, des traits simples et précis qui contournaient les routes principales.
— Suivez les ruisseaux à contre-courant jusqu’à la crête, dit-il. Puis redescendez vers l’est. Alpirsbach est à un jour de marche, si votre jambe tient.
René se leva, testa sa jambe. La douleur était là, lancinante, mais moins aiguë qu’avant. Le cataplasme avait fait son œuvre. Il enfila la couverture comme un manteau, serra le paquet des lettres contre sa poitrine.
Sur le seuil, Matthias le retint par le bras.
— Josef, dit-il simplement.
René soutint son regard.
— Josef. Je m’en souviendrai.
Le vieil homme acquiesça. Il ne prononça pas un mot de remerciement. Il se contenta d’ouvrir la porte et de laisser la lumière du matin entrer.
René sortit. L’air était vif, chargé de l’odeur des sapins et de la terre humide. Il prit une profonde inspiration, comme si ce geste pouvait laver son corps du tan, de la sueur, du sang. Clopinant, il s’engagea sur le sentier que Matthias lui avait indiqué, les lettres serrées contre lui, la promesse du vieil homme accrochée à sa mémoire comme un clou dans une poutre.
Il avait une destination. Il avait un nom à demander. Il avait une lettre à livrer. Et pour la première fois depuis des semaines, il se demanda si toutes ces destinées n’étaient pas en train de converger vers le même point — un point qu’il ne voyait pas encore, mais qu’il sentait approcher, comme on sent l’orage avant l’éclair.
Il marcha vers Alpirsbach. Vers la chirurgie. Vers les lignes suédoises. Vers le seul homme qui pouvait peut-être lui sauver la jambe — et peut-être, d’une manière inattendue, sa vie.
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