La Malédiction du Courrier
Lire le chapitre 12: The Siege of Breisach
La fumée montait en colonnes noires au-dessus de la plaine du Rhin, et le grondement des canons suédois roulait comme un orage continu. René s'arrêta au sommet de la colline, appuyé sur son bâton de pèlerin, et regarda la forteresse de Breisach.
Une colonne de chariots de ravitaillement serpentait vers la porte nord, escortée par une poignée de cavaliers impériaux fatigués. Les assiégeants suédois s'étaient retirés à distance respectable — trop loin pour l'instant, assez près pour rappeler leur présence à coups de bombardement régulier.
René huma sa manche. Le tanin avait imprégné le tissu, mêlé à la fumée de la ruche de Matthias et à la transpiration de la marche. Son déguisement de pèlerin était minable, mais l'époque produisait des miséreux par milliers. Un de plus ne ferait pas sourciller.
Il sentit dans sa poche le barillet de cuivre qui contenait les deux lettres, soigneusement enroulées autour d'un bâtonnet de cire pour les préserver de l'humidité. Le sceau du barillet avait été faussé par l'eau du cuir, mais le métal avait protégé le papier. Il n'avait pas osé les relire — la douleur de sa jambe et la fatigue lui avaient volé le courage de vérifier l'étendue des dégâts.
Un marchand de grain hurlait à l'arrière d'un chariot, fouettant son attelage épuisé. Les gardes ne faisaient aucun cas des civils qui s'approchaient, trop préoccupés par les lignes suédoises à l'horizon.
René se glissa derrière la file des chariots, tête baissée, chapeau de feutre incliné. Sa jambe gauche le lançait à chaque pas, mais la pâte de miel et de cire de Matthias avait fait des merveilles. L'infection avait reculé. Il n'était pas guéri, mais il était debout — et debout suffisait.
— Toi ! cria une voix en allemand dur. Marche ou meurs ici.
Un sergent impérial le montrait du doigt, son épieu à la main. René adopta un air hébété, relevant son chapeau d'une main tremblante.
— Pèlerin, murmura-t-il avec l'accent nasillard d'un braconnier du Palatinat. J'allais à la chapelle Sainte-Croix.
— La chapelle peut attendre. Prends ce sac.
Le sergent lui jeta un sac de farine plus lourd que tout ce que René avait porté depuis des semaines. La douleur dans sa jambe explosa comme un coup de poignard. Il chancela, mais un autre homme le rattrapa par le coude — un vieux portefaix aux dents noires qui cligna de l'œil.
— T'en fais pas, l'pèlerin. La farine est plus légère que la peste, mais c'est p't-être ben qu'elle te nourrira.
René suivit le flot des hommes, avançant sous le porche de la porte fortifiée. Le pont-levis grinçait sous les roues des chariots, et au-dessus, des soldats en armes priaient à mi-voix entre deux détonations.
Il était dans Breisach.
La ville était un enfer organisé. Les rues étaient encombrées de civils fuyant les bombardements, de soldats revenant du rempart, de chevaux blessés qu'on abattait à la hache pour la viande. La cathédrale servait d'hôpital de fortune — on y portait des hommes aux mains brûlées par la poudre, aux têtes fracassées par des éclats de pierre, aux ventres ouverts.
René déposa son sac dans la cour du château, où un intendant comptait les provisions avec une frénésie maniaque. L'intendant le regarda s'étirer, soupçon éclairant son regard.
— Ta jambe.
— Vieux coup de moulin, répondit René. Rien à voir avec un boulet ou une mèche. Je suis pèlerin, pas soldat. Je vais à la messe et je repars avant la nuit.
— Personne ne reparle de Breisach, dit l'intendant avec un sourire jaune. Les Suédois nous bouclent. Et le commandant de la ville a besoin de bras.
René chercha autour de lui. La confusion du camp de ravitaillement était sa chance. Il fallait se fondre dans la foule, trouver une cachette pour récupérer sa jambe, et sortir par une poterne ou une porte latérale.
Mais avant qu'il pût formuler un plan, une détonation énorme déchira le ciel.
Le boulet arriva sans sifflement — les projectiles de calibre lourd ne prévenaient pas. Il frappa le toit d'une écurie à dix pas de René. Le crépitement des chevrons, le cri déchirant d'un cheval, puis un mur entier s'abattit dans un nuage de poussière et de débris.
René se retrouva plaqué au sol, le souffle coupé. Sa main chercha instinctivement sa poitrine. Le barillet était en place, mais quelque chose n'allait pas. La forme du cuivre était différente. Plus plate. Fendue.
Il roula sur le dos, haletant, et extirpa le barillet de sa poche. Le choc du boulet, ou plutôt la chute du mur, avait écrasé une cheville qui tenait le compartiment secret.
Le barillet s'ouvrit comme un fruit pourri. Les lettres tombèrent en cascade dans la poussière — non pas deux, mais une seule. L'autre devait être restée coincée, ou perdue, ou détruite.
Il saisit le papier unique. La cire qui l'enrobait s'était brisée en morceaux. Il le déplia avec des mains qui tremblaient.
Les mots étaient là. L'encre avait coulé un peu, mais la phrase essentielle subsistait, malgré les bavures : «…que la guerre dure jusqu'à la consommation du froment et du fer… les traités de la France avec la Suède ne doivent point être connus… »
René relut la phrase trois fois, s'efforçant de comprendre. Son mandatement lui avait parlé d'une lettre qui prolongerait la guerre pour les intérêts français, mais ceci…
Ceci était un pacte entre la France et la Suède, un accord secret qui ne devait jamais être transmis à l'électeur de Bavière. Sa mission était le contraire de ce qu'il avait pensé : porter cette lettre à un homme qui n'attendait pas la paix, mais la continuation déguisée du conflit.
Où était l'autre lettre ? Le compartiment secret était conçu pour deux rouleaux. S'il manquait le second…
Un soldat le saisit sous les bras et le tira à découvert.
— Au rempart ! aboya-t-il, en poussant René vers la muraille. Le commandant demande tous les hommes valides.
René se débattit un instant, mais le soldat était fort et la douleur dans sa jambe le faisait chanceler.
— Je ne suis pas soldat ! protesta-t-il en allemand, avec tout l'accent du Palatinat qu'il pouvait simuler. Pèlerin.
— Prie en marchant, dit le soldat.
Ils traversèrent le quartier en ruine. Des maisons s'étaient effondrées, ensevelissant affaires et familles sous leurs pierres grises. Un canon impérial répondait depuis la tour, avec un fracas de tonnerre qui fit sursauter René, le projetant contre le soldat.
Le soldat le retint par la ceinture et le poussa vers un escalier en colimaçon qui menait au rempart nord. Là, un commandant en cuirasse noircie par la poudre regardait les lignes suédoises avec une longue-vue. Sans se retourner, il dit :
— Encore un. Armez-le.
On tendit à René un mousquet. Il était lourd, mal équilibré, et son canon était encore tiède — l'arme venait d'être utilisée par un blessé qu'on emmenait.
René fit mine d'accepter, saisissant le mousquet d'une main, et recula d'un pas vers l'escalier. Mais le commandant se retourna, ses yeux froids le fixant avec une intensité soudaine.
— Pèlerin ? Tu as une jambe blessée, une odeur de cuir tanné, et des mains qui connaissent un mousquet mieux qu'un bâton de prière. Qui es-tu ?
René resta immobile, le mousquet dans les mains, les lettres froissées dans sa poche contre sa poitrine. Le deuxième rouleau — où était-il ? Dans les décombres de l'écurie. Ou dans les mains d'un autre.
Il jeta un coup d'œil par-dessus le rempart. Les Suédois s'étaient rapprochés. Les canons tonnaient, et la ville tremblait sous le pilonnement.
Le commandant attendait sa réponse. Un premier boulet frappa le mur à côté de René, projetant des éclats de pierre dans l'air.
René saisit sa chance : il laissa le mousquet tomber d'un claquement et plongea vers les décombres, glissant par un trou qui s'ouvrait sur un escalier intérieur éventré. Les cris du commandant se perdirent dans une autre explosion.
Il se retrouva dans une cave, avec des tonneaux de poudre empilés contre le mur. La poussière tombait des poutres fissurées, et dans la pénombre, il vit un rouleau de papier — pas le sien, mais un autre, avec un sceau écarlate qui brillait comme du sang séché.
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