La Malédiction du Courrier
Lire le chapitre 13: The Gunpowder Accord
La poudre sentait le salpêtre et la mort. René s'accroupit dans l'obscurité du magasin, la lettre scellée de cire écarlate entre ses doigts tremblants. Autour de lui, des barils de poudre s'empilaient jusqu'aux poutres basses, et la lueur d'une lanterne mourante jetait des ombres dansantes sur les murs de pierre.
Il cassa le sceau d'un coup d'ongle.
Le parchemin se déroula, couvert d'une écriture serrée, presque calligraphique. Du français, mais pas celui de Richelieu. Une main plus hésitante, plus pressée. Les premières lignes lui arrachèrent un souffle :
*« À Son Excellence Maximilien Ier, Électeur de Bavière — En considération de l'alliance éternelle entre la Couronne de France et le Duché de Bavière, il est convenu que les hostilités contre la Suède cesseront à l'ouest du Rhin, tandis que les forces françaises s'engageront à ne point entraver les mouvements de l'armée impériale en Bohême… »*
René relut le passage. Puis le suivant.
*« …le présent accord demeurant secret, en raison de la partialité que l'Empereur pourrait y voir, et ne devant en aucun cas être porté à la connaissance des autres princes de l'Empire… »*
Il baissa le parchemin, la mâchoire serrée.
Ce n'était pas un traité de guerre. C'était un traité de trahison. Ou plutôt, une copie d'un autre traité de trahison. Les mêmes formules, les mêmes clauses alambiquées, mais avec des noms différents. La Bavière au lieu de la Suède. Un autre prince à flatter, une autre armée à neutraliser.
Une matrice.
Il retourna le parchemin, cherchant une date, une signature. Rien. Mais au bas de la page, presque invisible, une annotation à l'encre plus claire : *« Modèle validé par S.M. — adapter selon besoins »*.
Le sol trembla sous un impact lointain. De la poussière tomba des poutres. René rangea la lettre dans sa chemise, contre sa poitrine, là où l'autre reposait déjà — celle qu'il avait extraite des ruines de la poudrière, qu'il croyait unique. Il avait eu tort.
Sa mission n'était pas une anomalie. C'était un rouage.
L'archiduc voulait la guerre prolongée, les Suédois la voulaient gagnée, Richelieu la voulait *éternelle*. Et lui, René Delacroix, ancien mercenaire, coureur de routes, homme de nulle part, portait dans sa chemise trempée un morceau de cette éternité.
Un bruit derrière lui. Le grincement d'une porte mal huilée.
René se retourna, la main tendue vers une épée qui n'y était pas. Dans l'embrasure, une silhouette trapue se découpait contre la lueur orange d'un incendie lointain. Un homme en uniforme suédois, la pique baissée.
— Qui va là ? gronda le soldat.
René força un sourire. Il avait vu pire. Il avait été un capucin, un huguenot, un tanneur. Ce soir, il serait un homme perdu dans le chaos d'une ville prise.
— Ouvrier de la compagnie des poudres, dit-il avec un accent de Souabe. Je vérifiais les barils quand le mur est tombé. Vous, vous êtes un soldat de Sa Majesté Gustave ? Non, attendez… Christian ? Qui commande cette ville maintenant ?
Le soldat cligna des yeux, désarçonné par la volubilité.
— Le général Wrangel, dit-il enfin.
— Ah, Wrangel ! Un homme raisonnable. Un homme qui sait que la poudre se garde loin des flammes. Fermez donc cette porte, mon ami, avant que des braises n'y pénètrent.
Le soldat hésita. Le bras de René, sa blessure, ne se voyaient pas dans l'ombre. Sa voix ne tremblait pas. La confiance, toujours, était la première des armures.
— Vous devriez sortir d'ici, dit le soldat en reculant. La ville n'est pas sûre. Des rumeurs d'un espion français.
René haussa un sourcil.
— Un espion ? Dans cette boucherie ? Allons. C'est un conte pour effrayer les enfants.
— Un homme en froc de moine. Blessé à la jambe. Il a tué deux de nos hommes près de Sankt Veit.
Le cœur de René fit un bond qu'il masqua d'un rire.
— Un moine assassin ? Alors il ne doit guère être difficile à trouver — c'est le seul qui court au lieu de prier.
Le soldat ricana malgré lui.
— Vous êtes couché quelque part ?
— J'avais un lit chez un tanneur. Ce sera plutôt un tas de cuir, désormais.
— La maison des Krüger tient encore, rue des Meuniers. Demandez la veuve. Elle loge des ouvriers.
René inclina la tête avec gratitude.
— Que Dieu vous garde, soldat.
— Gardez plutôt votre poudre, répondit l'homme avant de refermer la porte.
Le verrou claqua. René expira lentement, sentant la sueur froide couler entre ses omoplates. Trois morts à Sankt Veit ? Il n'avait tué personne. Le capitaine impérial qui avait reconnu son visage à Lützen criait déjà vengeance sur son nom. Un moine. Une jambe blessée.
Il ne lui restait qu'un froc déchiré et une identité de plus à inventer avant l'aube.
Il s'accroupit et fouilla les caisses. Des barils de poudre marqués au pochoir de l'armée suédoise. Des sacs de plomb. Un tonnelet de salpêtre humide. Et, au fond d'un coffre de fer, d'autres papiers.
Il les tira. Des copies de lettres de créance, des ordres de paiement signés Wrangel, une carte des positions impériales le long du Rhin. Et puis, dans un étui de cuir, une autre enveloppe cachetée de rouge.
Pas de baie, pas d'armoiries. Juste le sceau plat de cire écarlate, identique à celui de la lettre de Bavière.
René la souleva entre deux doigts. Elle était plus lourde que les autres. Trois pages, peut-être quatre.
Son instinct de coureur lui cria de l'ouvrir. Son instinct de survivant lui dit de la brûler avant que d'autres n'apprennent qu'il l'avait vue.
Il choisit de l'ouvrir.
La cire craqua. Le parchemin se déroula, révélant une calligraphie française, nette et personnelle. Pas un traité. Une lettre.
*« À M. de Fargis, ambassadeur extraordinaire à Madrid — Le Roi a ordonné que les termes de l'accord avec la Bavière soient communiqués à Son Éminence dès réception de la présente. Vous en ferez deux copies : l'une pour les archives du Quai, l'autre pour le comte de Sancy qui en usera, s'il le faut, auprès du duc de Lorraine. Sa Majesté considère que la paix générale est un leurre que nul prince de l'Empire ne devrait acheter. Nos victoires se gagnent dans les hivers que durent leurs sièges. Que rien de tout ceci ne parvienne aux oreilles de Sa Majesté le roi de Suède — sa piété s'en offenserait. »*
La signature manquait, mais il reconnut la main. Celle d'un secrétaire de Richelieu. La phrase résonnait en lui, lourde comme les barils de poudre autour de sa tête :
*La paix générale est un leurre.*
L'accord qu'il portait n'était pas un document militaire. C'était un instrument de politique étrangère française, conçu non pour être exécuté, mais pour être *menacé*. L'offre de paix faite aux Suédois n'était qu'un jet de viande à des chiens pour les faire tirer dans la direction qu'il voulait.
Il se frotta le visage, sentant le tanin maculer sa peau. Un bruissement dans la poche de son pourpoint : la lettre du vieux berger. Celle pour l'officier suédois.
La promesse du vieil homme, la femme de Landeck qui attendait la mort de son mari au bout d'une plume, les batailles qu'il transportait sans vouloir les comprendre — tout cela convergeait vers une seule certitude : il portait plus que des lettres. Il portait le poids du jeu des rois, et les rois ne pardonnaient jamais à ceux qui lisaient leurs cartes.
Autour de lui, la ville ébranlait le sol sous les pas de milliers de soldats ivres de victoire. Il n'avait pas d'arme, pas de monture, pas d'identité stable. Il lui restait deux lettres — peut-être trois — dans sa chemise, et un espoir : que la route vers Alpirsbach, vers ce chirurgien inconnu, vers cette destination qui lui semblait la seule vérité de son voyage, fût plus courte que la patience de ses ennemis.
La porte du magasin grinça de nouveau.
Il cacha la lettre dans sa manche, souffla la lanterne, et se fondit dans l'obscurité de la poudrière.
Un pas. Puis deux.
Une voix d'homme, basse, familière — trop familière :
— Éclairez-moi ce réduit. Mon fugitif se terre quelque part dans ces ruines.
René serra la lettre contre lui. Le capitaine impérial de Sankt Veit n'avait pas abandonné la chasse.
Il n'avait plus face à lui que ténèbres, poudre et route. Et une seule direction : dehors.
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