La Malédiction du Courrier
Lire le chapitre 14: The Turncoat's Bargain
La porte du magasin à poudre céda dans un grincement de fer tordu. Le capitaine impérial se tenait dans l'embrasure, silhouette découpée contre l'incendie qui léchait les ruines de Breisach. René n'avait nulle part où courir. Les murs de pierre le pressaient, la poudre éparpillée sous ses bottes promettait une mort aussi rapide qu'horrible s'il tentait quoi que ce soit d'héroïque.
— Vous, dit le capitaine, la voix plate comme une lame.
Il fit un pas. Puis un autre. René songea fugacement au pistolet qu'il n'avait pas, au couteau qu'il avait perdu dans la rivière de tannin, à la jambe qui le lançait encore malgré les cataplasmes de Matthias.
— Capitaine von Rheda, répondit René en se redressant. Vous avez traversé bien du pays pour un simple message.
L'homme ricana, sans humour. Il était sale, les traits tirés, l'uniforme maculé de suie. La bataille n'avait épargné personne.
— Vous n'êtes pas celui que je cherchais, à Sankt Veit. J'ai compris ça trop tard. Mais vous êtes quelque chose de plus intéressant.
Il sortit un pistolet de sa ceinture et le tint négligemment, le canon dirigé vers le sol, comme une caresse différée.
— Les Suédois ont promis une récompense pour tout officier impérial qui survivrait à cette journée. Je compte bien être vivant pour la réclamer. Et vous allez m'aider.
— Je peux vous aider avec Breisach, dit René. Pas avec vos problèmes.
Von Rheda secoua la tête. Il semblait las, usé par des années de guerre qui ne menaient nulle part.
— Vous portez des lettres. Trois, peut-être davantage. J'ai vu la façon dont vous protégiez votre poitrine quand le mur a sauté. Les messagers qui protègent leur ventre comme ça ne transportent pas des bénédictions.
Une détonation lointaine ébranla le sol. Des cris montèrent de la ville. Les Suédois progressaient rue par rue, maison par maison.
— Donnez-moi une raison de ne pas vous abattre ici, dit von Rheda. Une seule.
René sentit les documents contre sa peau, sous la chemise trempée de sueur. Le traité franco-suédois. La copie bavaroise. La directive de Richelieu. Et maintenant cette lettre scellée de cire rouge trouvée sur le mort.
— Vous voulez survivre, dit-il lentement. Je peux vous donner mieux. Je peux vous donner une issue.
— Parlez.
René n'avait pas de plan. Il avait une certitude : s'il restait ici, von Rheda le tuerait. S'il mentait trop maladroitement, von Rheda le tuerait. Il fallait une vérité partielle, précise, suffisante pour paraître réelle.
— Ce que je transporte, dit-il, est un ordre de prolongement. Le contrat que je remets contient des clauses scellées qui étendent la guerre jusqu'en Espagne.
Le capitaine plissa les yeux.
— L'Espagne ? Nous ne sommes pas en guerre avec l'Espagne.
— Pas encore. Mais l'ordre que je porte la fera entrer en guerre. Les Français ont besoin que cette guerre continue pour affaiblir les Habsbourg. Pas seulement les branches autrichiennes. Les espagnoles aussi.
C'était presque exactement le contenu de la lettre perdue. La lettre engloutie dans l'écurie effondrée. Celle-là était partie en fumée, chair à canon d'un obus suédois. Mais von Rheda n'en savait rien.
— Si je livre cette lettre, poursuivit René, la France et la Suède ouvriront un front espagnol. Vos alliés de Madrid seront distraits. L'Empire gagnera du temps pour se réorganiser. C'est ce que vous voulez, non ? Du temps.
Von Rheda baissa légèrement son pistolet. René vit la pensée danser dans ses yeux : la promesse d'une chance, d'une issue honorable après une défaite déshonorante.
— Où devez-vous la livrer ?
— Alpirsbach.
— C'est à l'ouest. Derrière les lignes suédoises.
— Je sais. Je compte sur vous pour m'aider à y arriver.
Un silence s'étira, ponctué par les explosions proches. Von Rheda rangea son pistolet avec un geste brusque.
— Vous mentez quelque part, dit-il. Mais dans cette ville, tout le monde ment. Alors je choisis de vous croire.
Il se tourna vers l'ouverture du magasin, où la nuit brûlait.
— Il y a un passage vers les quais. Les Suédois n'ont pas encore fermé les portes fluviales. Nous passerons par le Rhin.
René le suivit, la douleur de sa jambe lancinante à chaque pas. Il venait de vendre à un ennemi une vérité déformée, miroir déformant de la réalité qu'il portait contre son estomac. La lettre disait autre chose. Elle prolongeait la guerre, oui, mais pas contre l'Espagne. Contre l'Empire lui-même, contre le Saint-Empire entier, une boucherie soigneusement orchestrée par des diplomates à Paris, Stockholm et Munich qui parlaient de paix pendant qu'ils affûtaient les sabres.
Et von Rheda allait peut-être le conduire à Alpirsbach. Là où la lettre scellée, celle avec le cachet de cire rouge, trouverait son destinataire.
Si jamais elle y arrivait.
L'incendie gronda derrière eux tandis qu'ils descendaient vers les quais, deux ombres mêlées dans la danse des flammes, l'ennemi et le traître unis par une seule vérité : que cette guerre n'était pas ce qu'elle paraissait.
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