La Malédiction du Courrier
Lire le chapitre 15: The Ashes Aftermath
Les flammes léchaient le ciel comme des doigts avides, dévorant la nuit déjà noire de suie. René s'arrêta net au bord du chemin, la main levée, et von Rheda, derrière lui, jura entre ses dents en découvrant le spectacle.
Le village s'appelait peut-être Rötteln, ou Weil, ou quelque autre nom que la guerre effacerait bientôt des cartes. Peu importait. Les toits de chaume s'effondraient les uns après les autres dans des gerbes d'étincelles, et les cris — ces cris qui ne trompaient jamais — montaient dans l'air froid, portés par un vent mauvais qui poussait la fumée vers l'est, vers la Forêt-Noire, vers Alpirsbach.
— Les Suédois, dit von Rheda d'une voix plate. Ils brûlent un repaire d'agents impériaux.
René ne répondit pas. Il regardait une silhouette courir entre deux maisons en flammes, un vieillard peut-être, plié sous le poids d'un baluchon, puis disparaître dans un brasier qui s'effondra sur lui. Il détourna les yeux.
— Les agents impériaux, répéta-t-il. Les agents impériaux.
Sa main trouva machinalement la poche de sa veste humide, là où reposaient les documents. Il sentit le parchemin craquer sous ses doigts, molli par l'eau du Rhin, séché en partie contre sa peau. Trois documents. Trois mensonges. Ou trois vérités, selon le camp qu'on choisissait de trahir.
Un cavalier suédois passa à vingt pas, torche au poing, sans les remarquer dans l'ombre des arbres. René retint son souffle. L'homme disparut dans le vacarme, derrière une rangée de maisons qui s'écroulèrent dans une explosion sourde.
— Votre demi-vérité, dit von Rheda, s'approchant de son épaule. Sur l'Espagne. Si les Suédois croient que la guerre doit durer pour que Madrid s'y enlise, ils brûleront tout ce qui pourrait servir aux Impériaux. Chaque village, chaque grange, chaque grenier à foin.
René se tourna vers lui. Le capitaine se tenait dans la lueur des flammes, ses traits tirés, sa cuirasse maculée de boue et de sang séché. Il avait l'air d'un homme qui comprenait trop bien le prix des mensonges.
— Vous le regrettez ? demanda René.
— Je regrette de vous avoir cru, courier. Mais je regrette davantage ce que votre lettre contient réellement.
— Vous ne savez toujours pas ce qu'elle contient.
— Non. Mais je sais ce que vous m'avez dit qu'elle contenait. Et les Suédois, eux, agissent comme si c'était vrai. Regardez.
Il désigna le village. Un groupe de soldats traînait un homme hors d'une cave, le poussant à genoux dans la boue. Un officier s'approcha, dégaina, et la foule hurla brièvement avant que le coup ne tombe. René ferma les yeux. Quand il les rouvrit, la scène s'était déplacée, un autre corps gisait déjà, et les soldats passaient à la maison suivante.
— C'était un paysan, dit René. Pas un agent.
— Peut-être. Peut-être pas. C'est votre guerre, courier. Vous l'avez écrite.
René voulut répondre, mais les mots restèrent coincés dans sa gorge. Il pensa à Matthias, le vieil apiculteur, à son fils Josef, pressé dans l'armée impériale deux ans plus tôt. Josef était peut-être ici. Josef était peut-être mort dans cette cave, sous ces bottes suédoises, brûlé vif dans cette église dont les cloches sonnaient encore, étrangement claires au milieu du chaos.
Il avait promis de s'enquérir. Il avait promis, et il n'avait encore rien fait.
— Il faut contourner, dit-il enfin. La route principale est coupée.
Von Rheda hocha lentement la tête, les yeux sur le village qui agonisait. Il semblait vouloir dire quelque chose, mais il se tut. Ensemble, ils quittèrent le chemin pour s'enfoncer dans les bois, longeant le ruisseau qui traversait la vallée, évitant les fermes isolées dont les chiens hurlaient à la mort.
Ils marchèrent en silence pendant une heure, deux peut-être. La fumée les suivait, poussée par le vent, et l'odeur de brûlé s'accrochait à leurs vêtements comme une peste. René sentait chaque blessure à chaque pas — la jambe que Matthias avait sauvée, les côtes fêlées par la chute dans la cuve du tanneur, l'épaule droite qui protestait chaque fois qu'il respirait trop profondément. Il n'avait pas d'arme. Il n'avait pas de provisions. Il avait trois documents qui pouvaient soit mettre fin à la guerre, soit l'étendre à l'infini, et un capitaine impérial qui le suivait comme une ombre vengeresse.
Au sommet d'une colline, René s'arrêta. En contrebas, dans la vallée, le village n'était plus qu'un brasier mourant, un amas de ruines fumantes d'où montaient encore des étincelles. Les Suédois étaient repartis, sans doute vers Breisach, vers les murs qu'ils avaient déjà percés. Les corps resteraient là, sous la cendre, jusqu'à ce que les corbeaux ou les loups les prennent.
— Ils croient que le pape est derrière tout ça, murmura René. Les Suédois, les Impériaux, tout le monde. Chaque camp pense que l'autre tire les ficelles, que Rome ou Madrid ou Vienne complote dans l'ombre. Et pendant ce temps, c'est Paris qui tient le fil. Paris et personne d'autre.
Il sortit les documents de sa veste. Le premier, la lettre principale — le pacte secret entre la France et la Suède, cette paix qui était un mensonge, une illusion pour faire durer la guerre jusqu'à ce que la France choisisse son moment. Le second, la copie bavaroise, le même charabia diplomatique, les mêmes phrases cousues de faux-semblants. Le troisième, le billet de Richelieu à de Fargis, la directive qui montrait la mécanique — la façon dont les agents du cardinal fabriquaient la guerre comme des horlogers fabriquent des pièges.
Von Rheda le regardait faire, les mains croisées sur le pommeau de son épée. Il ne posa pas de question.
René s'accroupit, posa les trois documents sur une pierre plate, et entreprit de déchirer une à une les pages du pacte bavarois. Le geste était lent, presque rituel. Le parchemin cédait avec un bruit sec et humide, comme des os qu'on brise.
— Qu'est-ce que vous faites ? demanda von Rheda.
— Je choisis mon camp, dit René. Enfin.
Il ne voyait plus le visage de l'apiculteur, ni son fils Josef, ni même les morts de ce village incendié. Il ne voyait que la route qui s'étendait devant lui, vers Bâle, vers les agents français que Richelieu avait disséminés dans toute l'Europe, comme des graines de poison dans un champ qu'on arrose chaque jour de sang. Il savait ce qu'il allait faire. Il le savait depuis le moment où il avait lu la directive du cardinal, là-bas, dans le magasin à poudre de Breisach, peut-être même depuis plus longtemps — depuis Lützen, depuis les toits de Sankt Veit, depuis le jour où il avait accepté cette lettre sans savoir ce qu'elle pesait.
Il garda le pacte franco-suédois et le billet de Richelieu. Il replia soigneusement les deux documents, les glissa sous sa chemise, contre sa peau, là où la sueur et le froid ne pourraient pas les atteindre.
Puis il se mit à creuser. Ses mains, ses ongles, une pierre plate qu'il utilisa comme pelle dans la terre humide de la colline. Il creusa jusqu'à ce que ses doigts saignent, jusqu'à ce que le trou soit assez profond pour accueillir les restes de sa veste militaire — l'uniforme de mercenaire, la tunique maculée de tannin et de poudre, les insignes qu'il avait portés dans tant d'armées différentes en tant que tant d'hommes différents.
Il ne savait pas qui il était devenu. Ce qu'il savait, c'était qui il refusait d'être encore.
Il jeta la veste dans le trou, avec les morceaux déchirés du pacte bavarois, et il poussa la terre par-dessus, la tassant du plat de la main jusqu'à ce que la surface soit lisse. Il ramassa quelques branches mortes, les dispersa sur le monticule. Dans quelques jours, personne ne saurait que quelque chose avait été enterré là.
— Alpirsbach, dit von Rheda. C'est toujours votre destination ?
— Non, dit René. Bâle.
— Bâle ? Pourquoi Bâle ?
René se redressa, s'épousseta les mains. Ses genoux le brûlaient, sa jambe pulsait un signal de douleur régulier, mais il se tenait droit, debout dans la cendre de la nuit, face à l'est, face à la route qui descendait vers la vallée du Rhin.
— Parce que c'est là que se trouve la prochaine pièce de ce jeu, capitaine. Et parce que si je continue vers Alpirsbach, je suis un homme qui obéit. Si je vais à Bâle, je suis un homme qui décide.
Von Rheda le dévisagea longuement. Les flammes du village mouraient dans son dos, et son visage était un masque indéchiffrable, mi-ombre mi-lumière.
— Et qu'est-ce que vous décidez, courier ?
René toucha la lettre contre sa poitrine, le pacte qui n'était qu'une illusion, la directive qui montrait le mécanisme derrière l'illusion.
— Je décide qui la reçoit. Et ce qu'on en fait.
Il se retourna et se mit en marche vers le sud, vers Bâle, laissant derrière lui les ruines fumantes, les morts sans nom, et la veste d'un soldat qu'il n'était plus. Le capitaine le suivit, après un instant d'hésitation, et les deux ombres disparurent dans la nuit.
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