La Malédiction du Courrier
Lire le chapitre 16: The Cardinal's Shadow
Le Rhin sentait le soufre et la cendre. Des barques de pêcheurs remontaient le courant, chargées de meubles et de visages hagards, fuyant Breisach qui brûlait derrière nous. Von Rheda marchait à mes côtés, sa main sur le pommeau de son épée, ses yeux gris balayant chaque rive comme s'il s'attendait à voir des Suédois surgir des roseaux.
J'ai attendu que le fracas de la canonnade s'estompe dans la distance avant de briser le silence.
« Alpirsbach est un leurre.
Il s'est arrêté net, les mâchoires serrées. « Comment cela ?
— J'ai réfléchi. Cet accord que je porte... il ne prolonge pas la guerre. C'est un traité secret. Un pacte de paix entre la France et la Suède.
Sa main a quitté le pommeau. Ses doigts se sont écartés, comme pour attraper une vérité qui lui échappait. « Vous m'avez menti.
— Nous nous sommes mentis mutuellement, capitaine. Vous vouliez m'utiliser pour sortir de Breisach. Je voulais survivre. Maintenant je vous dis la vérité parce que j'ai besoin de vous.
Il a craché dans l'eau sale du fleuve. « Quelle vérité ?
J'ai baissé la voix, même si personne n'était à portée d'oreille. « Richelieu ne veut pas la paix. Il veut que la guerre continue, mais il doit le nier publiquement. Ce pacte est une illusion destinée à être découverte au mauvais moment, pour que l'Espagne entre dans le conflit et que la France puisse rester en retrait.
— Et qu'est-ce que cela change pour vous, coureur ?
— Tout. Je ne suis pas un instrument de sa politique. Si j'apporte ce document à Bâle, si je le remets aux émissaires suédois réels avant que les agents de Richelieu puissent prouver sa fausseté...
Von Rheda a émis un rire sourd, un son qui ressemblait à du gravier dans un moulin. « Vous croyez que les Suédois vous croiront ? Un homme qui a traversé les lignes, blessé, sans ordres écrits ? Ils vous pendront comme espion, ou pire.
— C'est pour cela que j'ai besoin de vous. Vous êtes un capitaine impérial. Votre témoignage pèse. Un officier ennemi qui confirme la trahison française...
Il a levé la main. « Ne me demandez pas de témoigner pour vous, Delacroix. J'ai des ordres, moi aussi. Des hommes m'attendent à Ulm.
— Josef.
Il a cligné des yeux. « Quoi ?
— Le fils du paysan qui m'a soigné. Enrôlé de force dans les troupes impériales, disparu depuis deux ans. Vous avez des contacts, des registres, des scribes dans votre armée. J'ai promis de demander.
— Une promesse de misérable contre ma carrière ?
J'ai sorti le sceau écarlate de ma tunique, celui que j'avais trouvé dans le magasin à poudre de Breisach. Le cachet du cardinal, avec ses armoiries et son emblème — la main de Dieu sortant des nuages, tenant une épée flamboyante.
« Reconnaissez-vous ceci ?
Ses yeux se sont plissés. « Un sceau du cardinal de Richelieu. Nous en avons vu de faux, mais celui-ci... le parchemin est solide, la cire de qualité cardinale.
— Il y a un réseau. Plusieurs messages identiques, portés par d'autres coureurs. Richelieu a mis en place une machine à illusions. Si l'un de ses agents à Bâle apprend que j'existe, je serai mort avant de voir le Rhin.
Von Rheda a détourné le regard, vers le sud où les montagnes du Jura se profilaient, bleues dans la distance. « Bâle est une ville neutre, mais pas un sanctuaire. Les émissaires français y ont une maison. Les Suédois, deux tavernes. Les agents se croisent dans les rues comme des rats ne sachant pas à quel égout ils appartiennent.
— Je connais un homme. Un ancien collègue, évadé des bureaux de Richelieu.
— Et vous lui faites confiance ?
— Je ne fais confiance à personne. Mais il me doit une vie.
Le capitaine impérial a passé une main sur sa barbe naissante. Ses yeux se sont faits calculateurs, et j'ai su que nous négociions le prix de son aide.
« Si je vous accompagne jusqu'à Bâle, nous voyageons ensemble vers un point où mon armée me croit mort ou traître. Je veux une garantie.
— Laquelle ?
— Quand vous aurez livré vos messages et rencontré ce contact — si vous survivrez — vous porterez une lettre pour moi. Une lettre à ma femme, à Stuttgart. Des instructions pour la faire sortir du Reich.
— Vous me faites confiance, maintenant ?
— Non. Mais c'est mon seul pari.
Nous avons marché jusqu'à la tombée de la nuit, longeant le fleuve avant de pivoter vers les collines boisées qui mènent au sud. Mes jambes brûlaient, portant encore les traces de la gangrène qu'un apiculteur avait arrêtée avec sa douceur, mais je haïssais la douleur moins que la pensée de mourir avant d'avoir accompli ma promesse — celle faite à Matthias, et celle que je venais de me faire à moi-même.
Bâle apparut à l'aube, trois jours plus tard, avec son pont de pierre et ses clochers qui semblaient ignorer la guerre autour d'eux. La ville avait fermé ses portes, mais un garde suisse, après avoir examiné nos lettres — des faux que von Rheda avait rédigés pendant notre marche — nous permit d'entrer par une poterne du côté du Rhin.
La maison de mon contact se trouvait dans le quartier des tanneurs, une impasse où l'odeur des cuirs empilait une puanteur qui couvrait toute autre trace. Trois étages, des volets clos, un chat endormi sur un tonneau de poix.
J'ai frappé en cadence. Une pause. Deux coups. Puis le silence.
« La porte est ouverte.
La voix venait de derrière nous. Un homme grisonnant d'une cinquantaine d'années, vêtu comme un marchand de vin, les yeux d'un gris si pâle qu'ils semblaient blancs dans la pénombre. Louis Michaud. Agent de Richelieu, évadé, traqué. Il tenait une dague basse, cachée dans sa manche — une habitude que je reconnaissais pour l'avoir eue moi-même.
« Vous êtes vivant, Louis.
— Pour l'instant. Vous n'avez pas dû être aussi prudent que moi.
Je lui ai exposé ma mission en cinq phrases. Il a écouté sans m'interrompre, ses yeux pâles fixant le document que j'avais déplié — le pacte franco-suédois, avec le sceau du cardinal.
Quand j'ai eu fini, il a fermé les yeux un long moment. Puis il a ri. Un rire creux, sans joie.
« Vous êtes un imbécile, René. Un bel imbécile courageux qui va mourir très jeune. Richelieu n'a pas besoin que vous soyez traqué pour vous faire disparaître. Il a des doigts partout. Des doigts que vous ne voyez jamais.
— Mais vous connaissez les Suédois à Bâle. Vous pouvez...
Il a brandi son index, taillé à la manière d'un meunier. « Mon nom a été rayé de ses registres parce que je suis mort il y a six mois. Officiellement, Louis Michaud a été écrasé par un cheval à Lyon. Je suis un fantôme, vous comprenez ? Un fantôme ne fréquente pas les tavernes suédoises.
Von Rheda a fait un pas en avant. « Il nous faut juste un accès. Un nom. Un contact qui puisse le recevoir.
Michaud a regardé le capitaine comme on regarde un chien à trois pattes. Puis il a mis une main sur mon épaule, et j'ai senti la dague dans sa manche appuyer sur ma clavicule.
« Je vais vous aider, René. Mais vous devez comprendre ceci : ce sceau que vous portez — le cardinal a laissé croire qu'il était unique. La vérité est pire. Chaque pièce de ce réseau est codée avec une marque distincte, un emplacement dans la cire selon la mission. Celui que vous avez trouvé à Breisach porte la marque de la mission d'Alpirsbach.
Il a fait glisser son doigt sur le sceau écarlate, s'arrêtant sur un point minuscule que je n'avais jamais remarqué.
— Vous n'êtes pas le coureur de ce message. Vous êtes le leurre. Et le véritable document — celui qui compte vraiment — est déjà en route vers quelqu'un qui n'hésitera pas à tuer pour l'intercepter, vous y compris.
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