La Malédiction du Courrier
Lire le chapitre 17: The Alps of Mistrust
La neige ne tombait pas : elle venait en lames. Chaque rafale du Jura semblait taillée dans du verre, et René sentait le givre s'accumuler dans les plis de son manteau volé, là où la laine effilochée rencontrait la chair meurtrie. Son bras gauche, encore bandé sous la chemise, pulsait à chaque pas comme un tambour de marche forcée.
Von Rheda marchait trois mètres devant lui, la main posée sur la garde de son épée, les épaules basses contre le vent. Le capitaine n'avait pas dit un mot depuis qu'ils avaient quitté la rive du Rhin. Les ponts de Breisach brûlaient derrière eux — littéralement, à en juger par la lueur orangée qui teintait l'horizon gris.
— Il y a un feu, plus haut.
René avait dû crier pour couvrir le hurlement du vent. Von Rheda s'arrêta, plissa les yeux dans la direction que René indiquait. Une colonne de fumée noire, épaisse et graisseuse, montait derrière un repli de colline. Pas un village — les Suédois avaient déjà brûlé les villages. Un bivouac, peut-être. Ou une colonne en marche.
— Nous ne savons pas qui ils sont, dit von Rheda.
— Ceux qui brûlent ce genre de bois ne nous attendent pas. Le bois vert sent le chêne, le pin. Ça sent le sapin mouillé. Ils coupent ce qui ne brûle pas bien. Donc ils campent depuis plusieurs jours. Dieux, vous autres Impériaux, vous ne savez pas lire une fumée ?
Von Rheda lui jeta un regard froid, mais n'argumenta pas. Ils avancèrent prudemment, contournant le versant est, et virent bientôt les silhouettes. Douze hommes, peut-être quatorze, rassemblés autour de trois feux sous un surplomb rocheux. Leurs armes étaient hétéroclites : des piques suédoises, des épées impériales, un mousquet croate. Des mercenaires. La lie des deux armées, ceux qui servaient le drapeau le plus proche — ou le plus riche.
René toucha instinctivement sa poitrine, où les documents froissaient contre sa peau sous le bandage. Ils étaient là. Les deux. Le pacte franco-suédois et la directive de Richelieu. Et le sceau de cire écarlate — la petite chose ronde qu'il gardait dans une poche de ceinture, prélevée sur le pli cacheté de la poudrière avant de détruire la copie bavaroise.
Le feu du plus grand bivouac crachait des étincelles vers un ciel couleur d'arsenic. Une sentinelle les aperçut. Le mousquet se leva.
— Halte ! Qui va là ?
René leva les mains lentement, délibérément. Il passa devant von Rheda, ce qui en disait peut-être trop sur son rôle, mais il parlait mieux français que le capitaine, et ces hommes ne parlaient que français et pillard.
— Deux voyageurs, dit-il avec l'accent traînant qu'il prenait pour se faire passer pour un clerc lorrain. Nous fuyons Breisach. Les Suédois ont percé le mur nord il y a deux jours. Nous avons traversé l'eau de justesse.
La sentinelle les détailla. Il avait une balafre qui partait du sourcil gauche jusqu'à la mâchoire, un nez cassé plusieurs fois, et des yeux qui ne clignaient pas.
— Des déserteurs.
— Des hommes qui ont compris qu'un mur tombé est une dette à payer ailleurs.
Le capitaine von Rheda serra la mâchoire mais ne dit rien. La réponse plut à la sentinelle, qui leur fit signe d'avancer d'un geste du canon du moustique-chargeur.
Autour du feu principal, les mercenaires étaient en train de faire rôtir un quartier de viande douteux. Le chef du groupe — un homme massif aux cheveux gris coupés ras, un énorme pistolet à rouet passé dans sa ceinture — les examina sans se lever. Il avait les mains couvertes de cicatrices de corde et une façon de manger avec les doigts qui suggérait une longue habitude de la guerre sale.
— Et d'où vient que des clercs traversent la montagne avec un pistolet impérial à la hanche ? dit-il, en regardant von Rheda.
Von Rheda avait oublié de masquer son armement. La moitié des hommes autour du feu se levèrent lentement. René sentit les muscles de son dos se contracter.
— Le capitaine est un marchand de vin d'Alsace qui a servi dans la garde de la ville, répondit-il en s'asseyant sur un tronçon de roche avant qu'on ne lui dise de le faire. Il garde ses réflexes. Moi, je suis son scribe. Nous portons une dette à un client de Bâle qui a perdu ses barriques dans la prise de la ville. On va se faire rembourser. La guerre, messieurs, n'est qu'un marché qui a mal tourné.
Le chef ne rit pas. Il se pencha en avant et cracha dans le feu. Il regarda von Rheda, puis René, avec un intérêt désagréable.
— Votre capitaine n'a pas les mains d'un marchand de vin. Il a les mains d'un homme qui a étranglé quelqu'un. Et vous, l'écrivain — il saisit le poignet de René avant que ce dernier ne puisse réagir — vous avez des cals de coutil à l'index et au pouce. Pas de plume. C'est une main de coupeur de gorge.
La pièce entière se figea. Les mercenaires se rapprochèrent, comme une meute qui a flairé du sang frais. L'un d'eux, un grand maigre aux dents jaunes, sortit un couteau de boucher de sa ceinture et le laissa pendre au bout de son bras.
René n'avait pas prévu ça. Il avait prévu la neige, le vent, la fatigue. Pas un interrogatoire mené par un chef qui lisait les mains.
— Je corrige les contrats de mon maître, dit René, le visage immobile. L'écriture use les doigts autrement. Le coutil, c'est la tenue des feuilles de parchemin. Vous n'avez jamais travaillé dans un comptoir, vous ne pouvez pas le savoir.
Le chef lâcha son poignet comme on jette un déchet, puis fit un geste. Les deux hommes les plus proches de René le prirent chacun par les épaules et le forcèrent à genoux. Dans le geste, le manteau s'ouvrit, et le sceau écarlate tomba de sa poche de ceinture pour rouler sur la neige brunie du bivouac.
Le silence dura un battement de cœur.
Le grand maigre le ramassa avant que René ne puisse bouger. Il l'approcha du feu, le retourna entre ses doigts, et son visage passa de l'ennui à l'intérêt.
— Ça, c'est pas un sceau de comptoir, dit-il. C'est de la cire de France. Regardez : les trois fleurs de lis. Et une signature en relief.
Le chef tendit la main, examina le sceau un long moment. Ses yeux se rétrécirent. La cire écarlate portait encore, en creux net au revers, des traces de filaments anciens — la marque du pli cacheté d'origine, celle que René avait arrachée du document bavarois dans la poudrière.
— Vous avez pillé un courrier diplomatique, dit-il posément, en relevant les yeux vers René.
René sentit son pouls dans ses tempes. Von Rheda se tenait immobile à deux mètres derrière lui, les mains écartées de son corps, attendant un signe. Un seul mouvement et les mercenaires leur tomberaient dessus à douze contre un — à quinze contre un, car la plupart s'étaient levés.
— Non, dit René. Je l'ai volé à un officier suédois qui avait lui-même tué le porteur impérial, près de la porte Nord. L'officier ne savoir jamais la valeur de ce qu'il tenait.
Le chef s'accroupit devant lui. Sa main quitta le sceau et passa sous le menton de René, le forçant à lever la tête.
— Et toi, tu sais ?
René sourit. C'était un sourire fatigué, presque sincère.
— Le sceau ne vaut rien. La lettre qu'il scellait, elle, valait la vie de deux villes. Je l'ai vendue, à un homme de Bâle qui la paie au poids de l'or. Si vous me laissez passer, je vous dis où il la prend — et ce qui vous restera, c'est l'or, sans les risques.
Le chef le regarda en silence. Le sceau pesait dans sa main ; il l'approcha de la flamme, vit la fin du filament arraché, vit que la cire était encore flexible — elle datait de quelques semaines, pas plus.
— Un sceau de France, récent. Un messager qui se prétend scribe. Parle.
René jeta un coup d'œil à von Rheda. Le capitaine avait compris le rôle à jouer : il ne bougeait toujours pas, mais un muscle de sa joue saillait comme une corde tendue. René devait finir vite, avant que la tension ne devienne une lame.
— La lettre contenait un ordre de prolongation de campagne. Elle était adressée au commandant de la garnison de Breisach. Quand la ville est tombée, le porteur a perdu la tête et le colis. Je l'ai trouvé sur lui.
Il se pencha vers le feu, sortit un morceau de charbon de la braise, et dessina sur la pierre les coordonnées d'un relais de chasse entre Fribourg et Bâle — un point de rendez-vous fictif, à deux jours de marche au-delà du Jura, où il savait qu'il n'y avait rien.
— C'est là que mon maître m'attend avec la bourse. Allez-y avant le crépuscule de demain ; il ne restera pas après.
Le chef suivit le tracé du doigt sur la pierre. Il connaissait le terrain, probablement — un homme qui brûlait du sapin vert savait lire la montagne. Son visage se plissa en une expression qui n'était ni la confiance ni la méfiance, mais quelque chose entre les deux : l'intérêt.
— Ton maître a-t-il un nom ?
— Il s'appelle Cinq-Ors. Il paie comptant et sans questions.
Le chef cracha encore dans le feu, puis se redressa, glissa le sceau dans sa propre ceinture et fit un geste d'effacement de la main.
— Allez. Au-delà du col de Chasserol, tournez ouest. Ne revenez pas sur vos pas avant la nuit. Si je ne trouve pas ton Cinq-Ors, je vous chercherai.
René se releva lentement, les genoux engourdis par la neige et l'humiliation. Il rejoignit von Rheda, qui n'avait pas bougé d'un centimètre. Ils s'éloignèrent dans le brouillard, sous les regards des mercenaires, jusqu'à ce que les feux ne soient plus que taches orangées dans le gris.
Quand ils furent hors de portée de vue, von Rheda parla enfin, la voix rauque d'avoir été trop longtemps silencieux.
— Tu leur as donné un sceau de France.
— Un sceau mort, répondit René, dont la main trouva sous la chemise la poche de coutil où le document cacheté de la poudrière — le vingt-deuxième sceau écarlate — demeurait intact contre son flanc. Celui que l'on attend dans les chancelleries est encore cacheté. Et le prince de Constance, dit-on, paie mieux que tout autre pour les lettres que les rois ne devraient pas écrire.
Il continua de marcher dans la neige sans se retourner. Le vent redoublait, effaçant leurs traces derrière eux.
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