La Malédiction du Courrier
Lire le chapitre 22: The River in Flames
Le Rhin était un champ de braise.
René le comprit avant même de voir l’eau, avant même de sentir l’odeur de fumée et de poisson crevé qui saturait l'air de Koblenz. La ville, en contrebas, n'était plus qu'un gosier ouvert crachant des colonnes de suie contre un ciel de plomb. Des barques de pêcheurs, des gabarres marchandes, tout ce qui flottait et portait une voile était en train de brûler, amarré de force aux quais par des soldats impériaux qui jetaient des torches comme on jette des pierres dans un étang.
— La politique de la terre brûlée, murmura von Rheda derrière lui, la voix rauque sous son capuchon de voyageur.
— Ils ne brûlent pas la terre, répondit René. Ils brûlent les ponts.
Il avait déjà vu ce spectacle avant. Deux fois. Une fois à Magdebourg, une fois à Breisach. La stratégie de l'Empereur était simple : si vous ne pouvez pas tenir une rive, assurez-vous que l'autre ne serve à rien. Les fermes à l'est, les moulins de Sarrelouis, les flottilles de ravitaillement suédoises — plus rien ne traverserait ce fleuve pendant des semaines, peut-être des mois.
Et moi, je dois le traverser cette nuit.
René observa la scène depuis le talus boueux où ils s'étaient arrêtés, à demi cachés par un bosquet de saules qui perdait ses dernières feuilles jaunes dans l'eau grise. En aval, à un quart de lieue, un petit embarcadère de pierre servait de point de contrôle : des soldats allemands de l'armée de Gallas y fouillaient les rares voyageurs, et derrière eux, une barge de grain, lourdement chargée, était en cours de déchargement pour être brûlée.
La dernière barge de grain, sans doute. Et elle était déjà vide.
Von Rheda s'accroupit à côté de lui.
— On ne passe pas. Pas par là, pas cette nuit.
— On passe toujours, dit René en frottant ses mains engourdies. La question est de savoir ce qu'on est prêt à payer.
Il sortit de sa besace un petit flacon de verre épais, à moitié rempli d'une huile épaisse et sombre. Du goudron de Norvège, mélangé à de l'alcool de pomme de terre et quelque chose que le forgeron de Lisieux lui avait donné en bonus — une poudre noire, lente à s'enflammer, qui une fois allumée ne s'éteignait plus sous la pluie.
Von Rheda regarda le flacon, puis la barge.
— Non.
— Si.
— C'est un suicide. Il y a quarante soldats à cet embarcadère.
— Trente-cinq, corrigea René avec un sourire mince. J'ai compté les tentes. Et ils ont eu une longue journée de destruction. Ils se réchauffent autour d'un feu, ils boivent le vin de quelque marchand malheureux. Ils ne regardent pas le fleuve.
Le silence de von Rheda était plus éloquent que tous les reproches. René le connaissait bien maintenant, ce silence — il était devenu presque un langage entre eux, fait de respirations lentes et de joues serrées. Le chevalier saxon n'avait pas dit un mot de plus depuis la sortie du monastère, depuis que René lui avait expliqué son plan de marcher sur Paris, la copie falsifiée sous le bras, pour faire chanter le cardinal le plus puissant de France.
René se demanda, une fois de plus, si von Rheda le laisserait arriver à Paris — ou s'il le livrerait au premier soldat impérial venu, pour racheter sa propre peau auprès de l'Empereur.
— Écoute, dit René en se relevant, écartant quelques branches mortes pour avoir une meilleure vue. Je vais allumer cette saloperie près du port, du côté où le vent souffle vers leurs tentes. La panique fera le reste. Tu prendras la barque en amont — la petite, celle avec la voile rouge déchirée, qui est encore amarrée au pieu de chêne. Tu l'appareilles et tu attends.
— Et toi ?
— Moi je traverserai en aval, une fois qu'ils auront tous couru vers l'embarcadère. Il y a une autre barque, plus loin, celle du passeur qui vendait le poisson fumé au marché ce matin. Je connais son amarre. Il ne l'a pas encore brûlée.
Von Rheda le dévisagea, cherchant la faille.
— Et si on te voit ?
— On ne me verra pas. Personne ne m'a vu. Personne ne me voit jamais.
La phrase avait plus de poids que René ne l'aurait voulu. C'était vrai, au fond : il passait entre les armées, entre les langues, entre les identités, un fantôme payé en écus et en compromis. Le médaillon de la Vierge, celui qu'il arborait maintenant, semblait renforcer son invisibilité — les hommes sceptiques le regardaient, puis hochaient la tête, comme s'ils voyaient à travers lui quelque chose qu'il ne comprenait pas lui-même.
Von Rheda fixa le médaillon un instant de trop.
— Ce n'est pas le tien, dit-il froidement.
— Il est à moi maintenant.
— Les morts ne donnent pas leurs biens. Ils se les font voler.
René serra le médaillon à travers son pourpoint. Le métal était chaud contre sa peau, étrangement vivant.
— Le mort me l'a donné, dit-il. Alors je le porte.
— Tant que tu y trouves quelque chose à gagner.
René ne répondit pas. Il n'y avait pas de réponse, seulement une vérité inconfortable qu'ils partageaient tous les deux : René portait la croix pour passer les barrages, et von Rheda le savait. Et von Rheda le laissait faire, pour l'instant.
Le Saxon étendit sa main gantée et prit le flacon des doigts de René.
— Le pieu de chêne, dit-il. Voile rouge déchirée. Tu me retrouves à l'île du milieu, celle avec les ruines de l'ancien donjon.
— Pourquoi m'aides-tu ?
Von Rheda se leva, ajustant son épée sous son manteau. La neige commençait à tomber, fine et dure, comme du sel.
— Parce que si tu réussis à tuer le cardinal, je pourrai dire que j'aurais pu l'arrêter, dit-il. Et c'est un mensonge que je veux pouvoir raconter toute ma vie.
Il disparut avant que René pût répondre, s'éloignant le long de la berge d'un pas régulier de militaire, sans se retourner.
René attendit un quart d'heure. Puis il descendit vers l'eau.
L'embarcadère était pire qu'il ne l'avait imaginé de loin. Les flammes y montaient à hauteur d'homme, nourries par des carcasses de barques empilées comme du bois de chauffage, et les soldats s'affairaient en criant, leurs visages ruisselants de sueur malgré le froid. L'un d'eux — un sergent, à en juger par son écharpe — jurait abondamment contre un capitaine invisible qui lui avait laissé le sale boulot de faire disparaître les preuves de la richesse fluviale de la ville.
René s'accroupit derrière une pile de tonneaux, à l'extrémité nord, là où l'ombre de la forteresse de la ville tombait sur l'eau. Il pouvait voir la barque du passeur, exactement où il l'avait prévue : amarrée à un vieux poteau de métal, à demi cachée par des roseaux morts. Elle était petite, une skiff de pêcheur à fond plat, et l'eau déjà gelée par endroits crissait contre sa coque, comme pour le prévenir.
Il commença à compter les soldats. Trente-six, désormais — certains étaient revenus du village voisin avec des bouteilles de vin sous les bras.
C'est alors que la barge de grain, la dernière, explosa.
Pas avec un grand bruit — plutôt une bouffée sourde, presque douce, qui fit se retourner les hommes à l'unisson. La flamme monta lentement d'abord, comme une main qui cherche, puis elle trouva la paille et l'alcool toujours imbibés dans les bois du navire, et elle rugit. Le goudron de Norvège ne mentait jamais.
— Le feu ! Le feu sur la barge ! hurla quelqu'un. Elle était censée brûler déjà !
Les soldats coururent vers le quai, leurs torches levées inutilement contre un incendie qui ne les attendait pas. Le vent avait tourné, poussant la fumée vers les tentes, et dans la confusion, personne ne vit la silhouette qui se glissait entre les tonneaux. Personne ne vit les mains qui dénouaient la corde de la barque du passeur. Personne ne vit l'homme qui se coucha à plat ventre dans la coque, ramant avec ses paumes dans l'eau glacée, à traverser le Rhin au cœur des flammes.
René compta les coups de rame dans sa tête, un rituel ancien qui lui tenait lieu de prière. Cinq cents. Peut-être six cents. Ses mains étaient des blocs de glace, sa poitrine brûlait à chaque respiration, et l'eau autour de lui devenait peu à peu orange — la lumière de l'incendie qui se reflétait sur le fleuve comme un manteau de braise.
Le barrage fut derrière lui. L'île du milieu surgit de la brume, un amas de pierres noires et de murs écroulés. Il guida la skiff vers la rive nord, là où une anse minuscule formait une poche d'eau calme.
La silhouette de von Rheda l'attendait, debout sur les ruines, un bras levé en signe de reconnaissance.
René sauta sur la berge, genoux pliés, ruisselant de l'eau glacée du Rhin. Il cracha un goût de vase et de fumée.
— Il y a quelqu'un, dit von Rheda, sans quitter du regard le fourré derrière lui.
René suivit son regard. Entre les arbres, à demi caché par la neige qui tombait plus fort maintenant, un corps était affalé contre le tronc d'un chêne. Un homme, en vêtements civils, portant la livrée d'un écuyer de la cour de France.
Il respirait encore. À peine.
René s'approcha, et la clarté des flammes au loin du Rhin éclaira le visage du blessé. Le haut-de-chausse était déchiré, trempé de sang séché qui formait une flaque noire dans la neige. Une bourse en cuir, encore fermée d'un sceau de cire bleue, reposait sur sa poitrine comme une pierre tombale de fortune.
— De l'eau, murmura l'homme sans ouvrir les yeux. De l'eau, pour l'amour de Dieu.
— Qui êtes-vous ? demanda René, s'accroupissant à côté de lui.
L'homme entrouvrit les paupières, et quelque chose s'y alluma — un espoir ou une reconnaissance, un éclat de folie de mourant.
— Vous êtes lui, dit-il dans un souffle. L'homme de Lisieux.
René ne répondit pas.
— J'ai un message, continua le mourant en tendant la bourse d'une main tremblante. Pour le contact de Cologne. Le cardinal a changé d'avis. Il ne veut plus de la lettre.
Un silence. Le monde entier sembla se suspendre.
— Il veut qu'elle soit détruite, dit l'homme en exhaussant la cire bleue. Brûlée. Et il enverra des hommes pour le garantir.
La bourse tomba dans la neige. L'homme ne bougea plus.
René la contempla longuement. La cire bleue portait le sceau personnel du cardinal de Richelieu — une croix et une ancre croisées, au-dessus d'une devise latine qu'il avait toujours évité de lire, de peur d'y trouver sa propre mort annoncée.
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