La Malédiction du Courrier
Lire le chapitre 24: The King's Birthmark
Le palais de l’archevêque sentait la cire, le vin et l’hypocrisie. René se tenait dans la ruelle étroite qui longeait la cuisine, adossé à un mur de pierre humide, le collet relevé contre le froid de mars. Par une fenêtre basse, à travers les carreaux graisseux, il voyait la table des serviteurs qui s’agitaient autour des plats. Plus loin, derrière une porte entrouverte, la salle du dîner du cardinal: des chandelles, des reflets d’argent, le murmure poli des invités.
Il n’avait aucun droit d’être là. Le sceau de bronze pendait contre sa poitrine, sous sa chemise, tel un défi. Von Rheda l’avait quitté une heure plus tôt, pour tâter les tavernes et les allées du quartier de l’Université, à la recherche d’un contact fiable. René restait seul avec ses deux lettres, l’une dans sa botte, l’autre dans la doublure de son pourpoint, et une question qui lui brûlait le gosier: comment entrer sans se faire égorger?
Un marmiton sortit en courant, un panier de pains sous le bras. René le laissa passer, puis se glissa vers la porte de service. Il ne cherchait pas une audience. Il cherchait des oreilles.
La cuisine était un enfer de chaleur et de bruit. Des marmites bouillonnaient, des broches tournaient. Personne ne le remarqua. Il prit une cruche de vin, un plateau de fruits, et se mêla aux serviteurs qui se hâtaient vers la salle du dîner. Le pas français, les yeux baissés, l’épaule légère. Trois ans de métier.
Il entra dans la salle par une porte latérale, derrière deux laquais qui portaient un pâté en croûte. La table était longue, couverte de linge blanc et de coupes de cristal. Une quinzaine de convives: des nobles, des ecclésiastiques, un homme en manteau sombre qui parlait peu. Au centre, dans un fauteuil légèrement surélevé, le Cardinal de Richelieu.
René l’avait vu de loin, à Ratisbonne, mais jamais ainsi. L’homme était mince, presque fragile, mais son visage dégageait une autorité froide. Ses yeux semblaient compter les bouchées de chacun. Il écoutait un ambassadeur vénitien débiter des compliments, un sourire mince aux lèvres, ses doigts longs jouant avec un sceau de cire sur la table.
René posa le plateau sur un buffet de côté, puis s’immobilisa, observant. Il ne cherchait pas à comprendre la politique — il cherchait un angle, une faiblesse, un indice sur la manière dont le Cardinal traitait la trahison.
Richelieu leva une main, interrompant le Vénitien au milieu d’une phrase. Il se tourna vers un homme qui se tenait derrière lui, un secrétaire en soutane noire.
— Ce courrier de Lisieux, dit Richelieu à voix basse, sans se soucier des regards. Il n’est toujours pas arrivé?
— Les routes sont mauvaises, Éminence. La guerre...
— La guerre ne m’excuse pas. La paresse, non plus.
Le secrétaire inclina la tête et recula. René sentit un frisson lui descendre le dos. Lisieux. C’était le nom qu’avait prononcé l’envoyé mourant sur l’île. Le contact attendu. L’homme que les assassins du Père Joseph cherchaient déjà. Et Richelieu s’impatientait.
Le dîner continua. Des plats, des vins, des conversations polies sur les récoltes et les mariages. René s’approcha du buffet, saisit une carafe, fit semblant de servir un convive. Son regard glissa de visage en visage. Ils étaient tous des rapaces sous des plumes de paon.
Puis, un détail attira son attention. Un homme au bout de la table, âgé d’une cinquantaine d’années, les cheveux gris et le visage buriné. Il ne parlait pas, il observait, comme René. Et ses yeux s’arrêtèrent précisément sur le crucifix que René portait au cou — celui du garde suisse mort, celui qui l’avait sauvé au monastère.
L’homme se leva, murmura une excuse et quitta la salle par une porte latérale. René comptait les battements de son cœur. Il compta jusqu’à trente, puis posa sa carafe et suivit.
Le corridor était faiblement éclairé par une torche. L’homme l’attendait, adossé à une tapisserie.
— Vous portez un crucifix qui ressemble à celui d’un homme que j’ai connu en Suisse, dit-il d’une voix sèche. Il avait une famille, un frère. Un nom que les Bourbons ont fait oublier.
René ne broncha pas. Il fallait du métal, ici. Il fallait être un autre.
— Les crucifix se ressemblent, monsieur. Celui-ci vient de Rome, bénit par un pape dont j’ai oublié le nom.
L’homme sourit, sans chaleur.
— Vous mentez bien. C’est une qualité rare. Mais ce n’est pas la question. Je suis le baron de la Trémouille. Je travaille pour le Cardinal, à ma manière. Et je sais reconnaître les hommes qui portent plus que des crucifix.
Il fit un pas vers René.
— Les vrais messagers du Cardinal portent une marque. Pas un sceau, pas un anneau. Une marque de naissance. Sur le poignet gauche. C’est le seul authentificateur. Le seul qui ouvre la porte du cabinet personnel de Sa Sainteté Éminente. L’autre — le sceau de bronze — n’est que l’appât.
René sentit son sang se glacer. Il jeta un coup d’œil discret à son poignet gauche. Sous le bord du pourpoint, il ne voyait que la peau nue. Mais il connaissait son corps. Il savait qu’une petite tache brune, en forme de feuille, lui était apparue à la naissance. Sa mère l’y avait embrassée mille fois. Avait-il montré ce poignet, un jour, à quelqu’un qui l’attendait? Avait-il été pisté, marqué, identifié sans le savoir?
Le baron de la Trémouille le scrutait.
— La marque est là, n’est-ce pas? Vous n’avez même pas besoin de vérifier. Le Cardinal vous attend, messager. Mais il veut voir la marque avant de recevoir la lettre. Et il veut aussi savoir pourquoi Vous avez encore une copie en circulation.
Le souffle de René s’étrécit. Une copie. Le Cardinal savait pour la copie — pas seulement par des coureurs, mais par ce courant souterrain que seul un réseau intime pouvait alimenter. Chaque mot qu’il avait prononcé depuis Ratisbonne semblait s’être végétalisé, répandu.
— Je suis le messager, dit-il lentement. La copie est morte dans un fleuve. La vraie est dans ma botte.
Le baron ricana.
— Vous êtes toujours aussi sûr de vous? Alors prouvez-le. Relevez votre manche gauche. Montrez la marque. Et faites-le avant que quelqu’un voie votre visage et ne vous prenne pour un espion du Père Joseph — car ce dernier a des hommes dans cette cuisine, eux aussi.
René hésita une seconde, puis tricha. C’était une justice — une de plus. Il tira lentement sur sa manche, découvrant son poignet. La petite tache brune apparut sous la lumière de la torche.
Le baron la regarda longuement, puis hocha la tête, une lueur de respect dans les yeux.
— C’est donc vous. Le courrier de Lisieux. Le Cardinal vous recevra demain, à l’aube, dans sa chambre. Seul. Mais il vous demandera la lettre, et il vous demandera de jurer que la copie est brûlée. Et si vous mentez, vous ne reviendrez pas par la porte.
Il recula d’un pas, disparaissant dans l’ombre du couloir.
René resta seul, le cœur battant la chamade. La marque — il portait la marque qui authentifiait la mort. Et le baron savait déjà qu’il y avait une copie. Richelieu ne savait pas que la copie contenait la même faille que l’original. Un trésor n’existait que si un homme savait qu’il était unique.
Mais le baron savait aussi autre chose, quelque chose qu’il avait failli dire et qu’il avait retenu. Il y avait une porte derrière la porte, et quelqu’un d’autre voulait que René l’ouvre.
Il regagna la ruelle, le vent glacé lui fouettant le visage. Il contempla la fenêtre sombre du palais, où le Cardinal se gobergeait de viande et de pouvoir, et comprit qu’il entrait à l’aube dans un cabinet où chaque parole serait pesée. Il devait se souvenir, à chaque instant, que ce cabinet serait vide, si le Cardinal n’avait pas entendu parler de Lisieux. Lisieux. Le prêtre qui avait fui la France avec un secret, et qui avait envoyé ce message sur le point de mourir.
René se mit à marcher vers les quais, où von Rheda l’attendait. Une seule certitude: Richelieu avait besoin de la copie pour la détruire, de l’original pour la faille, et de la marque pour être sûr que le messager était un homme qu’on pouvait tuer en silence. Un trésor n’existait que si un homme savait qu’il était légitime.
Il devait être plus qu’un trésor. Il devait devenir un choix.
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