La Malédiction du Courrier
Lire le chapitre 25: The Louvre's Web
La nuit de Paris pesait sur ses épaules comme un manteau de plomb. René avait quitté l'hôtel de la Trémouille sans attendre l'aube, les paroles du baron encore vibrantes dans sa tête : « Il sait pour la copie. Il exige sa destruction. » Mais le palais du Cardinal, c'était la gueule du loup, et il n'avait pas l'intention d'y entrer par la porte principale.
Il longea les quais de la Seine, l'anneau de bronze serré dans sa poche, pesant plus lourd que le pacte lui-même. L'identité de Lisieux lui collait à la peau comme une seconde sueur, mais chaque regard qu'il croisait dans l'ombre des réverbères était une lame potentielle. Père Joseph avait des yeux partout, et Richelieu avait des oreilles qui entendaient jusqu'aux murmures des morts.
Le Louvre se dressait devant lui, masse de pierre et d'ambition, ses fenêtres éclairées comme des yeux vigilants. Il avait prévu de s'introduire par les cuisines, de graisser la patte d'un marmiton, de se fondre dans le va-et-vient des domestiques. Mais une voix féminine le stoppa net alors qu'il contournait le pavillon de l'Horloge.
« Vous êtes le courrier de Lisieux. »
Il se retourna, la main sur la dague. Une femme se tenait à quelques pas, silhouette fine découpée contre la lueur d'un brasero. Elle portait une cape de velours bleu nuit, le capuchon relevé, mais un éclat de cheveux châtains s'en échappait. Elle ne semblait pas armée.
« Je ne sais pas ce que vous voulez dire », répondit René, le ton neutre.
La femme sourit, un pli de lèvres qui n'atteignit pas ses yeux gris. « Allons. Le baron de la Trémouille vous a reçu ce soir. Vous portez l'anneau du Cardinal, je le sens dans votre poche—non, ne faites pas ce geste. Je ne suis pas votre ennemie. »
René retint son mouvement, les doigts crispés mais immobiles. « Qui êtes-vous ? »
« Quelqu'un qui connaissait Marie. »
Le souffle de René se coinça dans sa gorge. Marie. Le nom qu'il avait inventé à Ratisbonne, la femme fictive dont il avait parlé à von Rheda pour expliquer ses réticences, celle qui n'avait jamais existé que dans son imagination et dans les mensonges qu'il avait tissés. Personne ne pouvait la connaître. Personne.
« Il n'y a pas de Marie », dit-il prudemment. « Elle est morte. »
« Précisément. C'est ce que vous avez raconté au capitaine von Rheda lorsque vous traversiez la Forêt-Noire. Une mort de fièvre, si mes souvenirs sont bons. Mais vous avez oublié un détail, courrier. Vous avez dit qu'elle vous attendait à Lisieux. Et Lisieux, c'est ici, maintenant, sous la forme de votre personne. »
La femme fit un pas en avant, et la lumière du brasero révéla un visage fin, presque ascétique, des pommettes hautes et une cicatrice pâle qui courait de sa tempe gauche à sa mâchoire. Elle avait peut-être trente ans, mais ses yeux portaient plus.
« Qui êtes-vous ? » répéta René, la voix plus dure.
« Appelez-moi Anne. C'est aussi faux que votre Marie, mais cela suffira. Je travaille pour le Cardinal—avant que vous ne partiez, ce qui n'a pas d'importance. Ce qui importe, c'est que je connaissais votre mensonge. Et pourtant, je ne vous ai pas dénoncé. »
« Pourquoi ? »
Anne le dévisagea avec une intensité qui le mit mal à l'aise. « Parce que j'ai entendu parler de vous. Le courrier qui a traversé la guerre avec une lettre qu'il aurait pu vendre mille fois, et qui l'a gardée. Le courrier qui a choisi de ne pas trahir un prince à Ratisbonne. Le courrier qui porte maintenant l'anneau de bronze de Richelieu et songe à lui offrir un chantage au lieu d'une livraison. »
Le sol sembla se dérober sous les pieds de René. « Vous en savez trop. »
« Je sais ce que savent les murs du Louvre. Et les murs du Louvre murmurent beaucoup. » Elle sortit une main fine de sa cape, un gant de cuir noir, et désigna une porte dérobée à quelques mètres, presque invisible dans l'ombre d'un contrefort. « Vous cherchez à rejoindre le Cardinal. Mais vous n'y entrerez pas par les cuisines. Les hommes de Père Joseph ont des yeux partout, et ils ont votre signalement. Taille, allure, la cicatrice sur votre main gauche—oui, je sais celle-là aussi. »
René baissa instinctivement les yeux vers sa main gantée, sous laquelle la marque du coup de couteau de Magdebourg restait cachée. « Et vous me proposez quoi ? »
« De vous faire entrer proprement. Je connais un passage, un corridor que seuls les intimes du Cardinal empruntent. Il mène directement aux antichambres privées. Vous y serez avant l'aube, sans éveiller les soupçons. » Elle inclina la tête, un geste presque amusé. « En échange, je veux une chose. »
« Laquelle ? »
« La copie. Celle que vous avez forgée à Mayence. Je sais qu'elle existe. Je sais que Richelieu veut la détruire. Mais je sais aussi qu'elle contient quelque chose de plus que la lettre originale—une trace de votre main, un indice de la faille de dates. » Ses yeux gris se durcirent. « Je veux cette copie. Pas pour le Cardinal. Pour moi. »
René réfléchit rapidement. La copie était dans sa sacoche, cachée sous une doublure cousue à la hâte. Il pouvait la donner, en garder l'original pour son audience, et voir ce que cette femme mystérieuse savait réellement. Mais son instinct lui hurlait que tout cela était trop commode, trop calibré. Une femme qui connaissait le mensonge de Marie, qui connaissait sa cicatrice, qui connaissait la copie. Personne ne savait tout cela. Sauf peut-être...
« Von Rheda vous a parlé », dit-il soudain. « C'est lui. »
Anne resta impassible. « Le capitaine von Rheda est un homme loyal, mais il a ses raisons. Et s'il m'a confié certaines choses, c'est parce qu'il pense que vous méritez une chance. » Elle marqua une pause. « Il pense que vous ne la saisirez pas seul. »
Le nom de von Rheda agit comme un baume et un poison à la fois. L'Allemand était resté en arrière, à l'hôtel, promettant de couvrir ses arrières. Mais s'il avait parlé à cette femme, alors la trahison avait commencé avant même qu'ils ne franchissent la Seine.
« Je ne vous donnerai rien sans preuve », dit René. « Parlez-moi de Marie. De ce que von Rheda vous a dit exactement. »
Anne sourit de nouveau, cette fois avec une pointe de tristesse. « Il m'a dit que vous aviez inventé une femme pour vous donner une raison de ne pas trahir. Une épouse imaginaire, morte d'une fièvre que vous n'avez jamais nommée. Il m'a dit que vous aviez honte de votre cynisme, et que vous cherchiez une rédemption que vous ne croyiez pas mériter. » Elle fit un pas de plus, si proche maintenant qu'il pouvait sentir l'odeur de sa peau, un parfum de lavande et de cendre. « Il m'a dit que vous étiez l'homme le plus dangereux que le Cardinal ait jamais employé, parce que vous ne savez pas encore ce que vous êtes prêt à sacrifier. »
René resta silencieux un long moment. Les mots de von Rheda, si précis, si intimes, portaient la marque d'une confiance qu'il avait crue sincère. Et pourtant, les amener devant cette femme était une forme de trahison. Ou peut-être était-ce une forme de sauvetage. Il ne savait plus.
« J'ai la copie », dit-il finalement. « Mais elle ne vous sera d'aucune utilité sans l'original. L'un sans l'autre, ce ne sont que des indices. Une carte sans trésor. »
Anne hocha lentement la tête, comme si elle s'y attendait. « Alors menez-moi au Cardinal. Et quand vous aurez fait votre choix, nous verrons lequel d'entre nous deux est le plus honnête. »
Elle tourna les talons et s'engagea dans la pénombre vers la porte dérobée. René hésita une seconde, pesant l'anneau de bronze dans sa poche, la copie contre sa poitrine, l'original dans sa doublure. Trois poids différents, trois loyautés, trois trahisons possibles. Il n'avait pas le luxe du doute.
Il la suivit.
Le corridor était étroit, taillé dans l'épaisseur du mur du Louvre, une succession de marches usées par des siècles de pas discrets. Anne avançait sans bruit, sa cape effleurant à peine les pierres. René comptait les pas, mémorisait les angles, cherchait les sorties. On ne lui ferait plus jamais le coup d'une embuscade dans un tunnel.
« Pourquoi le Cardinal veut-il détruire la lettre ? » demanda-t-il à voix basse. « Il l'a écrite. Il en connaît le contenu. Pourquoi la craindre ? »
Anne ne se retourna pas. « Parce qu'elle date d'avant la chute de Magdebourg. Avant qu'il ne sache que le prince de Constance avait des alliés à Prague. Avant qu'il ne comprenne que la date décalée le trahirait plus que la lettre elle-même. » Elle marqua un temps. « Une lettre peut être démentie. Une date ne peut pas. »
René encaissa le coup. La faille qu'il avait découverte dans les archives, la faille qu'il croyait être son seul secret, elle la connaissait aussi. Et elle venait de lui confirmer ce qu'il soupçonnait : Richelieu savait. Toute sa manœuvre, son chantage soigneusement préparé, reposait sur une information que l'ennemi connaissait déjà.
« Alors mon audience à l'aube », dit-il, la gorge sèche. « Elle ne sera pas une surprise. »
Anne s'arrêta devant une porte de chêne massif, ornée d'un heurtoir en forme de main de bronze. Elle se tourna vers lui, et pour la première fois, il vit autre chose que de l'assurance dans ses yeux. Il vit une fatigue ancienne, une usure qui ne venait pas des nuits passées mais des choix impossibles.
« Votre audience à l'aube sera un piège, courrier. Le Cardinal ne reçoit personne avec l'anneau de bronze sans avoir déjà décidé de son sort. La seule question est de savoir si vous serez son instrument ou son exemple. » Elle posa la main sur le heurtoir. « Et je vous propose de choisir avant lui. »
Elle frappa trois fois. La porte s'ouvrit sur une salle baignée d'une lumière de chandelle, où l'ombre d'un homme en écarlate s'étirait déjà sur le sol de marbre.
René comprit, trop tard ou peut-être à temps, que la toile du Louvre avait été tissée autour de lui depuis le début. La seule question était de savoir quelle mouche il était, et quelle araignée l'attendait.
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