La Malédiction du Courrier
Lire le chapitre 3: The Iron Cross
Le cadavre du courrier impérial avait déjà commencé à se raidir quand René s'accroupit auprès de lui, dans le fossé où l'homme était tombé. Il fit glisser ses doigts sous le col du justaucorps taché de sang et tira sur la chaîne. L'anneau d'acier céda avec un claquement sec, et le pendentif tomba dans sa paume : une croix de Saint-Michel forgée dans un fer sombre, les bras légèrement évasés, un grain de piété grossier au centre.
Il la soupesa. Lourde. Plus lourde que le métal ne le justifiait.
Un passe, avait dit le prêtre. Mais pour qui ? Pour quoi ?
René glissa la croix dans sa poche intérieure et entreprit de fouiller le corps, méthodique, sans dégoût. Il prit la bourse clouée à la ceinture — quelques sous, un anneau d'argent bon marché, une dent enveloppée dans un linge — puis défit la chemise du mort, cherchant des papiers cousus dans l'habit. Rien. Soit le courrier voyagait léger, soit un autre l'avait déjà dépouillé.
Les voix portaient dans le soir. Des voix allemandes, hautes et dures. Elles venaient du nord, et elles approchaient.
René laissa le cadavre là où il était tombé et contourna le village par l'est, s'enfonçant dans un rideau de saules qui bordait un ruisseau. Sa jambe hurlait à chaque pas — la plaie s'était rouverte, la toile du bandage était brune et détrempée. Il avançait par à-coups, s'accrochant aux troncs, mâchoires serrées, volant trois foulées de temps à autre pour s'arrêter et écouter.
Les saules s'espacèrent. Une barrière de planches grises, un chaume affaissé, une grange dont les murs de torchis étaient lézardés comme une vieille peau.
Il poussa la porte de la grange avec l'épaule. La bâtisse était vide de vivants : deux vaches squelettiques au fond, du foin rances sur les solives, des outils rouillés contre la paroi. Il s'accroupit dans un angle mort, hors de vue des lucarnes, et tira la lettre de sa doublure.
Elle était toujours là. Scellée du sceau rouge de Richelieu, cardinal et premier ministre. Le pli avait pris l'humidité, mais l'encre demeurait nette.
Il brisa le sceau une seconde fois.
« De par le vouloir du Roi très chrétien Louis XIII, et en l'autorité du cardinal duc de Richelieu, principal ministre d'État : que la présente fasse loi pour tout officier, capitaine, intendant et commissaire des guerres lorsque le porteur en fera la démonstration.
Il est ordonné que le passage des Suédois de la couronne de Vaasa soit permis en Lorraine, nonobstant les traités d'alliance conclus avec le duc Charles IV — lesquels traités seront réputés caducs en cas de non-assistance. Les dites troupes suédoises, sous le commandement du comte de Horn, seront pourvues de vivres contre argent comptant et de guides locaux désignés par les intendants français. Les places fortes de la rive gauche de la Moselle seront ouvertes à leur intendance, à l'exclusion de toute garnison impériale.
Et en reconnaissance de ce service fait à la couronne suédoise, il nous est promis que les armées de Sa Majesté Victorieuse Gustave Adolphe se tourneront contre les Espagnols d'ici la fin de l'année 1634, afin de les saigner sur le Rhin et de les réduire en une lassitude telle qu'ils ne puissent secourir les Flandres ni menacer les frontières du royaume.
Que la présente soit tenue secrète, hors les officiers de pleine confiance. Fait à Paris, en novembre de l'an de grâce 1633. »
René relut le passage central. Les mots dansaient dans la pénombre.
Les Suédois, à qui les traités publics interdisaient toute entrée en Lorraine, étaient conviés par la lettre secrète. Et ce qu'ils viendraient faire, une fois de l'autre côté de la Moselle ? Écraser Madrid par procuration. L'Espagne saignerait, la Lorraine servirait de champ, et la guerre — cette guerre qui tuait les paysans comme des mouches et faisait de chaque forêt un ossuaire — continuerait sur des os français.
Voilà. Il avait la paix dans les mains, et c'était une ordure.
Il replia la lettre lentement, doigt après doigt, et la glissa dans sa doublure. La croix de fer lui battait contre la poitrine, honnête et muette.
Un bruit. Dehors.
René s'aplatit contre le mur, la main sur le couteau. Les vaches ne levèrent même pas la tête. Par la fissure du torchis, il vit un cavalier s'arrêter devant la grange, la bride tendue, le nez en l'air.
Impérial. Cuirasse cabossée, buffle maculé de crasse, pistolet d'arçon. Il dit quelque chose à quelqu'un hors de vue — en allemand, trop rapide pour que René suive plus que le nom de son propre cadavre, peut-être. *« Schubart »* quelque chose. L'homme rit.
La croix de fer pesait dans sa poche. Le prêtre avait dit que ça pouvait servir de passe. Les courriers impériaux, eux, parlaient de choses précises : une route, un ordre, une hiérarchie. Si on l'attrapait avec ce morceau de fer et aucune pièce écrite sur lui, les questions viendraient vite — et les réponses saines n'existaient pas.
Le cavalier donna du talon. Le cheval repartit, puis le bruit des sabots s'éteignit vers l'ouest, en direction du gué où le corps attendait qu'on le trouve. René n'avait pas de temps. Il le savait.
La fièvre commençait à lui brouiller les idées. Sa main tremblait légèrement sur le manche du couteau. Les plaies ouvertes appelaient l'infection comme les corbeaux appellent un champ labouré.
La ferme, à cinquante pas de la grange — il l'avait vue en arrivant. Une cour, un puits, un homme qui fendait du bois. Pas un soldat. Paysan. Peut-être une monture à l'écurie.
René sortit de la grange quand le crépuscule changea la lumière en grisaille. La fièvre lui donnait une lucidité étrange, cette clarté secondaire qui précède les grandes faiblesses. Il marcha d'un pas égal, sans se cacher. S'il se cachait, on le tuerait comme un loup. S'il marchait, il était un homme.
Le paysan leva la hache, la laissa retomber, et le regarda approcher sans mot dire. Une cinquantaine, jambes cagneuses, guêtres de peau, une barbe de trois jours couleur de chaume mouillé.
René s'arrêta à dix pas. Il parla allemand, avec l'accent français qu'il savait faire passer pour lorrain.
« Je suis messager de l'empereur. Mon cheval est crevé au-delà du bois. Il me faut une monture, quelque nourriture, et la nuit dans votre grange. »
Le paysan ne répondit pas. Ses yeux coururent de la croix que René sortit de sa poche — il la tenait ostensiblement à bout de bras, la laissant osciller au bout de sa chaîne — au visage de René, à sa jambe.
« Vous boitez, messager.
— Embuscade. Trois Français crottés. On m'a pris mon portemanteau. Mais pas ça. »
Il secoua la croix. Le métal tinta.
Le paysan considéra l'objet. Un long moment passa. Puis il posa la hache contre fendre et s'essuya les mains sur son tablier.
« L'écurie est derrière. Y a une jument grise qui vaut rien et une haquenée qui a fait Verdun. On en reparlera. Dedans. Y a de l'eau chaude pour la jambe. »
René le suivit dans la maison basse. L'air sentait le lard suspendu, la fumée d'un foyer mouillé, le pain de seigle. Le paysan indiqua un escabeau près du feu, posa une bassine de fonte sur les braises.
« Retroussez la jambe. »
René s'exécuta. Le bandage était soudé à la plaie par le sang séché. Le paysan le décolla sans ménagement, siffla entre ses dents en découvrant la marge violette qui s'étendait sous le genou.
« La lance vous a piqué plus profond que vous ne croyez. »
Il versa de l'eau chaude sur la plaie. René serra les mâchoires, n'émit aucun son.
« Vous venez de la Lorraine française.
— Je viens de là où on m'envoie.
— Et vous dites être messager impérial avec une croix de Saint-Michel volée ? »
René releva les yeux. Le paysan n'avait pas l'air menaçant. Il avait l'air usé. Usé et lucide, comme ceux qui ont vu trop de soldats pour distinguer jamais un uniforme d'un autre.
« Volée, mon père l'avait reçue. Je l'ai trouvée sur un mort.
— Le mort, c'était vous ?
— Le mort était un courrier de l'empereur. Je l'ai remplacé.
— Message ?
— Perdu. Tombé dans la rivière en traversant.
Le paysan éclata d'un rire bref et sale.
« Alors vous êtes un homme qui n'a plus de message, plus de cheval, et une croix qui ne lui appartient pas. Vous voulez quoi, au juste ?
René regarda le feu un instant. Les flammes courtes léchaient la fonte. Le silence s'emplit de la nuit qui tombait au-dehors, du vent léger qui faisait grincer la porte.
« Verdun, dit-il enfin. Après, je saurai ce que je veux. »