La Malédiction du Courrier
Lire le chapitre 4: The River of Blood
La barque grinçait contre les pieux du débarcadère, un bruit de bois fatigué qui se perdait dans le clapotis du Rhin. René s'accroupit derrière un buisson d'aulnes, observant la rive opposée à travers la brume matinale. Sa jambe le lançait — la chair autour de la blessure était chaude au toucher, malgré le froid. Il n'avait pas mangé depuis deux jours, et la faim lui tordait l'estomac en crampes sourdes.
À cinquante pas, le bac attendait, amarré à une passerelle de planches mal jointes. Un vieux batelier en veste de laine retournait des cordes sur le pont, indifférent au ballet des mouettes. Trois autres passagers — une paysanne avec un panier de volailles, un moine dominicain et un soldat en haillons — attendaient sur la berge.
René palpa la plaque de fer sous sa chemise. La croix de Saint-Michel. Il avait retiré les insignes impériaux du cadavre avant de l'enterrer, ne gardant que le laissez-passer et les papiers d'ordonnancement. Le nom sur les documents : Georg Altmann, intendant de la compagnie de ravitaillement du colonel Ossa. Un quartier-maître. Personne ne questionne un quartier-maître — ils volent trop pour qu'on les regarde de près.
Il ajusta sa veste de paysan par-dessus la chemise militaire, cacha ses cheveux noirs sous un bonnet de laine grise, et boita vers le débarcadère.
— Le bac part dans un quart d'heure, grogna le batelier sans lever les yeux. Trois kreuzers pour la traversée.
René fouilla dans sa bourse. Il lui restait quelques pièces de cuivre — pas assez. Il sortit le parchemin plié, le déploya d'un geste sec.
— Service impérial. Intendant Altmann, ravitaillement de la 3e compagnie du colonel Ossa. Passage libre, nourriture et fourrage compris.
Le batelier leva enfin les yeux. Des yeux gris, plissés par le sel et le vent, qui le dévisagèrent une seconde de trop. René sentit son cœur se serrer.
— Altmann, tu dis ?
La voix traînait. Lorraine. Un accent de la Meuse, plus au nord, mais familier.
— Je suis de Bar-le-Duc, dit René lentement. Tu connais la région ?
Le vieil homme cracha dans l'eau.
— J'ai connu un garçon de là-bas. Il y a vingt ans. Il volait des poules avec moi dans la ferme du père Michaud.
Un frisson glacé parcourut l'échine de René. Il releva le bonnet d'un centimètre, laissant apparaître une mèche noire, et sourit d'un côté de la bouche.
— Le père Michaud avait une fille qui courait plus vite que nous deux réunis.
Le batelier — c'était bien lui, c'était Antoine, le fils du tonnelier — écarquilla les yeux. Il ouvrit la bouche, puis la referma. Son regard glissa vers le moine et la paysanne, puis revint sur René.
— Ton laissez-passer, dit-il d'une voix blanche. Il faudra le montrer à la patrouille de l'autre côté. Ils sont stricts, depuis que les Suédois ont pris Brême.
Il tendit la main. René lui remit le parchemin. Antoine le parcourut rapidement, hocha la tête, puis le lui rendit.
— Monte. Je te déposerai avant les autres.
Sans un mot de plus, il commença à détacher les amarres.
Le bac était plus petit qu'il n'y paraissait de loin. Une plateforme de chêne noirci, capable de porter deux chevaux et une charrette au plus. La traversée durait une demi-heure à force de rames et de courant. René s'installa à la proue, dos au vent, et regarda le village français — ou ce qui en restait — disparaître derrière lui.
Antoine manœuvra les rames en silence pendant les premières minutes. La paysanne caquetait avec ses poules, le moine lisait son bréviaire. Le soldat en haillons fixait l'eau, perdu dans des pensées que René ne voulait pas connaître.
Puis Antoine lui lança un regard par-dessus son épaule.
— Ils ont des affiches à Metz, murmura-t-il. Un homme, la jambe blessée, les cheveux noirs. On dit qu'il porte des documents qui peuvent changer le cours de la guerre. Cinq cents thalers pour sa tête.
— C'est beaucoup d'argent, dit René sans le regarder.
— C'est plus d'argent que je n'en verrai en dix ans de bac.
Le silence s'étira. Les rames grincèrent. Le moine tourna une page.
— Mais l'amitié, ça ne s'achète pas, reprit Antoine plus bas. Et je me souviens que tu m'as sorti de la rivière quand on avait huit ans et que je m'étais bêtement noyé.
René ferma les yeux un instant. Il avait oublié l'été de cette noyade — le courant qui emportait Antoine, sa propre peur panique, la main qu'il avait tendue à l'aveuglette. Une vieille dette, remboursée vingt ans plus tard sur un fleuve de guerre.
— Merci, camarade.
— Ne me remercie pas encore. La rive allemande est gardée par un poste impérial. Depuis la nouvelle du courrier, ils fouillent tous les passagers.
— J'ai les papiers.
— Les papiers, ça se vérifie. Le lieutenant Klein connaît tous les intendants d'Ossa par cœur. Il les a servis pendant deux ans avant d'être muté.
René regarda à travers la brume. La rive allemande émergeait — un débarcadère en bois, un poste de garde de pierres sèches, six soldats en armure légère. Leurs piques brillaient sous un pâle soleil.
— Alors je ne prendrai pas le bac jusqu'au débarcadère, dit-il.
— Où veux-tu que je te pose ?
René étudia la côte. À quelques centaines de mètres en amont, un bouquet de saules pleurait dans l'eau. Une anse croupie, où les joncs poussaient en touffes touffues.
— Là-bas. Les joncs arrêteront les balles si jamais ils tirent.
Antoine hocha la tête. Il changea légèrement de cap, tournant la barque vers l'amont d'un angle presque imperceptible.
Le moine leva les yeux de son bréviaire.
— Vous vous écartez de la route, mon fils ?
— Le courant me pousse, mon père. Je rectifie.
Le dominicain regarda René un instant — un regard calme, pénétrant, qui parut lire au travers de ses vêtements. Puis il retourna à sa lecture.
La barque approcha des saules. René se leva, conscient du regard du soldat en haillons posé sur lui.
— Merci pour la traversée, dit-il fort, en allemand cette fois. Que Dieu te garde, batelier.
— Et toi aussi, répondit Antoine dans la même langue. Fais attention aux chemins détrempés à Breisach. Les routes sont mauvaises par ici, et les chevaux volés ne te porteront pas loin.
René sauta dans l'eau peu profonde, atterrit sur sa jambe blessée et grimaça de douleur. Le froid glacial du Rhin monta jusqu'à ses genoux. Il pataugea vers la rive, s'agrippant aux branches de saules, et disparut dans l'épaisseur des joncs.
Derrière lui, il entendit Antoine ramer vers le débarcadère, où l'attendait déjà le lieutenant Klein, les mains sur les hanches.
Il rampa sur la rive boueuse, s'arrêtant derrière un tronc pourri pour ôter ses bottes et vider l'eau qui s'y était engouffrée. Sa jambe — il fallait la nettoyer, la panser à nouveau. Il déchira une bande de sa chemise, découvrit la plaie : rouge, enflée, suintante d'un pus jaunâtre. Pas encore gangrène. Mais ça ne tarderait pas.
Il lui fallait un cheval et un chirurgien avant la tombée de la nuit.
À travers les arbres, il aperçut des toits de chaume — un hameau de trois ou quatre fermes, niché dans un vallon. Il s'approcha prudemment, contournant les champs labourés, sautillant quand la douleur devenait trop vive.
La première ferme était vide. La deuxième aussi — abandonnée à la hâte, des meubles encore en place, une poule qui picorait dans la cour. La troisième avait une lumière dans la fenêtre.
René s'accroupit derrière la palissade et observa. Un vieil homme nourrissait des cochons dans une porcherie adjacente. Dans l'étable, un cheval de labour — une bête massive, lourde, mais saine. Pas un destrier, mais elle pourrait le porter pendant cinquante lieues.
Il attendit. Il observa. Il pria — sans savoir à qui il s'adressait.
Le vieil homme entra dans la ferme pour souper. René rampa vers l'étable, ouvrit la porte de bois, et se retrouva nez à nez avec un chien de garde.
Le chien gronda.
René leva les mains en signe d'apaisement, siffla doucement — un air que sa mère lui chantait enfant, une berceuse lorraine que les chiens semblaient apprécier. Le chien cessa de gronder, remua la queue.
— Bon chien. Bon chien.
Il sella le cheval en silence, y attacha une sacoche d'avoine, et se prépara à partir. Il était déjà en selle quand une voix le figea.
— Tu voles mon cheval, étranger ?
Le vieil homme se tenait dans l'embrasure de la porte de l'étable, une fourche à la main. Pas de menace dans sa voix — un constat.
— Je te le paierai, dit René. Je te jure sur la croix que je te le paierai.
— Sur la croix ? Quelle croix ?
René sortit la plaque de fer de sa chemise. La croix de Saint-Michel. Il la tendit au vieil homme.
Le paysan l'examina en plissant les yeux. Puis il la lui rendit.
— Tu es le courrier, dit-il. Celui des affiches.
Le cœur de René manqua un battement. Sa main se glissa vers son couteau.
— Je ne te dénoncerai pas, reprit le vieux. J'ai perdu deux fils à cette guerre, un côté comme l'autre. Celle-là, je ne la comprends pas. Mais mes fils, ils se haïssaient pas. C'est les rois qui les envoyaient s'entre-tuer.
Il sortit une bourse de sa ceinture et la jeta à René.
— Tiens. Pour la route. Et quand tu décideras de ce que tu vas faire de cette lettre, demande-toi ce qu'en penseraient mes fils. Les deux.
René resta immobile un long moment, la bourse dans la main, le cheval frémissant sous lui. Puis il hocha la tête, enfonça les talons dans les flancs de la bête et disparut dans la nuit tombante.
La lettre pesait dans sa poche. Et pour la première fois, il se demanda s'il existait vraiment un chemin qui ne le mènerait pas à Verdun.