La Malédiction du Courrier
Lire le chapitre 31: The False Marie
La forêt s'ouvrit sur une clairière que René n'avait pas prévue. Ses bottes s'enfoncèrent dans une terre meuble, étrangement labourée, et il ralentit, le souffle court, la main pressée contre sa côte. Le cheval volé à l'instant où les clairons impériaux avaient sonné l'alarme ne valait guère mieux que ses poumons, et l'animal, harassé, baissait l'encolure.
Il entendit le craquement d'une branche derrière lui.
Il pivota, la main cherchant la dague dans sa ceinture — mais il ne portait plus de ceinture. Les hommes de von Eisenhardt avaient tout pris, sauf la lettre cachée dans sa botte, et il n'avait eu ni le temps ni l'occasion d'improviser une arme.
Le canon d'un pistolet l'accueillit, ferme et calibré, tenu par une main de femme.
Elle émergea de l'ombre des chênes avec une assurance qui n'avait rien de paysanne. La robe était grossière, le fichu de laine déteint, mais ses yeux ne mentaient pas : ils avaient commandé des hommes, ces yeux-là. Ils avaient lu des cartes et des lettres scellées.
— René Delacroix, dit-elle. Enfin.
Sa voix portait l'accent de la Touraine, propre et net, celui des notaires et des gens d'église.
— Je ne suis pas—
— Ne gaspille pas ton souffle. J'ai ta description depuis Amiens.
Elle tenait le pistolet à deux mains, posé sur l'embrasure comme une croix sur un autel. René jaugea la distance entre eux. Six pas. Une femme seule, vêtue de loques, un pistolet peut-être chargé d'une seule balle.
— On m'appelle Marie, dit-elle. Et je suis envoyée par le Cardinal pour récupérer la lettre.
René laissa échapper un rire bref, sans joie.
— Le Cardinal. Encore. Vous êtes la troisième personne cette semaine à prétendre travailler pour lui, et la deuxième à vouloir me couper la gorge ou me déférer à un tribunal.
— Je ne te couperai rien, dit Marie avec un calme désarmant. Je suis venue te ramener vivant. Tu es plus utile vivant.
— C'est ce que von Eisenhardt disait, juste avant de faire brûler son propre camp.
Marie abaissa légèrement la gueule du pistolet. Pas assez pour qu'il puisse tenter quelque chose, mais assez pour qu'il comprenne qu'elle n'était pas là pour le tuer.
— Tu as répandu une fausse lettre de peste, dit-elle. Tu as fait fuir des villages entiers le long du Rhin. Tu as convaincu un général impérial que la peste était parmi ses hommes. Et maintenant tu cours vers la Suède avec une autre lettre dans ta botte, n'est-ce pas ?
René se figea. La botte. Elle savait pour la botte.
— Comment—
— Comment sais-je ? Parce que je connais von Rheda. Parce que j'étais le contact qui le surveillait pour le Cardinal, et que je l'ai vu mourir attaché à la potence impériale avec le nom de ta maîtresse sur les lèvres.
Le sang de René quitta son visage.
— Je n'ai pas de maîtresse.
Marie sourit. C'était un sourire terrifiant, celui d'une femme qui savait où appuyer pour faire plier l'acier.
— Non, dit-elle doucement. Tu n'en as plus. Elle est morte il y a trois ans, dans un couvent près de Dijon. Tu refusais d'y entrer, et elle ne pouvait pas en sortir. Alors elle est restée, et elle est morte de la fièvre, croyant que tu l'avais abandonnée.
René sentit le monde basculer comme un navire dans une lame de travers. Sa main chercha l'écorce d'un chêne, s'y agrippa, mais l'écorce était trop loin. Il tomba à genoux sans s'en rendre compte.
Mathilde. Il n'avait pas prononcé son nom depuis des années. Il en avait fait une fabulation, une autre identité, un de ces masques qu'il ajustait selon les circonstances. Elle était devenue le secret qu'il racontait aux hommes ivres et aux femmes curieuses — une amante perdue qui justifiait son errance.
Il avait oublié que la vraie Mathilde existait quelque part, vivante, patiente.
— Tu mens, dit-il, la voix rauque.
— Je ne mens pas, répondit Marie. J'étais là, au couvent. J'ai aidé à l'enterrer, un matin de novembre. Elle avait deux lettres de toi qu'elle gardait sous son oreiller. Elles étaient vieilles de cinq ans.
Deux lettres. Cinq ans. René fit le calcul malgré son esprit qui refusait : cinq ans avant sa mort, il écrivait encore des lettres. Avant que son cynisme ne devienne une armure si lourde qu'il ne pouvait plus porter de papier.
— Pourquoi, souffla-t-il. Pourquoi êtes-vous venue me chercher pour me dire ça ?
Marie s'accroupit devant lui, le pistolet maintenant rangé à sa ceinture. Elle avait un visage dur, taillé à la serpe, mais ses yeux portaient autre chose qu'une ordre.
— Parce que le Cardinal veut que tu deviennes son instrument, dit-elle. Et parce que je sais qu'un homme qui court toute sa vie finit un jour par se retourner. C'est aujourd'hui.
René regarda la forêt autour de lui. Les arbres semblaient plus hauts, plus anciens, plus immuables. Il avait vécu vingt ans à se déguiser, à se fuir, à se réinventer. Et pourtant, une femme était morte en l'attendant, et il ne l'avait même pas su.
Il sentit quelque chose céder à l'intérieur de lui, quelque chose qu'il ne savait pas porter jusqu'à cet instant. Il n'y avait nulle part où courir — pas de masque assez épais, pas de route assez longue.
— Qu'est-ce que vous voulez de moi ? demanda-t-il sans se relever.
Marie tendit la main.
— Je veux que tu arrêtes de fuir. Et que tu m'aides à livrer un mensonge qui mettra fin à ce qui est devenu une guerre de trop. Pas celui du Cardinal. Pas celui de l'Empereur. Le nôtre.
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