La Malédiction du Courrier
Lire le chapitre 32: The Broken Confession
La main de Marie restait tendue, immobile comme une offre gravée dans la pierre. René la regardait sans la voir. Autour de lui, le monde avait perdu ses contours — le camp, les feux, les soldats qui brûlaient les morts, tout cela n'était plus qu'un brouillard gris où flottait un seul nom.
Mathilde.
Il la revoyait telle qu'elle était la dernière fois, dans la cour du couvent de Saint-Julien, sous la pluie fine d'octobre. Elle portait ce manteau bleu qu'il lui avait offert à Lyon, et ses cheveux sombres collaient à ses tempes. Elle avait dit — quoi, déjà ? Il avait tant couru depuis qu'il avait oublié ses propres mots. Mais les siens, il les entendait encore, nets et cruels : *Pars si tu veux, René. Mais si tu pars, je ne t'attendrai pas.*
Il était parti.
— Elle a demandé après toi, dit Marie doucement. Jusqu'à la fin.
René ferma les yeux. Sa poitrine le brûlait, la côte cassée, et plus bas encore, quelque chose de plus ancien et de plus profond, une douleur qu'il avait portée si longtemps qu'elle était devenue son ombre.
— Tu mens.
— Je ne mens pas.
— Tu es une espionne. Une agent du Cardinal. C'est ce que vous faites, vous autres. Vous tordez la vérité jusqu'à ce qu'elle saigne.
Marie s'accroupit devant lui, à hauteur de ses yeux. Son visage était jeune — plus jeune que sa voix ne le laissait croire — et marqué par la route. Elle ne détourna pas le regard.
— Elle est morte il y a quatre ans, René. Au printemps. La peste a pris le couvent, et elle a soigné les sœurs jusqu'à ce que la fièvre la prenne à son tour. La mère supérieure a écrit au Cardinal pour lui demander de te prévenir. Richelieu a fait enterrer la lettre avec les autres rapports sans intérêt. Je l'ai lue par hasard, deux ans plus tard, en classant les archives de la maison de Lorraine.
— Pourquoi par hasard ?
— Parce qu'elle portait ton nom.
Il y eut un silence. Les flammes des bûchers crépitaient au loin, et l'air sentait la fumée et la chair brûlée. René ouvrit les yeux et regarda ses mains. Des mains de coureur, calleuses, couturées de cicatrices. Des mains qui avaient tenu des lettres, des poignards, des rênes — mais jamais les siennes, à elle.
— Quatre ans, murmura-t-il.
— Tu ne pouvais pas savoir.
— Non. Mais j'aurais dû.
Il se releva lentement, les dents serrées contre la douleur dans ses côtes. Marie se redressa aussi, sans le toucher, sans l'approcher. Elle lui laissait l'espace de sa chute.
— J'ai cru qu'elle m'attendrait, dit René. J'ai cru que… si je courais assez vite, si je faisais assez de routes, je pourrais un jour revenir et la trouver là, avec son manteau bleu, dans la cour du couvent. Que le temps n'aurait pas passé pour nous.
— Le temps passe pour tout le monde.
— Sauf pour ceux qui courent.
Marie fit un pas vers lui. Cette fois, elle le toucha — sa main sur son avant-bras, légère, presque fraternelle.
— C'est fini de courir, René. Tu peux t'arrêter.
Il la regarda longtemps. Les feux dansaient dans ses yeux sombres, et quelque chose en lui — une digue, un rempart, une dernière fortification intérieure — céda sans bruit.
— Qu'est-ce que tu veux de moi ?
Marie laissa retomber sa main.
— Le Cardinal a un problème. Une lettre qui doit arriver aux lignes suédoises avant la fonte des neiges. Une lettre qui dira à Gustav Adolf de ne pas avancer vers le Rhin, mais de se replier vers la Baltique. Une lettre fausse, conçue pour le tromper.
— Et tu veux que je la porte ?
— Je veux que tu m'aides à la porter. Tu connais les routes, les postes, les langues. Tu as survécu à von Eisenhardt, à la peste, à von Rheda. Tu es rapide, et tu es vivant. C'est rare, dans notre métier.
René passa une main sur son visage. Il se sentait vieux, tout à coup, plus vieux que ses trente-deux ans. Le camp autour de lui — l'armée impériale en pleine purge, les soldats qui jetaient les corps dans les fosses, les prêtres qui récitaient des prières sans conviction — lui sembla appartenir à un autre monde, une autre vie.
— Pourquoi la Suède ? demanda-t-il. Pourquoi le faire battre en retraite ?
— Parce que la France ne veut pas d'une victoire décisive. Le Cardinal veut que la guerre continue jusqu'à ce que nous soyons assez forts pour la finir à nos conditions. Si Gustav Adolf écrase les Impériaux maintenant, il deviendra maître de l'Allemagne. Et un maître, même allié, est un maître.
— Politique.
— Politique.
René rit doucement, sans joie.
— J'ai passé dix ans de ma vie à porter des lettres qui faisaient continuer cette guerre. Des lettres qui tuaient des hommes, des lettres qui affamaient des villages, des lettres qui vengeaient des orgueils. Je l'ai fait pour l'argent. Je l'ai fait parce que c'était la seule chose que je savais faire. J'ai perdu la seule femme que j'aie jamais aimée parce que je courais. Et toi, tu viens me demander de continuer à courir.
Marie ne répondit pas tout de suite. Elle le regardait avec une intensité calme, comme si elle cherchait à lire au fond de lui ce qu'il allait dire avant même qu'il le sache.
— Non, dit-elle enfin. Je te demande de t'arrêter.
— Comment ça ?
— La lettre arrivera. Gustav Adolf battra en retraite. La guerre continuera. Mais toi, tu ne seras plus un coureur. Tu seras un homme qui a choisi, une fois, de porter une lettre non pas pour de l'argent, mais pour une raison.
— Quelle raison ?
— La mienne. La tienne. La paix, si tu y crois encore. Le pardon, si tu peux l'accepter.
René baissa la tête. Ses épaules, habituées à porter des sacs de courrier et des fardeaux plus lourds, se voûtèrent lentement. Il pensa à Mathilde, au manteau bleu, à la pluie d'octobre. Il pensa à toutes les routes qu'il avait prises pour ne pas revenir vers elle. Il pensa à la lettre dans sa botte, l'autre lettre, celle qu'il avait forgée pour Gustav Adolf — une lettre qui devait finir la guerre, et non la prolonger.
Marie ne savait pas pour cette lettre-là. Ou peut-être le savait-elle, et jouait-elle un jeu plus profond que ce qu'il comprenait.
— Si je t'aide, dit-il lentement, si je porte ta fausse lettre au camp suédois… qu'est-ce qui m'attend après ?
— Après ?
— Quand tu auras livré ta lettre. Quand le Cardinal aura obtenu ce qu'il veut. Qu'est-ce qui m'attend, pour moi ?
Marie sembla peser la question. Le vent du nord soufflait entre les tentes, charriant l'odeur de la mort et de la cendre.
— Tu connais Richelieu aussi bien que moi, dit-elle. Il ne laisse pas vivre les témoins gênants. Les coureurs qui savent trop de choses finissent comme von Rheda.
— Et pourtant tu me proposes de courir pour lui.
— Je te propose de courir pour moi. Et avec moi. Après — quand ce sera fini — nous verrons ce que nous pouvons faire pour que tu sois plus difficile à éliminer.
René haussa un sourcil. Pour la première fois depuis longtemps, quelque chose qui ressemblait à de l'amusement traversa son regard.
— Tu as un plan pour me sauver la vie ? En plus du reste ?
— J'ai toujours un plan, dit Marie. C'est pour ça que je suis encore vivante.
Un long silence tomba entre eux. Les soldats continuaient leur travail macabre à la lueur des torches. Quelque part un cheval hennit, et une voix jura en allemand. Le monde continuait de tourner, indifférent aux chagrins d'un coureur et aux promesses d'une espionne.
René se redressa enfin. Il se souvint d'une autre nuit, des années auparavant, où il avait fait un choix dans une cour sous la pluie. Il avait choisi de partir. Il avait cru que la route l'attendait, que tout serait mieux après une dernière mission, un dernier contrat, un dernier paiement.
La route n'avait jamais fini de s'étendre devant lui.
— D'accord, dit-il. Je le ferai.
Marie ne sourit pas triomphalement. Elle hocha simplement la tête, comme si elle avait toujours su qu'il accepterait.
— Tu as des affaires à récupérer ?
René toucha instinctivement sa botte. La lettre forgée pour Gustav Adolf était toujours là, cachée dans la doublure, loin de la main des Impériaux qui l'avaient fouillé.
— J'ai ce qu'il me faut, dit-il.
Il fit un pas vers elle, une décision dans tout son corps, puis un second. Le sol était inégal sous ses pieds, mais il marchait droit, la tête haute, comme un homme qui n'allait plus fuir.
— Une question, dit-il en s'arrêtant devant elle.
— Oui ?
— Tu as dit que tu avais été présente quand Mathilde est morte.
Marie soutint son regard sans ciller.
— Je l'ai été.
— Est-ce que tu lui as parlé ? Est-ce que tu lui as dit… qu'elle t'avait demandé de me chercher ?
— Je ne lui ai pas dit que je te chercherais. J'étais une inconnue, une voyageuse qui passait par le couvent. Elle m'a parlé de toi, parce qu'elle savait qu'elle allait mourir, et qu'elle voulait que quelqu'un, quelque part, sache qu'elle avait aimé un homme qui courait.
— Qu'est-ce qu'elle t'a dit ?
Marie hésita. Puis, d'une voix douce :
— Elle m'a dit qu'elle avait compris, à la fin, que tu ne revenais pas parce que tu avais peur de la trouver partie. Qu'il était plus facile de courir que d'arriver. Elle m'a dit de te dire, si jamais je te croisais un jour, que tu n'avais plus besoin d'avoir peur.
René ferma les yeux une dernière fois. Quand il les rouvrit, ils étaient secs.
— C'est tout ?
— C'est tout.
Il acquiesça, puis se tourna vers l'ouest, là où le ciel commençait à pâlir sur les arbres.
— Il y a un cheval attaché à une demi-lieue dans cette direction, dit-il. À moi, si personne ne l'a volé. On peut être aux avant-postes suédois avant demain soir si on file bon train.
Marie s'approcha de lui, et pour la première fois, elle sourit — un vrai sourire, léger, presque vulnérable.
— Tu es sûr de vouloir arrêter de courir, René ?
Il regarda la route devant lui, longue et incertaine. Puis il baissa les yeux vers sa botte, où dormait la lettre qu'il avait forgée — une lettre qui pourrait tout changer, si elle arrivait à destination avant celle de Marie.
— Je vais essayer, dit-il. C'est tout ce que je peux promettre, pour l'instant.
Ils se mirent en marche vers l'ouest, deux silhouettes sombres qui s'éloignaient des feux du camp impérial. Derrière eux, la purge continuait, méthodique, impersonnelle. Devant, le jour se levait lentement sur les plaines gelées de Lorraine.
René ne regarda pas en arrière. Cette fois, ce n'était pas pour fuir, mais parce que le passé, enfin, avait cessé de le poursuivre.
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