La Malédiction du Courrier
Lire le chapitre 33: The River of Relics
Le ciel avait la couleur du plomb fondu quand ils atteignirent la rivière. René sentait encore dans ses épaules le poids des heures de chevauchée, et dans sa bouche le goût de poussière qui ne le quittait plus depuis des semaines. Marie marchait devant lui, son manteau de voyage maculé de boue séchée, et ne ralentissait pas, même lorsque le sentier se fit traître.
— Tu crois qu'il nous attend ? demanda-t-il.
Elle ne se retourna pas.
— Le passeur que je connais attend toujours. C'est pour ça que je le paie.
Le fleuve était large et brun, charriant des débris de l'hiver — des branches mortes, un tonneau défoncé, quelque chose qui ressemblait à un chapeau de soldat. Au bord, une barque plate et longue, amarrée à un pieu, et un homme accroupi auprès d'un feu maigre, qui se releva en les voyant.
Il était petit, tanné, avec des yeux qui ne tenaient pas en place. Il examina Marie d'abord, puis René, plus longuement.
— Vous êtes deux, dit-il. Le prix est double.
— Le prix était fixé, répondit Marie. Un passage, deux cavaliers, nos chevaux laissés à l'ouest.
L'homme cracha dans le fleuve.
— Le prix était pour une traite. La saison change. Les Impériaux sont partout. Si je tombe sur une patrouille à cause de vous, je perds plus qu'une barque, je perds ma tête.
— Tu perds ta tête si tu ne nous fais pas traverser, dit René.
Il n'avait pas élevé la voix, mais quelque chose dans son ton fit que le passeur le regarda enfin avec attention. Un long regard qui semblait peser l'homme, la piste derrière lui, la piste devant.
— L'argent d'abord.
Marie tendit une bourse. Le passeur la soupesa, l'ouvrit, vérifia la couleur des pièces. Puis il hocha la tête et fit un geste vers la barque.
Ils montèrent à bord. Le passeur détacha l'amarre et poussa la barque dans le courant avec sa perche, d'un mouvement lent et rythmé qui semblait aussi vieux que le fleuve lui-même. René s'installa à la proue, dos à la direction du voyage, les yeux sur la rive qu'ils quittaient. On ne regarde jamais assez longtemps ce qu'on fuit, avait-il coutume de dire. Il avait cessé de le dire depuis quelques jours.
La barque atteignit le milieu du fleuve. L'eau était plus rapide ici, et le passeur dut forcer sur sa perche. René sentit la barque dériver légèrement vers l'aval, puis se redresser. Il vit l'homme regarder la rive est — la rive qu'ils gagnaient — un peu trop longtemps. Il vit le mouvement des épaules. Le haussement si bref qu'un autre l'aurait manqué.
— Marie, dit-il tranquillement.
Elle tourna la tête. Le passeur avait déjà lâché sa perche. Sa main plongeait dans sa tunique — trop lentement, ou peut-être que René l'attendait depuis qu'il avait vu les yeux fureteurs et les mains trop calmes pour un homme qui faisait ce métier depuis longtemps.
La barque tangua quand René se jeta en avant. Sa main attrapa le poignet du passeur avant que la dague ne fût dégainée, son autre main saisit la gorge de l'homme. Une pression brève, un étouffement, et le passeur bascula par-dessus le plat-bord, emportant avec lui son arme et son secret dans le courant brun.
René resta à genoux dans la barque, tendu, écoutant. Rien. L'eau repris sa chanson grise.
Marie était debout à l'arrière, les mains vides mais les épaules basses, en garde prête à frapper.
— Il savait, souffla-t-il. Il savait qui nous étions, et il savait ce que valent nos têtes.
— Sa tête ne vaut pas la peine qu'on y pense, dit-elle. Prends la perche.
René se leva, saisit la longue perche de bois. Il lui fallut un moment pour comprendre le courant, pour apprendre à s'appuyer sur le fond sans que le retour de l'eau ne le désarçonne. Marie s'installa près de lui, ouvrant une carte qu'elle tira de sa tunique — une carte de cuir souple, passée à force de plis et d'étude.
— Si le fleuve est bon jusqu'ici, dit-elle en désignant un point du doigt, nous touchons terre entre deux bras d'affluent. Après, il y a un bois d'aulnes, un gué pierreux, et puis les lignes suédoises.
— Et le roi Gustave ? Ses quartiers ?
Elle fit glisser son doigt plus loin, vers le nord et l'est.
— On dit qu'il est là. On dit qu'il va toujours là où le sort de la guerre se décide.
René s'appuya sur la perche. La barque glissa. Autour d'eux, les berges défilaient — des saules noirs, des terres melangées, des villages en cendres de temps en temps.
Ils naviguèrent jusqu'au crépuscule. Le fleuve se rétrécit, devint plus sauvage, et quand le jour se retira enfin derrière les collines, Marie indiqua un banc de sable où ils tirèrent la barque à sec. Ils dormirent à même la grève, sans feu, les mains sur leurs armes.
Au matin, ils marchèrent. Le bois d'aulnes était sombre et peuplé d'oiseaux qui faisaient un bruit rond dans la brume. Le gué pierreux était moins profond que Marie ne l'avait craint, et ils le traversèrent avec l'eau jusqu'aux genoux, leurs bottes laissant des traînées boueuses sur l'autre rive.
René marchait derrière elle. Il portait encore dans son étui de cuir la lettre suédoise, celle qui avait commandé son voyage. Celle que Marie croyait être l'objet de sa mission. Elle était toujours là, dans sa botte forgée, ignorée d'elle.
— Tu es sûr de vouloir venir jusqu'au bout ? demanda Marie sans se retourner.
— Je ne sais pas aller dans deux directions à la fois, répondit-il.
Elle rit. Un rire court, sec, qui ressemblait à un bruit de pierre.
— Tu vas apprendre. Tu vas apprendre, ou tu vas mourir.
Le terrain s'ouvrit au-delà du bois. Des champs brûlés, des friches, et à l'horizon quelque chose qui fumait.
René s'arrêta. Il connaissait cette fumée — non pas celle d'un village en flammes, mais celle de mille feux de camp, de bouches qui mangent, de chevaux qui piétinent. Une armée.
— Là, dit Marie en tendant la main. Les lignes suédoises.
Il regarda la fumée, puis il baissa les yeux vers sa botte.
— Marie.
Elle s'arrêta. Retourna. Le vent du nord soulevait ses cheveux.
— Quoi ?
— La lettre. Celle que le Cardinal t'a donnée. Tu sais ce qu'elle dit vraiment ?
Elle le regarda un long moment, et il vit dans ses yeux quelque chose qu'il n'arrivait pas à nommer. Du calcul ? De la prudence ? Autre chose qu'il n'avait pas encore appris à lire en elle.
— Je sais ce que le Cardinal veut que je croie qu'elle dit, répondit-elle lentement. Et je crois que ce n'est pas la même chose. C'est pour ça que je t'emmène. Pour que tu me dises ce que tu en penses une fois que nous l'aurons donnée au Roi.
— Et si ce n'est pas pour le Roi qu'elle est réellement faite ?
Marie haussa les épaules.
— Alors ce sera à nous deux de décider ce qu'elle deviendra.
Elle se retourna et se remit en marche. René la suivit, mais plus lentement, la lettre de sa botte pesant à chacun de ses pas. Derrière lui, la carte qu'ils n'avaient pas consultée depuis des heures — celle du passeur, qu'il avait soustraite à l'homme avant qu'il ne bascule — dépassait d'une de ses poches.
Sur cette carte, une route plus ancienne que les lignes suédoises, une route qui contournait le campement ennemi pour rejoindre non pas le Roi, mais les quartiers du chancelier. Une route que l'homme avait probablement eu l'intention de vendre à un autre acheteur.
René accéléra le pas pour rejoindre Marie, la carte pliée au fond de sa tunique. Il garderait cela pour un moment où il en aurait besoin.
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