La Malédiction du Courrier
Lire le chapitre 34: The Golden Hornet
L'odeur du camp suédois les frappa avant même qu'ils n'en atteignent les palissades : paille pourrie, fumée de mauvais bois, fer et crottin. René marchait à côté de Marie, les mains visibles, le visage las d'un déserteur qui cherchait à se refaire. Sa botte gauche pesait d'un poids familier — la lettre forgée, cousue dans la doublure, qui pouvait le tuer aussi bien que l'ennemi.
Le village de Wittenberge se réduisait à une quarantaine de maisons à demi écroulées. Les Suédois s'y étaient installés comme une nuée de sauterelles, réquisitionnant les granges, brûlant les charpentes devenues inutiles. Des soldats en bleu et jaune patrouillaient entre les abreuvoirs, l'air méfiant mais trop épuisés pour être dangereux.
Marie toucha le coude de René. « Là. La taverne au toit de chaume. Le comte von Lindendorff y tient ses quartiers. »
— Tu le connais ?
— Par correspondance. Il est un intermédiaire sûr entre les agents du Cardinal et l'état-major suédois. Il ne se mouillera pas pour nous, mais il nous indiquera le chemin vers le roi.
René regarda la taverne. Les volets étaient clos, ce qui en pleine après-midi avait quelque chose de malsain. « Il t'attend ? »
— Il ne sait pas que j'arrive. C'est mieux ainsi.
Ils traversèrent la rue boueuse. Un paysan les dépassa, chapeau bas, les yeux fuyants. Marie l'arrêta d'une main légère. « L'étranger, là, avec la plume blanche au chapeau. Depuis combien de temps est-il ici ? »
Le paysan cracha. « Quatre jours. Il arrive d'en face. »
« En face » — la rive impériale. Marie remercia d'un signe et se tourna vers René, les dents serrées. « Il ne m'a pas dit qu'il avait passé les lignes. Un agent suédois n'a pas à traverser le pays ennemi pour livrer des lettres. »
— Ça veut dire qu'il est à eux.
— Ça veut dire qu'il est peut-être à eux. Nous allons vérifier.
La porte de la taverne s'ouvrit avant qu'ils n'aient pu frapper. Un homme sortit, grand, mal rasé, vêtu d'un pourpoint de velours passé dont la plume blanche dépassait du bord. Il s'arrêta en voyant Marie, et son visage s'éclaira d'un sourire qui parut presque sincère. « Mademoiselle Rousselet ! Enfin. On m'avait dit que vous étiez morte au passage du Rhin. »
Marie fit une révérence sèche. « Comte von Lindendorff. Les rivières sont capricieuses. »
Il rit, puis son regard glissa vers René et s'assombrit d'un éclat rapide comme une lame. « Et votre compagnon ? »
— Un guide. Il connaît les routes forestières. Nous avons eu des ennuis avec les Cosaques.
— Des Cosaques, ici ? Les Impériaux paient mieux leurs éclaireurs, de nos jours. Rentrez, rentrez. Nous avons à parler loin des oreilles des sentinelles.
La salle était vide, à l'exception d'un domestique qui jetait des brindilles dans un foyer trop grand pour la chaleur du jour. Von Lindendorff fit signe au garçon de sortir, puis referma la porte. Il désigna une table où trois gobelets d'étain attendaient déjà. « Asseyez-vous. J'ai du vin — un peu âpre, mais il vient de mes vignes, Dieu sait qu'il me reste peu d'autres choses. »
René ne s'assit pas. Il s'appuya contre le mur, dos à la fenêtre, les mains croisées, l'air indifférent. Le comte le regarda avec une politesse qui voulait dire autre chose. « Il ne boit pas, votre guide ? »
— Il boit quand je lui dis de boire, répondit Marie. Assez de civilités, comte. Nous venons du sud, avec des ordres du Cardinal. Il faut que nous arrivions chez le roi avant la fonte des glaces.
Von Lindendorff remplit son gobelet, en but une longue gorgée, puis s'essuya la bouche du revers de la main. « Le roi n'est pas ici. Il est à Nordhausen, ou du moins il y était il y a trois jours. Les Impériaux ont coupé la route directe — ce qui, comme par hasard, ressemble à une manœuvre pour vous attraper, vous et votre sacoche. »
René sentit un frisson sur sa nuque. Le comte savait. Il ne savait pas ce qu'elle portait — peut-être pas — mais il savait qu'elle portait quelque chose. Il avait été prévenu.
« Une route de traverse existe, continuait von Lindendorff, par les collines à l'est. Il y a des points de passage surveillés par des amis à moi. Des braconniers, des bûcherons, des gens du pays qui haïssent les Impériaux. Ils vous conduiront au gué de Bernau en deux jours. Après, ce sera une affaire d'une heure à cheval jusqu'au camp du roi. »
Marie l'écoutait, la tête un peu penchée, comme une femme qui juge la qualité d'un cheval à la vente. « Et vous ne me demandez pas ce que je porte ? »
— Le Cardinal confie ses messages à qui il veut. Moi, je ne suis qu'un hôte obligeant. » Il leva son gobelet. « À la route, et à tout ce qu'elle vous réserve. »
Il y eut un bruit dehors. Ce n'était pas un bruit de camp — pas de rire, pas de fer, pas de pioche. C'était un bruit de bottes qui avancent en lignes, et le cliquetis discret de carquois que l'on se rabat d'épaule à épaule.
René avait tiré son pistolet et visé le comte avant de comprendre ce qu'il faisait. « Combien ? » demanda-t-il d'une voix qui ne tremblait pas.
Von Lindendorff sourit — un sourire de mépris, comme si la pièce venait de s'achever et qu'il n'avait plus besoin de jouer. « Huit. Neuf peut-être. Je ne tenais pas les comptes. »
Marie avait déjà baissé l'épaule et dégoupillé la lampe à huile du mur. Elle la lança contre la porte — la chose explosa dans un éclat de poterie et un souffle de flammes qui fit reculer le comte d'un pas, ses habits déjà grésillant.
« Il n'était pas un espion, René, dit-elle en le poussant vers la fenêtre. Il était l'appât. Les Impériaux sont là depuis ce matin. C'est ce que le paysan disait. »
René passa la fenêtre en premier. La chute lui coupa les jambes mais il roula bien dans la terre retournée. Autour d'eux, le camp s'embrasait : des soldats couraient partout, des chevaux hennissaient, une cloche d'alarme sonnait quelque part dans les ruines de l'église. Et à leur gauche, serrés entre deux maisons, les capes noires des mousquetaires impériaux se déployaient en demi-lune.
Derrière eux, dans la taverne, un coup de feu — puis le silence. Marie jura en français, un juron profond qui venait du ventre. Elle avait perdu son pistolet dans la course. « Le cheval. Ils gardent les chevaux derrière l'abreuvoir. »
Ils coururent. Une balle siffla entre eux et s'écrasa dans un muret de torchis. René ne ralentit pas. Il vit le cheval — un hongre gris, attaché par la longe à un anneau de fer, qui tirait sur son licou en tournant les yeux vers l'incendie. Marie l'atteignit la première, défit le nœud d'une main habituée, sauta en selle.
Elle tendit la main. René prit son poignet. Une seconde difficile — le cheval fringuait, les mousquets crachaient, des ordres en allemand couraient entre les chaumes — puis il fut assis derrière elle, le bras autour de sa taille, tenant son pistolet encore chargé comme un argument.
« La colline ! cria Marie. Par la colline ! »
Le hongre gris partit comme une flèche mal taillée, dansant sur les pavés, s'ouvrant la route entre deux soldats qui levèrent la main trop tard. Derrière eux, l'officier impérial criait — René l'entendit clairement malgré le vent de la course, un cri qui mitra une minute entière avant de faire sens.
« Le comte est mort dans l'incendie. La femme et le guide se sont échappés. Le guide est un traître du réseau français. Son nom ? Il s'appelle René Delacroix — le Cardinal veut sa tête de préférence à la lettre. Ils savent tout. Marie, ils savent tout de toi. »
Marie serra les rênes et ne dit rien. La colline montait, les crêtes boueuses se succédaient, le canon du soir commençait à lancer un dernier raclement noir vers les lignes suédoises. Il faudrait être au camp avant la nuit, ou la nuit les attraperait.
Sous sa botte, dans le cuir gras, la lettre forgée dansait contre son mollet.
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