La Malédiction du Courrier
Lire le chapitre 35: The Cross's Vengeance
La neige tombait en nappes si denses qu’elle aurait pu prétendre que le monde s’était dissous dans un ciel de coton. René avançait, la bride de la jument volée dans une main, Marie collée à son dos, le souffle court, les doigts agrippés à sa ceinture. Derrière eux, les lueurs du camp suédois s’étaient éteintes dans l'épaisseur du soir.
— Ils lâcheront pas, murmura Marie contre son épaule.
— Ils lâchent toujours au bout de trois lieues. Les chevaux aussi.
Elle se tut. Il l'aimait mieux comme ça, peut-être parce que sa voix, chaque mot qu'elle prononçait, lui rappelait ce que Mathilde lui avait dit la dernière fois qu'il l'avait vue. Qu'elle l'attendrait. Qu'il reviendrait. Qu'il ne mourrait pas dans un fossé d'Allemagne.
Ils atteignirent un village écrasé de silence, une croix de pierre rongée dressée à l'entrée, sous laquelle un feu mourait dans une barrique trouée. Des ombres circulaient, lentes, enveloppées dans des manteaux effrangés. Certaines arboraient le bleu suédois, éteint par la cendre. Le camp de von Lindendorff était donc plus vaste que prévu, ou ses débris s'étaient répandus jusqu'ici.
René fit descendre Marie, s'approcha du feu où un officier taillait un morceau de lard à la pointe de son couteau. L'homme leva des yeux fatigués, la barbe ouatinée de givre.
— Qui es-tu, toi qui voyages de nuit avec une femme sur une seule bête ?
René sortit de son col la croix de fer arrachée au cadavre de l'Impérial sur la route de Magdebourg. Il la tint entre deux doigts, la laissant capturer les flammes.
— Un homme qui a besogné pour ta cause, dit-il avec l'accent traînant qu'il prenait quand il jouait l'Allemand, un homme qui a pris ça à un colonel impérial entre Brandebourg et la Spree. Je cherche une place dans ta compagnie, ou une route sûre jusqu'au roi.
L'officier avait cessé de tailler le lard. Il regarda la croix, puis René, puis la croix encore. Il se leva lentement, un mètre quatre-vingts de muscles saillants sous un cuir graisseux, et dit :
— Montre-la-moi de plus près.
René l'approcha. Les flammes dansèrent sur l'émail noir et l'argent martelé. L'officier la prit, la retourna, et ses doigts épais caressèrent les entailles qui en rayonnaient la face intérieure.
— Elle a été gravée, dit-il. Par mon frère.
Le sang de René se figea dans un battement de cœur.
— Il gravait toujours ses armes de cette manière, poursuivit l'officier, la voix soudain basse comme une pelle dans la terre gelée. Une croix, trois entailles, la pointe du côté du cœur. Il disait que si son corps revenait sans elle, son âme serait à jamais maraude. On lui a appris à lire et à écrire, à mon frère, et il n'en a fait ceci que pour se souvenir d'où il venait. Je suis le colonel Jonas von Stein, de l'armée suédoise. Et tu me diras comment tu as tué Ulrich.
Marie avait reculé d'un pas, la main sous son manteau. René se tenait très droit, très calme, même si son cœur martelait contre ses côtes comme un cheval contre une porte d'étable.
— Tu veux savoir comment j'ai tué ton frère ? répliqua-t-il dans le silence qui se resserrait. Il avait l'infanterie que voilà derrière lui, à moitié soûle, et moi j'étais seul, sans pain depuis trois jours. Il a glissé dans la boue. C'est tout ce que je peux t'offrir comme vérité.
L'officier ne bougea pas. Les hommes autour du feu s'étaient levés, la main sur leurs épées. Sous la croix, le village entier semblait retenir son souffle.
— Un duel, dit enfin von Stein. À l'aube, sur la glace de l'étang, là-bas. Toi et moi. Le couteau seul, celui qui tombe le premier meurt de la main de l'autre, ou de sa propre honte.
René regarda l'étang, une plaque sombre qui miroitait entre les saules noirs. Il avait vingt ans de moins que cet homme, une ardeur que la faim n'avait pas éteinte, et une dette envers tous les cadavres qu'il avait laissés derrière lui. Les siens, ceux des autres, peu importe à présent.
— J'accepte.
Marie siffla entre ses dents. Il l'ignora.
Ils le menèrent à une grange, laissèrent la jument à l'attache, fermèrent la porte derrière eux. Dans le noir, les doigts de Marie trouvèrent son poignet.
— Tu as une piètre morale de survie, dit-elle.
— C'est la mienne. Pas la tienne.
Au matin, la glace scintillait sous un ciel blanc et cruel. Les hommes se rangèrent en cercle au bord de l'étang, les mains dans les fourrures. Von Stein se dépouilla de son manteau, de son pourpoint, resta torse nu dans le froid qui montait comme une lame, la pointe de son couteau entre les dents.
René fit pareil. Le vent lui coupa les épaules, lui coupa les pensées. Il n'était plus René, le coureur, le survivant. Il était un poids sur la glace, vite et fragile.
L'officier attaqua le premier, dans un cri qui fendit l'air, mais la glace avait trahi des dizaines de meilleurs hommes. Il glissa d'un demi-pied, et René ne fut plus là quand le couteau s'abattit. Il passa à droite, à gauche, feinta du côté de sa main blessée, et la glace cria sous ses semelles. Le froid lui volait les extrémités, mais il avait tué des hommes plus forts que cela, avec moins de haine.
Von Stein pivota, la bave aux lèvres, la haine du frère et de l'honneur plein les veines — un long moment parfait, les bras ouverts. René plongea, lui prit le poignet, l'entraîna. Le Suédois chuta de tout son poids, la glace craqua sous son crâne.
Il se releva. Tout le monde crut que c'était pour porter un second coup.
René s'appuya sur son élancée et courut, non pas vers le Suédois tombé, mais vers le bord de l'étang. Les hommes crièrent. Marie lança une pièce d'argent au milieu d'eux — le geste du déshonneur, l'offense suprême — et les soldats détournèrent les yeux un battement, juste assez.
René avait rejoint la rive, avait arraché les longes de la jument, et les deux étaient déjà noyés dans le rideau blanc quand les premiers jurons se levèrent derrière eux.
La neige les avala.
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