La Malédiction du Courrier
Lire le chapitre 36: The Snowbound Pact
La paille crissait sous leurs bottes quand René poussa la porte de la cabane de chasseur. Un poêle en fonte, deux couchettes de planches grossières, une table bancale. Pas de vitre aux fenêtres, seulement des volets de bois qui cognèrent contre le vent quand il les claqua derrière lui. Marie s'affala contre le mur, les mains sur les genoux, la respiration encore courte de leur fuite à travers la forêt de pins.
René s'accroupit près du poêle, ouvrit la trappe. Des braises grises, encore tièdes. Il cassa une chaise contre le mur et nourrit le feu de ses morceaux. Le bois était gelé, mais le feu prit enfin, léchant l'obscurité d'une flamme orange.
— Tu saignes, dit Marie.
Il baissa les yeux. Sa manche gauche était trempée de rouge, une déchirure nette entre le coude et l'épaule. Le duel sur la glace. L'officier suédois avait été plus vif qu'il ne l'avait cru, à la fin.
— Une égratignure.
Marie s'approcha. Elle tira un chiffon de sa besace et lui prit le bras sans demander la permission. La neige fondue collait à sa mante. Il laissa faire. Son silence avait la dureté d'une lame, mais ses doigts étaient précis, presque doux, quand elle nettoya la blessure.
— Tu aurais pu le tuer, dit-elle. Sur la glace. Tu avais l'angle.
— Et après ? Son frère me cherche déjà pour la croix. J'allais me faire un deuxième vengeur dans la même armée.
— Les duels ne se gagnent pas toujours par le sang.
Il la regarda. La lueur du poêle creusait son visage, tirait des ombres sous ses yeux. Elle n'avait pas dormi depuis deux nuits. Lui non plus.
— Tu parles comme une fille qui a des comptes à régler.
— Je parle comme une fille qui sait ce que c'est, de survivre.
Elle retourna à sa besace, sortit un quignon de pain dur et un petit pot de saindoux. Elle en coupa un morceau, le lui tendit. Il le prit, mordit dedans. Le pain était rassis, le gras rance. C'était le meilleur repas qu'il avait pris depuis des jours.
Le feu crépita. Dehors, le vent soufflait en rafales, charriant des grêlons contre le toit de mousse. René mâcha lentement, les yeux fixés sur les flammes. Marie s'assit en face de lui, jambes croisées, le pain sur les genoux.
Ils restèrent ainsi un long moment. Le silence n'était pas confortable, mais il n'était plus menaçant. C'était un silence de trêve, comme entre deux batailles—on sait que les coups reprendront, mais on respire ce que l'on peut.
René finit son pain. Il se leva, défit sa tunique trempée, la jeta sur le dossier d'une chaise cassée près du feu. Sa chemise de dessous était encore humide. Il frissonna.
— On ne peut pas continuer comme ça, dit-il.
Marie leva la tête.
— Comme quoi ?
— Toi avec ta lettre. Moi avec la mienne. On court chacun vers des rois différents, avec des mensonges différents, et on finit tous les deux dans une fosse commune entre deux armées.
Il fouilla dans sa botte, tira le parchemin roulé. Marie fronça les sourcils.
— C'est la lettre. L'originale.
— Celle-là. Oui.
Il la tint un instant entre ses doigts. Le sceau de cire rouge du Cardinal, intact. Le poids de sa mission, de son propre mensonge, de tout ce qu'il avait traversé pour la garder—les ponts brûlés, les morts derrière lui, Mathilde qui l'avait attendu dans un couvent pendant que lui courait porter la guerre aux Suédois.
Ses doigts se serrèrent. Puis il la jeta dans le feu.
— Qu'est-ce que tu fais ?!
Marie se leva d'un bond, comme pour plonger la main dans les flammes. René l'arrêta d'un geste. Le parchemin se tordit, noircit, se consuma en quelques secondes. La cire fondit en une perle rouge qui tomba dans la braise.
— René ! Cette lettre, c'est la raison pour laquelle on me traque. Pourquoi je suis vivante.
— Cette lettre, dit-il, lentement, c'est la raison pour laquelle des milliers d'hommes vont mourir de plus. La paix est à portée de main. Le roi de Suède est mort, les Impériaux sont épuisés. Nos maîtres veulent prolonger la guerre pour des territoires. Elle n'a pas à être livrée.
Il se pencha vers elle. Elle ne recula pas, mais ses yeux étaient sombres, durs.
— Tu me demandes de trahir ma mission.
— Je te demande de choisir la tienne.
Il marqua une pause.
— Marie. On t'a menti. Ta propre chaîne est compromise. Le comte von Lindendorff était un piège. Ton réseau est brûlé. La lettre du Cardinal—celle que tu portes—est peut-être authentique, mais ceux qui la veulent ne veulent pas ce qu'elle dit. Ils veulent la guerre. Tu le sais.
Elle tenait son propre parchemin contre sa poitrine. Il vit ses doigts trembler légèrement.
— Si je ne la livre pas, dit-elle, je ne suis plus une agente du Cardinal. Je suis une déserteuse. Une traîtresse à la France.
— Tu n'as jamais été autre chose que ce que tu choisis d'être.
Le silence retomba. Le feu cracha une étincelle. Marie regarda la lettre brûlée, puis le papier qu'elle tenait. Son souffle était court.
Il ne la pressa pas. Il s'assit, tendit les mains vers le feu.
— Qu'en dis-tu ? demanda-t-elle enfin.
Il y avait quelque chose de neuf dans sa voix. Une hésitation, presque une franchise. Comme si, pour la première fois, elle ne jouait pas.
— Les Suédois sont à Bernau, dit-il. Peut-être. La carte que j'ai prise montre une route dérobée vers le quartier du chancelier. Si le roi est mort, c'est le chancelier qui décide. Et il ne sait peut-être pas que le Cardinal veut le voir continuer la guerre.
— Tu veux lui dire le contraire.
— Je veux lui dire que la France veut la paix. Que la lettre que nous devions porter a été écrite par des hommes qui servent des intérêts personnels. Qu'une paix à Prague, ou à Paris, vaut mieux qu'un hiver de plus dans cette boue qui gèle.
Marie se mit à rire. Un rire bref, sans joie, presque un sanglot.
— Tu es un hors-la-loi, un meurtrier, un faussaire, un menteur. Et tu veux jouer les ambassadeurs de paix ?
— Quelqu'un doit le faire. Mes autres talents sont déjà pris.
Ses yeux cherchèrent les siens. Il n'y avait plus d'armure entre eux. Elle avait vu sa douleur, sa fuite, sa colère. Elle savait ce qu'il était. Ce qu'il avait fait. Et pourtant, elle ne tournait pas la tête.
Elle baissa le regard sur le parchemin du Cardinal. Ses doigts jouèrent avec le sceau.
— Si je le déchire, dit-elle, je ne peux plus revenir en arrière.
— Tu ne peux déjà plus.
Elle resta ainsi quelques secondes. Le vent hurla. Le poêle gémit. Puis, lentement, comme si elle arrachait quelque chose de sa propre chair, elle déplia la lettre. La lut une dernière fois. Et la déchira en deux.
Les morceaux tombèrent dans le feu. Ils se tordirent, rougeoyèrent, disparurent.
Elle s'assit en face de lui, les mains vides. Le feu éclairait son visage. Ses épaules se baissèrent d'un cran—la tension qui la tenait droite depuis des semaines semblait enfin se relâcher.
— Bien, dit-elle. Qu'est-ce qu'on écrit à la place ?
René se leva, alla fouiller dans la besace du mort, en sortit un encrier gelé, une plume d'oie, un morceau de parchemin vierge qu'il avait gardé pour ses faux. Il les posa sur la table bancale.
— On écrit la vérité. Ou ce qu'on en sait.
Marie s'approcha. Elle trempa la plume dans l'encre, la tendit.
— C'est toi qui écris. Toi qui as le plus d'expérience avec les mensonges. Mettons-en le moins possible.
Il prit la plume. Le parchemin était rugueux sous ses doigts.
Il écrivit l'en-tête : Au Chancelier du Royaume de Suède.
Puis il s'arrêta. Il ne savait pas ce qu'il allait dire. Pendant un instant, il eut l'impression d'être debout au bord d'un gouffre, sans pont, sans carte, sans route.
Marie posa la main sur son épaule. Une main légère, chaude. Pas une caresse—une ancre.
— Commence par le commencement, dit-elle doucement.
Il regarda la plume. Le feu crépita. Dehors, la tempête s'apaisait.
Il écrivit.
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